Quand Israël a remis, au début du mois son système de défense antimissile à longue portée Arrow 3 à l’armée de l’air allemande à la base aérienne de Holzdorf, au sud de Berlin, cet événement a eu une portée bien plus importante que le montant – élevé – de la transaction.
Pour la première fois, Israël envoyait son système d’interception de missiles balistiques le plus avancé hors de son propre territoire, pour le déployer dans le pays qui avait orchestré le génocide des Juifs. Quatre-vingts ans après la libération d’Auschwitz, l’État juif contribue désormais à la défense de l’Allemagne, et par extension à celle d’une grande partie de l’Europe, contre les menaces de missiles à longue portée provenant d’adversaires tels que la Russie et l’Iran.
« En tant que membre de la deuxième génération des survivants de la Shoah, je suis profondément ému », a déclaré Amir Baram, directeur-général du ministère de la Défense, lors de la cérémonie de remise. « Un système de défense antimissile balistique, développé, par nécessité existentielle, par les meilleurs cerveaux juifs de l’industrie aérospatiale israélienne, va désormais participer à la défense de l’Allemagne. »
L’accord, d’une valeur colossale de 4,6 milliards de dollars, a été signé un peu plus d’une semaine avant l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, un pogrom qui allait déclencher une série d’événements qui non seulement prouveraient l’efficacité de l’Arrow 3 en temps de guerre, mais changeraient également de manière indélébile les relations entre Israël et l’Europe.
Plus de deux ans plus tard, la cérémonie de remise, organisée alors que les deux pays célébraient 60 ans de relations bilatérales, a scellé le plus important contrat d’exportation de défense de l’histoire d’Israël.
Au-delà d’une simple transaction historique, cet accord de défense résume la transformation d’une relation née du génocide et du devoir de repentance en une relation de plus en plus définie par la nécessité stratégique. Alors que l’Allemagne s’empresse de reconstruire son armée en réponse à la guerre menée par la Russie en Ukraine, le fait qu’elle se tourne vers la technologie israélienne pour combler les lacunes urgentes de sa défense aérienne illustre le rôle central croissant de l’État juif en tant que pilier de la sécurité européenne.
Au-delà des réparations
Les relations entre Israël et l’Allemagne reposent sur le souvenir de la Shoah. Dans les années qui ont immédiatement suivi la guerre, la nature de cette relation était plus morale et financière que diplomatique ou militaire, à commencer par l’accord de réparations conclu par l’Allemagne de l’Ouest en 1952, qui reconnaissait explicitement la responsabilité du pays pour les crimes nazis.
Le discours historique prononcé en 2008 par l’ancienne chancelière Angela Merkel devant la Knesset, dans lequel elle a déclaré que la sécurité d’Israël faisait partie de la raison d’être de l’Allemagne, ou « staatsräson », a codifié cet engagement moral.
« Sans le souvenir de la Shoah, il n’y aurait pas de relation particulière entre l’Allemagne et Israël », a indiqué Shimon Stein, ancien ambassadeur israélien en Allemagne et chercheur à l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS), dans un article publié en 2018. « Ce souvenir est au cœur de la relation initiale. »
Selon le ministère des Affaires étrangères de Berlin, « la relation unique qui unit l’Allemagne à Israël […] découle de la responsabilité de l’Allemagne dans la Shoah », et « constitue la pierre angulaire de la politique étrangère allemande ».
L’ambassadeur allemand en Israël, Steffen Seibert, a souligné que cette relation repose sur deux fondements parallèles.
« La responsabilité historique est l’un des piliers de notre relation. L’autre est constitué des valeurs démocratiques libérales que nous partageons, les valeurs de notre Constitution et de votre Déclaration d’indépendance », a-t-il déclaré au Times of Israel.
Le premier test décisif de cette relation a eu lieu durant la crise de Suez, en 1956-1957, lorsque, selon certaines informations, Washington a exhorté l’Allemagne de l’Ouest à geler les paiements versés en réparations à Israël afin de faire pression sur Jérusalem. Mais le chancelier Konrad Adenauer avait refusé.
Adenauer a fait savoir au président américain Dwight Eisenhower et au secrétaire d’État John Foster Dulles que les relations avec Israël étaient « une question d’éthique pour l’Allemagne », a expliqué l’historien allemand Michael Wolffsohn au Times of Israel. Une position qui a renforcé les liens entre Jérusalem et Bonn, et qui s’est rapidement traduite par une coopération militaire secrète.
À la fin de l’année 1957, Israël a envoyé une délégation en Allemagne pour des pourparlers qui ont ouvert la voie à un accord sur les armes, aboutissant en 1959 à la vente par Israël de lance-grenades à l’Allemagne de l’Ouest.
