Interview

L’ex-chef des renseignements saoudiens au ToI : Ryad envisagera une normalisation lorsqu’Israël agira normalement

Dans un rare entretien accordé à un média israélien, le prince Turki al-Fayçal a notamment estimé que 'toutes les spéculations sur une normalisation avant le 7-Octobre relevaient d'un vœu pieux'

L'ancien chef l’agence des renseignements saoudiens General Intelligence Presidency (GIP), le prince Turki ben Faisal al-Saud, assistant à la réunion des ministres des Affaires étrangères du Conseil de coopération du Golfe (CCG), dans la capitale saoudienne, Ryad, le 30 mars 2017. (Crédit : Fayez Nureldine/AFP)

Dans une interview accordée la semaine dernière au Times of Israel, l’ancien chef des services de renseignement saoudiens, le prince Turki ben Faisal, a assuré que Ryad n’envisageait pas actuellement de normaliser ses relations avec Israël, et ne le ferait que si Jérusalem commençait à se comporter comme un « pays normal ».

« L’Arabie saoudite n’envisage pas de conclure un accord de normalisation avec Israël. Si Israël devenait un pays normal qui respecte le droit international, alors l’Arabie saoudite envisagerait la normalisation », a-t-il déclaré.

Si le prince Turki a fait ces déclarations lors d’une intervention très rare dans les médias israéliens, le contenu de ses propos a une nouvelle fois démontré à quel point la première nation arabe et musulmane du monde semble loin de nouer des liens avec Israël, malgré le fort désir de Washington de voir cela se concrétiser.

Le prince Turki est connu pour adopter un ton plus sévère à l’égard d’Israël que celui de son gouvernement ces dernières années, mais ses positions reflètent la position officielle de Ryad concernant d’éventuelles relations avec l’État juif.

Il a occupé le poste de directeur-général de l’agence de renseignements saoudienne, la General Intelligence Presidency (GIP), de 1979 à 2001, avant d’exercer brièvement les fonctions d’ambassadeur du royaume du Golfe au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il continue d’influencer les affaires internationales depuis qu’il s’est retiré de la vie publique et occupe actuellement le poste de président du Centre de recherche et d’études islamiques de la King Faisal Foundation.

Bien que les responsables saoudiens aient généralement pour politique de ne pas entrer en contact avec les médias israéliens, le prince Turki a accepté de répondre à une série de questions concernant les perspectives d’un éventuel accord de normalisation entre Ryad et Jérusalem.

Des passants devant un panneau d’affichage électronique qui montre le président américain Donald Trump serrant la main du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane avec un texte qui dit : « Nous sommes prêts », à Tel Aviv, le 3 février 2025. (Crédit : Ariel Schalit/AP)

Définir une « voie » vers la création d’un État

Invité à clarifier les conditions spécifiques posées par Ryad pour établir des relations avec Israël, alors que certains responsables saoudiens ont évoqué la nécessité de créer un État palestinien et que d’autres ont insisté sur la nécessité d’une « voie » vers une solution à deux États, le prince Turki a déclaré qu’il n’y avait « aucune divergence ».

« La mise en œuvre de la solution à deux États nécessite une voie sérieuse et fiable menant à l’objectif final, à savoir un État palestinien viable tel qu’envisagé par l’Initiative de paix arabe de 2002 et la vision de paix présentée dans cette initiative pour un règlement définitif de ce conflit prolongé », a-t-il poursuivi, faisant référence à la proposition de l’Arabie saoudite en faveur d’une solution à deux États basée sur les frontières pré-1967, ainsi qu’à une solution « juste et convenue » à la question des réfugiés palestiniens. Ces conditions ont toutefois été rejetées par les gouvernements israéliens successifs.

