Pourquoi la presse juive parisienne est en ébullition
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Pourquoi la presse juive parisienne est en ébullition

Interrompue depuis mars, la parution papier d’Actualité Juive reprendra dès le 17 septembre, avec désormais Marc Eisenberg et Dominique Romano à sa tête

C’est un fait, depuis de nombreuses années, la presse écrite est en danger. Le support papier peine à gagner de l’argent et des lecteurs. Pis, de nombreux médias « print », et pas des moindres, en sont à lutter pour continuer d’exister, à défaut d’être rentables. La presse juive n’échappe pas à ce péril. On apprenait, en avril dernier, qu’un consortium constitué de philanthropes juifs avait racheté et sauvé de la disparition le plus ancien journal juif au monde, le Jewish Chronicle (JC).

En France, l’hebdomadaire Actualité Juive, qualifié par l’essayiste et historien Marc Knobel de « poumon médiatique dans la communauté juive », a lui aussi cessé ses parutions, après une lente agonie hérissée de quelques tentatives de sursaut.

L’historienne Sandrine Szwarc a quitté le journal en 2017. Responsable des pages Culture et Régions qu’elle a incarnées pendant une quinzaine d’années, elle revient, pour le Times of Israël, sur ce qui a fait le succès d’Actualité Juive, unique hebdomadaire juif en France à dépendre de la convention de la presse. « Le journal Actualité Juive est une référence pour la communauté juive de France. Depuis sa création, il a accompagné l’histoire des Juifs hexagonaux. Se replonger dans ses pages permet d’appréhender les grandes heures de la judaïcité française et ses relations avec la communauté nationale. À l’instar de la physionomie plurielle du judaïsme français, toutes les facettes du judaïsme hexagonal y étaient représentées et s’y exprimaient. Par ailleurs, sa méthode de distribution dans les commerces de proximité a permis une diffusion au plus près du lectorat. Il était ainsi la lecture du Shabbat et des fêtes juives, entrant même dans le rituel. Ce furent les ingrédients de son succès. »

Une histoire de famille

Actualité Juive fut fondé en tant qu’hebdomadaire national en 1981 par Serge et Lydia Benattar. En 2011, à la disparition du fondateur, sa veuve, entourée de ses trois enfants, a repris les rênes du titre. Si d’aucuns ont reconnu à Lydia d’avoir relevé le défi avec un certain courage, d’autres ont conclu que la mise à l’épreuve avait fini par rendre son verdict, ajoutant que la famille n’avait pas su rebondir et s’adapter à l’environnement et aux attentes qui avaient évolué. Conflits internes et prud’hommes ont grevé l’ambiance délétère, déjà alourdie par les difficultés financières qui s’accumulaient. Pour tenter de sauver le journal placé en redressement judiciaire le 24 avril 2019, une soirée de mobilisation avait été organisée en décembre de la même année, en présence des principaux dirigeants communautaires, d’amis et de lecteurs. L’objectif – finalement non atteint (*) – était de collecter 150 000 euros afin de soutenir un plan de continuation soumis quelques jours plus tard au tribunal. Actualité Juive serait-il sorti de cette impasse sans l’irruption de l’épidémie de Covid qui a forcé le journal à arrêter ses parutions le 12 mars 2020 ? Oui, selon Lydia Benattar qui soutient au Times of Israël qu’en février, « elle s’en sortait ». Elle ajoute : « Notre société qui était placée en redressement judiciaire n’a malheureusement pas pu présenter un plan de redressement, en raison du Covid qui nous a fait perdre du jour au lendemain nos annonceurs tournés vers l’évènementiel, les loisirs, les spectacles et les voyages. »

Lydia Benattar. (Crédit : CRIF)

Pendant le confinement et jusqu’au tout début juillet, le journal a paru sous une version digitale gratuite bi-mensuelle limitée à une portion congrue qui, de l’avis de lecteurs interrogés, semblait plutôt prolonger l’illusion qu’Actualité Juive existait encore.

« Depuis la dernière édition papier du 12 mars », continue Madame Benattar, « aucun salarié ne venait travailler. Seuls quelques journalistes étaient en télétravail, d’ou l’édition digitale. Nous n’avions plus de rentrées. Comme cela a été le cas pour beaucoup, cette crise nous a donné le coup de grâce : la situation financière et économique, le manque d’activité commerciale, culturelle et cultuelle dans la communauté… De quoi vit un journal, si ce n’est de tout cela ?… » Elle poursuit : « Etre en redressement judiciaire ne nous rendait pas forcément éligibles aux aides débloquées par l’Etat. Après 30 ans d’activité, nous avons dû, la mort dans l’âme, nous résoudre à demander la liquidation judiciaire de notre
société. »

Des offres de reprise pour sauver Actualité Juive

Parmi les offres de reprise figurait celle des enfants Benattar avec, à leurs côtés, Guy Rozanowicz et Charlie Touati de Koulam radio. Le 30 juillet 2020, à l’issue d’un tour de table, c’est Almanacc, holding de Marc Eisenberg, qui a été choisie comme repreneur. Actualité Juive rejoint donc le groupe de médias que l’entrepreneur, investisseur et philanthrope vient de constituer avec Dominique Romano et qui comprend notamment ses participations dans Radio J, Judaïques FM et Studio Qualita. Quand on demande à Lydia Benattar pourquoi ses arguments n’ont pas suffi à convaincre les juges, elle invoque les cautions bancaires de son adversaire. Si tant est que la solidité financière de l’homme d’affaires – qui apporte une somme importante en fonds propres – a sans doute rassuré le tribunal, il est également probable que son expérience médiatique a pesé dans la décision de lui confier l’avenir du journal.