Si cette transaction, lorsqu’elle a été rendue publique, a suscité l’indignation en Israël, elle a néanmoins marqué la naissance d’une relation militaire qui n’a depuis cessé de s’approfondir.
Les relations diplomatiques ont été officiellement établies en 1965 alors que le Premier ministre Levi Eshkol et le chancelier Ludwig Erhard étaient au pouvoir, et ce, malgré la vive opposition arabe qui a conduit plusieurs États à rompre leurs relations avec Bonn.
La dépendance d’Israël vis-à-vis de l’Allemagne en tant que partenaire de défense s’est accrue après 1967, lorsque l’opposition française à la guerre des Six Jours a mis fin à la relation franco-israélienne en matière de défense, obligeant à un réalignement stratégique.
En 1991, le ministre allemand des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher a visité un site d’impact de missiles Scud à Ramat Gan. Il s’est également engagé à fournir des sous-marins à Israël, une décision largement considérée comme conférant à l’État juif une capacité nucléaire de seconde frappe.
Wolffsohn a décrit ce moment comme celui où l’Allemagne « a pris la question [de la préservation d’Israël] au pied de la lettre ».
Le partenariat en matière de défense, au cours des décennies suivantes, restera solide, survivant à des défis comme la décision du chancelier libéral Gerhard Schröder, à la fin des années 1990, de geler les livraisons de sous-marins. Aujourd’hui, non seulement il perdure, mais il s’est révélé indispensable pour les deux pays.
Réarmement face à la Russie
Alors que l’Allemagne s’efforce de rebâtir son armée après des décennies d’un sous-investissement mis en évidence par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, sa dépendance à l’égard des technologies israéliennes de défense antimissile, de drones et de champ de bataille est devenue une nécessité stratégique — qui limite la portée réelle des pressions politiques exercées sur Israël.
Ces dernières années, au-delà de l’Arrow 3, Berlin a acquis des drones Heron de fabrication israélienne pour des missions de reconnaissance et de frappe, des missiles antichars Spike produits conjointement avec des partenaires allemands, et le système de protection active TROPHY pour assurer la sécurité de ses chars Leopard 2 contre les menaces antichars.
Une tendance qui ne devrait que s’accentuer, l’Allemagne se tournant de plus en plus vers les systèmes de défense israéliens dans ses efforts de reconstruction de ses capacités militaires.
Sous la direction de Merz, Berlin a pris l’engagement de construire « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe », en consacrant des dépenses de défense pratiquement illimitées et en s’appuyant fortement sur les technologies israéliennes en matière de missiles, de drones et de défense aérienne pour contrer les menaces à longue portée que font peser la Russie et ses partenaires.
Selon des chiffres du ministère de la Défense publiés en juin, l’Europe était le plus gros acheteur de matériel de défense israélien en 2024, avec 54 % des exportations totales, pour un montant de près de 14,8 milliards de dollars. Selon les responsables du ministère, l’augmentation de la demande d’armes fabriquées en Israël par les pays européens s’explique par l’invasion en cours de l’Ukraine par la Russie.
« Le fait que l’Allemagne s’appuie désormais sur les capacités israéliennes pour défendre sa population a une profonde résonance historique », a déclaré Baram le mois dernier, des propos rapportés par le Telegraph. « Cela témoigne du fait que notre relation n’est pas définie par les blessures du passé, mais par un engagement commun à empêcher qu’elles ne se reproduisent. »
Par ailleurs, la relation en matière de défense fonctionne également dans l’autre sens. Entre 2020 et 2024, l’Allemagne a représenté 33 % des importations d’armes militaires d’Israël, selon les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm.
Les équipements navals, les munitions et les composants produits en Allemagne restent essentiels aux capacités militaires d’Israël.
Outre les acquisitions de matériel, la coopération entre les deux pays en matière de renseignement s’est également renforcée. Les services de sécurité israéliens ont joué un rôle clé en fournissant des renseignements qui, selon les autorités allemandes, ont contribué au démantèlement de réseaux liés au Hamas et permis de déjouer des attentats prévus contre des cibles juives et israéliennes en Allemagne, mettant ainsi en évidence la dimension opérationnelle croissante de ce partenariat.
« Il existe une dépendance structurelle de l’Allemagne vis-à-vis d’Israël », a relevé Wolffsohn. « Israël ne peut compter sur l’Allemagne et sur tout autre pays que s’il est en mesure de leur proposer des fonctions, des capacités ou des connaissances qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes ». Or Israël, a-t-il ajouté, offre des capacités que l’Allemagne ne peut pas aisément remplacer.