« La normalisation des relations avec Israël était subordonnée à la conclusion d’un accord définitif et équitable sur la question palestinienne. Les déclarations saoudiennes concernant une ‘voie’ impliquent donc la nécessité d’un processus de paix fiable menant à [cet] accord, processus qui nécessitera la participation de nombreux pays internationaux et régionaux, y compris l’Arabie saoudite. »

Le président américain de l’époque, Bill Clinton (au centre), observant le Premier ministre Yitzhak Rabin (à gauche) et le dirigeant de l’OLP Yasser Arafat se serrer la main dans la salle Est de la Maison Blanche après la signature de l’accord sur le Moyen-Orient, à Washington, le 28 septembre 1995. (Crédit : Doug Mills/AP Photo)

« Ce fut le cas après la Conférence de paix de Madrid sur le Moyen-Orient, en 1991, lorsque l’Arabie saoudite et d’autres pays arabes se sont engagés dans ce processus. Malheureusement, tout cela a été vain. Israël n’était pas prêt à payer le prix de la paix. L’homme de paix israélien de l’époque a été assassiné et son partenaire palestinien a été empoisonné », a déclaré le prince Turki, faisant référence à l’ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et à l’ancien chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat, que l’État d’Israël accuse d’avoir orchestré la Deuxième Intifada.

Les Palestiniens accusent depuis longtemps Israël d’avoir empoisonné Arafat, mais Jérusalem a catégoriquement rejeté ces allégations. Aucune des enquêtes indépendantes menées par des équipes médico-légales suisses, françaises et russes n’a permis de conclure de manière définitive que la mort du fondateur de l’OLP, survenue en 2004 à l’âge de 75 ans, était le résultat d’un empoisonnement.

L’administration Trump cherche à dépasser ces griefs historiques et espère que l’Arabie saoudite rejoindra prochainement les Accords d’Abraham, une série d’accords de normalisation négociés par la première administration Trump, en 2020, entre Israël et plusieurs pays arabes.

Toutefois, le dirigeant de facto de l’Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed ben Salmane, a douché les espoirs de voir le royaume rejoindre ces accords lors de sa rencontre avec le président américain Donald Trump à la Maison Blanche, le mois dernier.

« Nous voulons faire partie des Accords d’Abraham, mais nous voulons également nous assurer qu’une voie claire [vers une] solution à deux États soit ouverte », avait déclaré le prince héritier.

Les responsables saoudiens ont régulièrement ajouté des conditions supplémentaires à la « voie » vers la création d’un État palestinien qu’ils souhaitent, telles que « dans un délai déterminé » ou « irréversible ».

« Malheureusement, avec la mentalité qui prévaut actuellement en Israël, chaque pas vers la paix est réversible et n’est pas circonscrit dans le temps », a déclaré le prince Turki à propos du gouvernement dirigé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui s’est efforcé de contrecarrer la possibilité de la création d’un État palestinien, arguant que cela constituerait une menace pour la sécurité.

« Le comportement agressif d’Israël dans la région – à Gaza et en Cisjordanie, en Syrie, au Liban – le reniement de ses engagements envers le cessez-le-feu pendant la guerre de Gaza et le reniement de son engagement verbal envers les Accords d’Abraham de ne pas modifier le statu quo sur le terrain, ainsi que ses déclarations sur le Grand Israël biblique, ne suscitent pas la confiance envers Israël », a déclaré l’ancien chef des services de renseignement saoudiens.

Le président Donald Trump et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dans le Bureau ovale de la Maison Blanche, à Washington, le 18 novembre 2025. (Crédit : Evan Vucci/AP)

Israël a justifié ses frappes à Gaza après la conclusion du cessez-le-feu en octobre, affirmant qu’elles étaient principalement une réponse aux violations commises par le groupe terroriste palestinien du Hamas.

Ses troupes ont établi des zones tampons à l’intérieur de la Syrie et du Liban, que Jérusalem estime nécessaires pour assurer la sécurité de la frontière nord d’Israël.

Netanyahu a accepté de suspendre ses projets d’annexion d’une grande partie de la Cisjordanie en échange de l’accord de normalisation des relations avec les Émirats arabes unis (Accords d’Abraham), mais les critiques affirment qu’Israël a depuis pris des mesures importantes pour renforcer son emprise au-delà de la Ligne verte, ce qui équivaut à une annexion de facto.

« Pour gagner la confiance, Israël doit se conformer aux règles et normes du droit international ainsi qu’aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et les respecter », a poursuivi le prince Turki.

Le royaume du Golfe ne se laissera pas intimider par Trump

Interrogé sur le risque que Ryad contrarie Trump et nuise à ses relations avec les États-Unis en refusant de normaliser ses relations avec Israël, le prince Turki a répondu que le royaume du Golfe « fondait sa politique étrangère sur ses propres intérêts nationaux, et non sur les souhaits et les pressions des autres ».

