PARIS — Pour Shannon Seban, l’antisémitisme n’a rien de théorique. Jeune femme politique au parler franc et figure montante de l’importante communauté juive du pays, elle a été confrontée de près à ce fléau qui ravage la France depuis des siècles. Aujourd’hui, avec la publication de son nouveau livre au titre provocateur, Française, juive et alors ?, Shannon Seban est de plus en plus souvent visée par la haine antisémite, notamment par des menaces de mort.
« Dans le contexte actuel, je m’inquiète pour ma sécurité », a-t-elle déclaré au Times of Israel lors d’une récente interview, dans un café du 15e arrondissement de Paris. « Je suis consciente des risques et je suis prudente, mais je ne veux pas vivre sous protection policière au quotidien. Je ne veux pas non plus me plaindre d’être une victime. Je ne le suis pas. C’est un combat et je suis combative. »
L’été dernier, alors qu’elle était candidate aux élections législatives, Seban s’est retrouvée au centre de l’attention de manière inattendue. Confrontée à une hostilité extrême en raison de son identité juive lors de sa campagne dans une banlieue parisienne, où certains lui criaient notamment « Dégage d’ici, sale sioniste« , elle a été placée sous protection policière spéciale par le ministère de l’Intérieur, attirant l’attention des médias français et étrangers.
« Peu importait que je fasse la promotion de la paix et que je parle de la reconnaissance éventuelle d’un État palestinien », explique Seban. « J’étais connue pour être juive et, pour certaines personnes, cela signifiait que j’étais une sale sioniste et que j’avais tué des enfants. »
Peu après l’annonce le 24 juillet par le président français Emmanuel Macron de la reconnaissance officielle d’un État palestinien par la France en septembre, Seban a publiquement exprimé son opposition.
« Reconnaître un État palestinien sans paix préalable… est non seulement inutile, mais aussi contre-productif »
« Reconnaître un État palestinien sans paix préalable, sans processus politique structuré, sans garanties pour la sécurité d’Israël ni réforme en profondeur de l’Autorité palestinienne, est non seulement inutile, mais aussi contre-productif », a-t-elle confié ensuite au Times of Israel.
« Une telle décision doit être l’aboutissement d’un processus de paix, et non son point de départ. Elle doit être subordonnée à la libération de tous les otages détenus à Gaza, au désarmement du Hamas, à une véritable réforme de l’Autorité palestinienne, et à la reconnaissance mutuelle des deux États. Toute autre solution serait une imprudence diplomatique et un abandon moral. »
Seban, 29 ans, passionnée de boxe, mène un combat intense sur plusieurs fronts. Son livre ne représente que l’un d’entre eux. Elle dénonce régulièrement l’antisémitisme dans les médias, intervient sur ce sujet dans des conférences en France et à l’étranger, et occupe le poste de conseillère européenne pour le mouvement américain Combat Antisemitism. En tant que conseillère municipale de Rosny-sous-Bois, en banlieue parisienne, élue pour la première fois en 2020, elle est désormais chargée de la lutte contre la discrimination et de la défense de la laïcité, principe inscrit dans la Constitution française qui garantit la séparation de l’État et de la religion.
Seban, pour qui la laïcité est un pilier de la société française, y fait référence à plusieurs reprises dans son livre, né de ses expériences avec l’antisémitisme ainsi que de son évolution, elle qui cachait auparavant son identité juive et qui, aujourd’hui, la revendique fièrement.