Marc Eisenberg, à la tête du pool d’actionnaires de Radio J, président de l’Alliance israélite universelle depuis 2011, président fondateur de l’organisation Qualita et de sa propre fondation philanthropique Harevim. (Crédit : Radio J)

Interrogé par le Times of Israël, Marc Eisenberg déclare : « Il aurait été dommage qu’Actualité Juive ferme ses portes de manière définitive. Economiquement, je peux aider à sauver le journal. Mon avantage est d’être capable de limiter les coûts en utilisant la synergie avec les radios parisiennes auxquelles je suis associé, en demandant des articles à certains journalistes qui y travaillent et qui, par le passé, ont écrit pour Actualité Juive, comme Steve Nedjar, ou en ayant recours aux informations de Daniel Haïk qui intervient sur Qualita, en Israël. La direction de la publication sera assurée par Alexis Lacroix, directeur de la rédaction des radios dont les locaux accueilleront le journal. Il y a matière à faire des économies importantes et indispensables pour survivre aux temps économiquement effroyables qui s’annoncent. Nous aurons beaucoup moins de publicité, notamment parce que les principaux annonceurs d’Actualité Juive sont les organisateurs de voyages vers Israël et les grandes soirées communautaires. Rien de tout cela n’aura lieu, ce qui met l’équilibre économique en grand danger. Il ne s’agit évidemment pas d’une affaire commerciale mais d’une action philanthropique. Je perds beaucoup d’argent avec les radios et je ne tiens pas à en perdre plus. Mais je peux réussir à remettre le journal à l’équilibre et lui assurer une bonne pérennité. »

Une déception ressentie comme un affront par Lydia Benattar d’autant qu’elle avait, il y a quelques années, repoussé l’offre de reprise de Marc Eisenberg, intéressé par le titre chancelant qu’il récupère aujourd’hui dans sa phase moribonde.

A LIRE : Tour d’horizon des médias juifs et de la situation du journalisme juif

Un désaccord demeure

La transition ne se fait pas, semble-t-il, dans la sérénité et avec la plus grande aménité. Un désaccord demeure entre Marc Eisenberg et la famille Benattar qui conteste la décision du tribunal et décide de s’engager dans un combat juridique extrêmement pointu où il est question de droits à la propriété intellectuelle et d’utilisation de la marque « Actualité Juive Hebdo ». Nous y reviendrons, le cas échéant, dans un prochain article, avec le recul nécessaire à des informations précises et circonstanciées, en espérant toutefois que ce différend se sera réglé d’ici là.

Selon Lydia Benattar, c’est « le combat de David contre Goliath ». Elle tient à faire savoir qu’elle a déposé une demande de din Torah, (tribunal rabbinique). « Pour ma part, je suis ouvert à une médiation afin de montrer ma volonté de désamorcer le conflit » réagit Marc Eisenberg qui
ajoute : « L’information essentielle fait part d’une bonne nouvelle : le journal va ressortir dès le mois de septembre, en version papier, dans la même tradition, la même orientation et à peu près la même présentation. Je crois que c’est le plus important. C’est le message du communiqué de presse que nous avons diffusé » (NDLR : communiqué du 27 août annonçant la reprise).

Refléter davantage ce qui nous unit que ce qui nous sépare

Alexis Lacroix, sur le plateau d’une émission digitale du Figaro en septembre 2017. (Capture d’écran YouTube/Le Figaro)

Le communiqué de presse indique que le directeur de la rédaction Alexis Lacroix aura à ses côtés Yaël Scemama, signature connue des lecteurs d’Actualité Juive, au poste de rédactrice en chef. « 70 % de l’équipe éditoriale, journalistes et pigistes d’Actualité Juive sont repris. Nous comptons faire vivre le journal dans la même ligne politique d’ouverture reflétant toutes les tendances de la communauté. C’est évident pour moi et les lecteurs le constateront vite par eux-mêmes », assure Marc Eisenberg.