« Le prince Mohammed ben Salmane a exprimé publiquement le point de vue saoudien à la Maison Blanche, en présence de M. Trump, et ce dernier n’a pas semblé contrarié par ses propos », a déclaré l’ancien chef des services de renseignement.

Selon la chaîne N12, le président américain serait « déçu et en colère » après un échange « tendu » avec le prince Mohammed à ce sujet, lors des discussions privées qui ont eu lieu à la Maison Blanche.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprimant lors d’un événement de Hanoukka, à Beit Shemesh, le 14 décembre 2025. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO)

Le prince Turki a également catégoriquement rejeté l’idée selon laquelle Ryad était sur le point de normaliser ses relations avec Israël avant le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, qui a déclenché une guerre de plus de deux ans à Gaza.

« Toutes les spéculations sur une normalisation avant le 7-Octobre relevaient d’un vœu pieux de la part de sources principalement israéliennes ou américaines pro-Israël », a-t-il affirmé.

« Cependant, l’Arabie saoudite reste disposée à discuter de la paix au Moyen-Orient et de ses conditions. La position de l’Arabie saoudite est qu’il ne peut y avoir de normalisation sans une résolution pacifique de la question palestinienne, qui passe par la solution à deux États », a réaffirmé le prince Turki.

Quelques semaines avant le 7-Octobre, Ben Salmane avait toutefois déclaré que « chaque jour, nous nous rapprochons » d’une normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël, tout en précisant que la question palestinienne restait un élément « très important » du processus.

Le Times of Israel a également révélé ce mois-ci qu’un accord avait été conclu entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, à la veille de l’assaut barbare et sanglant du 7-Octobre, concernant les concessions qu’Israël devrait faire vis-à-vis des Palestiniens pour que Ryad normalise ses relations avec Jérusalem.

L’Autorité palestinienne n’est pas le problème

Interrogé sur le fait de savoir si Ryad voyait toujours un avantage stratégique à entretenir des relations avec Israël dans un contexte d’affaiblissement de l’Iran et de ses mandataires régionaux, le prince Turki a répondu : « Il n’y a aucun avantage stratégique pour l’Arabie saoudite à normaliser ses relations avec Israël, qui n’est pas encore un pays normal, pacifique et vivant avec ses voisins selon les règles et les normes des relations naturelles entre pays. »

Il a également rejeté l’idée selon laquelle l’Autorité palestinienne, dirigée par Mahmoud Abbas – qui est depuis longtemps et largement accusé de corruption – constituerait un obstacle à un accord de paix avec Israël.

Le dirigeant de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas (à gauche) rencontrant le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, à Ryad, le 27 août 2024. (Crédit : Thaer Ghanaïm/Bureau de presse de l’Autorité palestinienne (PPO)/AFP)

« Je pense qu’Israël est responsable de l’échec de l’AP, car Israël contrôle tous les aspects de la vie dans les Territoires palestiniens. Par conséquent, l’échec de l’AP ne saurait justifier l’évitement des véritables questions relatives à la paix. Israël doit se réformer en abandonnant ses ambitions expansionnistes et en recherchant la paix, et non la domination », a déclaré le prince Turki, faisant écho aux déclarations acerbes d’une ministre saoudienne au début du mois.

« L’ironie, c’est que si le monde arabe a changé de position en reconnaissant Israël, Israël, lui, a changé de position en ce qui concerne l’acceptation d’une solution à deux États », a observé l’ancien chef des services de renseignement.

Les Israéliens semblent avoir largement basculé vers la droite depuis le 7-Octobre. Si le chef de l’opposition, Yaïr Lapid, affirme toujours soutenir la solution à deux États, le candidat le mieux placé pour détrôner Netanyahu, l’ancien Premier ministre Naftali Bennett, s’y oppose.

Interrogé pour savoir s’il considérait l’un des successeurs potentiels de Netanyahu comme un partenaire potentiel pour la paix avec l’Arabie saoudite, le prince Turki a répondu : « Quiconque succédera à Netanyahu devra accepter la solution à deux États. C’est au peuple israélien d’en décider. »

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