« En juillet 2023, j’ai été caricaturée et humiliée par un sinistre site nazi », écrit-elle en préface de son livre. « J’avais le choix : laisser passer ou réagir. J’ai choisi de riposter et de faire savoir. »
Un site web d’extrême droite avait pris pour cible Seban, publiant une photo d’elle accompagnée de commentaires antisémites, concernant notamment son apparence physique : « Même si l’on veut oublier un instant qu’elle est juive, son nez, à l’aspect très menaçant, ne le permet pas. »
Dans la préface, Seban poursuit : « Cette attaque minable, antisémite et lâche m’a exhortée à mener le combat qui je portais déjà en moi : la lutte contre les préjugés, les discriminations et la haine. Surtout, elle m’a aidé à assumer mon judaïsme et à le revendiquer sans le cacher. Ce livre fait le récit de mon cheminement. »
Le livre de Seban offre également aux lecteurs un aperçu des défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les Juifs en France, où ils sont environ 450 000, constituant la plus grande communauté juive au monde en dehors d’Israël et des États-Unis. Tout comme leurs homologues dans de nombreux pays, les Juifs français ont connu une montée spectaculaire de l’antisémitisme ces dernières années. Selon le Conseil représentatif des institutions juives de France, la principale organisation juive du pays, 3 246 actes et menaces antisémites ont été recensés en 2023 et 2024, soit près du triple du nombre enregistré au cours des deux années précédentes.
« En grandissant, je n’attachais pas beaucoup d’importance à mon identité juive et je la cachais, en grande partie par peur », confie Seban. « Je n’en parlais pas ouvertement. Mes parents m’avaient toujours dit que la religion devait rester à la maison. »
Un cri du cœur
S’exprimant avec beaucoup de conviction, Seban passe aisément du français à l’anglais. Elle est arrivée quelques minutes plus tôt du studio de télévision de CNews, irritée par ce qu’elle a qualifié d’interview hostile sur son livre.
« À bien des égards, mon livre est un cri du cœur », déclare Seban, utilisant l’expression française qui signifie littéralement « un cri venant du cœur », mais que l’on traduit souvent par « appel urgent et sincère ».
« Ce que j’ai écrit est également un cri d’alarme en même temps que d’amour pour mon pays », ajoute Seban. « Je suis fière d’être juive et française, mais je ne veux pas avoir à choisir entre être juive et être française, comme le reflète le titre de mon livre. »
Dans son livre écrit à la première personne dans un style clair et sans prétention, Française, Juive, et alors ?, Seban entremêle anecdotes personnelles et faits marquants de l’histoire et de l’actualité françaises.
Née en Seine-Saint-Denis, au nord-est de Paris, Seban vit toujours dans cette banlieue ouvrière et multiculturelle où elle a grandi avec ses deux frères aînés, sa mère d’origine marocaine et son père d’origine algérienne. Ce département qui accueille de nombreux immigrés musulmans est depuis longtemps associé à la criminalité, à la pauvreté et à l’islamisme.
Lors des élections de l’année dernière, Seban, qui dirige une section locale du parti centriste Renaissance de Macron, est arrivé deuxième dans une course qui opposait huit candidats, loin derrière la très populaire candidate sortante, Mathilde Panot, membre éminente du parti de la France insoumise. Comme beaucoup de Juifs français, Seban considère Panot, son parti et son leader, Jean-Luc Mélenchon, comme antisémites.
« La France insoumise instrumentalise l’antisémitisme », affirme Seban. « Même s’ils ne connaissent pas grand-chose au conflit israélo-palestinien, ils s’en servent pour attiser la haine envers les Juifs et gagner des voix parmi la communauté musulmane. Pendant ma campagne électorale, j’ai constaté à quel point ils se concentraient sur Gaza et sur la Palestine, et très peu sur l’éducation, la sécurité, la santé ou l’immigration. Ils ne servent pas les intérêts des Français, mais plutôt ceux du Hamas. Ils alimentent l’antisémitisme. »
Le sujet touche particulièrement Seban, qui se montre réellement bouleversée en évoquant la haine toxique, notamment envers Israël où elle a de la famille et où elle s’est rendue à plusieurs reprises, dont récemment cet été.
L’antisémitisme est devenu pour beaucoup non seulement normal, mais pire encore, à la mode.