Justement, de quelle liberté et de quelle autonomie pourra se prévaloir l’équipe rédactionnelle ? « Je n’interviendrai pas dans la ligne éditoriale. Je n’ai pas à le faire. Il se trouve par ailleurs qu’elle me convient car elle est ouverte. L’image de la communauté que je veux donner à voir est davantage ce qui nous unit que ce qui nous sépare. C’est le sens de tout mon engagement communautaire. »

On apprend également que l’offre éditoriale s’enrichira de la contribution d’intellectuels comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, André Kaspi et Alexandre Adler. Sans faire preuve d’un féminisme échevelé, on s’étonne, auprès de ce patron revendiquant une grande ouverture d’esprit, de l’absence flagrante de signatures féminines dans le déroulé de ce prestigieux générique. « Vous avez raison. Je n’ai, dans ma vie, fait qu’un seul discours fleuve. Ce fut lorsque j’ai été élu président de l’Alliance israélite universelle en 2011. Mes propos ont été plutôt bien accueillis. Le seul passage qui a fait polémique – mais qui était essentiel à mes yeux – concerne le quart d’heure que j’avais pris pour déplorer la faible représentativité des femmes dans la communauté et à la tête de ses institutions. Quelques mois après, j’ai nommé Ilana Cicurel directrice générale de l’Alliance. Pour la première fois, une femme occupait ce poste. Alors oui, bien sûr, je veillerai à ce que les femmes soient mieux représentées dans l’ensemble du journal et de ses débats où Delphine Horvilleur, par exemple, a toute sa place. »

Un quasi-monopole

L’entrepreneur Dominique Romano, nouveau président de Radio J et président-fondateur depuis 1988 de Guibor. (Crédit : Radio J)

Deux radios, une télé en Israël, et maintenant un journal : cette situation de quasi-monopole ne va-t-elle pas alimenter les soupçons, déjà maintes fois formulés, de visées politiques ? La réponse fuse : « On m’a même appelé Citizen Kane ! Je vais vous répondre. D’abord, je contrôle un peu, avec Dominique Romano, la moitié d’une fréquence FM à Paris qui malheureusement perd beaucoup d’argent et ne rassemble pas beaucoup d’auditeurs. Il y a aussi une radio hertzienne en Israël, Qualita, et maintenant un journal distribué – je vais être méchant – dans les boucheries et qui a 2 600 abonnés. De quoi parle-t-on ? Sans la tragique disparition de l’ensemble de la presse juive, personne n’évoquerait le moindre monopole qui d’ailleurs n’existe pas. Mettons les choses au point : il ne s’agit pas d’une grande puissance en termes de communication. Ce n’est pas non plus une entreprise qui peut faire gagner de l’argent. Deuxièmement, si j’osais, je reprendrais, avec son emphase, la phrase du Général de Gaulle : ‘Croit-on qu’à 67 ans, je vais commencer une carrière de dictateur ?’ Qu’on m’explique de quelle façon j’aurais utilisé, à des fins électorales, que ce soit en Israël ou en France, le pouvoir que l’on prête à ceux qui possèdent des journaux. Qu’on me montre qui j’aurais favorisé sur Radio J ou Judaïques FM, ou quand je serais intervenu pour soutenir tel ou tel candidat pour une éventuelle carrière politique. Quand j’ai créé Qualita en Israël, j’ai donné de l’argent de manière de plus en plus importante pour l’intégration des olim francophones. Pendant des mois et des mois, j’ai entendu des accusations et des commentaires me prêtant l’intention de devenir député. Beaucoup avaient du mal à comprendre que je puisse faire cela gratuitement, sans contrepartie. En Israël, j’ai signé des papiers selon lesquels je ne m’engagerai jamais en politique. Longtemps, cela n’a pas suffi. On commence seulement, après quatre ans, à me laisser tranquille. Je n’ai aucune visée électorale. Cela ne m’intéresse pas. »

A LIRE : Le directeur général de Qualita appelle à voter pour Yamina

Numéro de rentrée le jeudi 17 septembre, pour Rosh HaShana

Interrompue depuis mars 2020, la parution papier d’Actualité Juive reprendra dès le jeudi 17 septembre, juste avant Rosh HaShana. Les principales rubriques sont maintenues. La commercialisation du journal et de son site ActuJ.com sera assurée par les équipes d’AJ au sein de DPRJ Pub, la régie des trois radios, présidée par Lucile Astel.

Le numéro de rentrée – un numéro double –, comprendra un entretien avec le Grand rabbin de France Haïm Korsia, mené par la rédaction et avec la participation de lecteurs. Ce numéro rendra également un hommage particulier au rabbin Adin Steinsaltz, figure éminente du judaïsme contemporain, disparu le 7 aout dernier.

L’édition reviendra aussi sur les grands événements de l’été, notamment la crise au Liban et l’accord de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les Emirats arabes unis, au travers des analyses et des décryptages de nouvelles signatures.

Les soubresauts de la reprise une fois dépassés, souhaitons à Actualité Juive de retrouver sa place et de renouer avec le supplément d’âme que ses lecteurs sont en droit d’attendre.

(*) Le montant des dons collectés lors du gala s’élève à 120 000 euros qui, selon les indications de Lydia Benattar, sont bloqués sur un compte CARPA (caisse autonome des règlements pécuniaires des avocats).

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