« En France, l’antisémitisme prend aujourd’hui des formes nouvelles », souligne Seban. « L’antisionisme en est devenu la forme la plus courante, et il n’est pas sanctionné. Lorsque l’antisionisme cache la haine d’Israël et nie son droit à exister, il s’agit de haine envers les Juifs et donc d’une forme d’antisémitisme. Sur les réseaux sociaux en particulier, l’antisémitisme est devenu pour beaucoup non seulement normal, mais pire encore, à la mode. »
Si Seban affiche un mépris profond pour le parti d’extrême gauche de La France insoumise, elle est tout aussi critique envers son homologue d’extrême droite, le Rassemblement national. Malgré ses origines antisémites et son ancienne idéologie néonazie, le parti s’est réinventé ces dernières années, en se présentant comme pro-israélien et favorable aux Juifs, pour lesquels il met en avant son opposition intransigeante à l’immigration et à l’idéologie islamiste.
« Le RN ne cesse de répéter qu’il est le meilleur protecteur du peuple juif », déclare Seban. « Le parti est passé du statut de plus grand ennemi des Juifs à celui de meilleur défenseur. C’est du pur opportunisme. Je ne peux pas oublier leur passé antisémite et le fait que l’année dernière, ils avaient des candidats racistes, xénophobes, antisémites et antimusulmans. Beaucoup de Juifs veulent voter pour eux. Ils pensent que ce sera bon pour notre communauté, ce que je rejette en raison de ma position politique qui consiste à lutter contre l’extrémisme, qu’il soit de gauche ou de droite. Pour moi, le RN et La France insoumise sont les deux faces d’une même pièce. »
« Pourquoi l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Syrie et la Jordanie ont-elles interdit les Frères musulmans qu’ils considèrent comme une organisation terroriste, alors qu’en France, nous ne faisons rien ? »
Seban fait également part de ses inquiétudes au sujet des Frères musulmans.
« En France, comme ailleurs en Europe, ils sont très forts », affirme Seban.
« Pourquoi l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Syrie et la Jordanie ont-elles interdit les Frères musulmans qu’ils considèrent comme une organisation terroriste, alors qu’en France, nous ne faisons rien, à part commander un rapport sur la menace ? C’est insensé. Les Frères musulmans représentent un grave danger, ils infiltrent nos écoles, nos associations, nos mosquées et même nos réseaux sociaux. »
Tenir bon
Seban dépeint une réalité crue.
« La situation des Juifs en France est réellement grave », dit-elle, faisant écho à son livre, qu’elle espère également pouvoir publier en anglais.
« L’antisémitisme est partout – dans les rues, dans les écoles, dans les restaurants, en ligne – et il continuera de s’aggraver, particulièrement tant que le conflit israélo-palestinien persistera. Je suis assez pessimiste. J’entends constamment parler de nouveaux incidents antisémites. Cela devient presque habituel. Chaque jour, je reçois littéralement des dizaines de messages sur Instagram de personnes qui me demandent des conseils et de l’aide pour faire face à l’antisémitisme qu’elles subissent dans leur vie. »
Mais malgré son désarroi, Seban reste déterminée. « Je suis profondément engagée dans la lutte contre toute forme de racisme et de discrimination, qu’elle vise les Juifs, les musulmans, les chrétiens ou qui que ce soit d’autre », insiste-t-elle.
« Ce qui me motive, c’est de travailler pour la fraternité. C’est pour cette raison que je m’implique autant dans le dialogue interconfessionnel, l’éducation à la tolérance et la promotion de la paix entre les religions. Je pense que le dialogue interreligieux fonctionne tant qu’il n’est pas uniquement incarné par des prêtres, des rabbins et des imams », explique-t-elle.
Contrairement à certains Juifs qui, ces dernières années, ont quitté la France en raison de la montée de l’antisémitisme, Seban assure qu’elle ne partira pas.
« J’aime mon pays », écrit Seban dans son livre. « J’ai grandi ici, et je ne fuirai pas à cause de la haine. C’est quand il y a des difficultés qu’il faut rester. »
la Communauté du Times of Israël !