Cette dépendance est devenue évidente au début de l’année, quand le chancelier Friedrich Merz a annoncé un embargo temporaire sur certaines exportations d’armes vers Israël, dans un contexte de critiques nationales et internationales grandissantes à propos de la guerre à Gaza.
Cette décision, que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a qualifiée de « récompense au terrorisme du Hamas », a été largement considérée à Jérusalem comme un geste politique plutôt que comme un revirement stratégique — une perception que la levée discrète de cet embargo, quelques mois plus tard, est venue renforcer.
Pour Wolffsohn, cet épisode a mis en évidence les limites strictes de l’influence de l’Allemagne. Selon lui, si Berlin peut manifester son mécontentement, elle ne peut toutefois pas se permettre une rupture durable avec Israël sans compromettre ses propres intérêts sécuritaires.
Une culpabilité qui s’estompe
Pour Seibert, le partenariat qui lie les deux pays est fondamentalement et irréductiblement unique, ancré dans l’Histoire, mais aussi soutenu par des valeurs communes.
« Cette relation est en effet unique, et je pense qu’elle doit le rester », a indiqué Seibert au Times of Israel. « De manière improbable, les pires abîmes de l’Histoire nous ont rapprochés, et nous ne pourrons jamais tenir pour acquis que la nation qui a commis les crimes de la Shoah et la nation des survivants sont devenues partenaires et même amies. »
Mais une grande partie de l’opinion publique allemande, et notamment sa population musulmane de plus en plus importante, n’est désormais plus guidée par la culpabilité liée à la Shoah. Au cours des trois dernières décennies, elle s’est même sentie plus à l’aise pour critiquer Israël.
« Personne n’en a rien à faire », a déploré Wolffsohn. « La triste réalité de la structure morale de l’Allemagne, c’est que les Allemands en ont assez du thème de la Shoah et que, par conséquent, personne ne le considère plus comme un facteur politique. »
Selon Stein, l’importance accordée par l’Allemagne au droit international est de plus en plus en contradiction avec la politique menée par Israël depuis les années 1990, contribuant à ce que beaucoup, à Jérusalem, perçoivent comme une approche plus distante et sceptique.
Des sondages réalisés au début de l’année par la Bertelsmann Stiftung, une fondation indépendante basée en Allemagne, montrent que si une grande majorité d’Israéliens sont favorables à un renforcement des relations bilatérales, en particulier dans les domaines militaire et économique, les Allemands interrogés se montrent pour leur part bien plus circonspects.
Environ 40 % des Allemands considèrent que les niveaux actuels de coopération sont suffisants. Les Allemands ont de plus tendance à accorder davantage d’importance aux échanges dans les domaines de la science, de la recherche et de la société civile qu’à ceux réalisés dans domaine de la défense. Ces résultats soulignent un fossé grandissant entre l’opinion publique d’une part et les liens sécuritaires de plus en plus étroits que le gouvernement entretient avec Israël, d’autre part.
Seibert a reconnu l’existence de tensions croissantes au sein de la société allemande.
« Cette année anniversaire a mis en évidence de nombreux points forts de notre relation, mais également certains défis : la montée de l’antisémitisme, que nous devons combattre sur tous les fronts, et les critiques à l’égard de la politique d’Israël dans une partie importante de l’opinion publique allemande, des critiques qui sont légitimes et qui doivent être prises au sérieux », a-t-il indiqué.
Selon la chaîne d’information N12, le ministère israélien des Affaires étrangères a pris la décision stratégique de se concentrer sur le renforcement des liens en tentant d’influencer l’opinion publique allemande, ciblant ce pays en raison de son influence en Europe et de sa tendance profonde à soutenir Israël.
Selon certaines informations, une campagne lancée au début de l’année a notamment consisté en une collaboration étroite avec les médias locaux, ainsi qu’en des initiatives très médiatisées sous le slogan #RememberTogether, telles qu’une exposition consacrée au festival Supernova à Berlin, une cérémonie commémorative le 7-Octobre, et l’illumination de la porte de Brandebourg avec des appels à la libération des otages.
D’après une enquête interne du ministère des Affaires étrangères citée par la chaîne N12, le sentiment positif envers Israël dans le discours allemand a montré une forte hausse après la campagne, passant de 39 % en septembre à 71 % en octobre, donnant aux dirigeants allemands une marge de manœuvre politique plus importante pour prendre des décisions favorables à Israël. L’enquête ne précisait pas comment ce sentiment avait été mesuré.
Les liens personnels étroits qui unissent le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar et son homologue allemand Johann Wadephul ont également contribué à cette évolution. Ces derniers mois, Saar a notamment accueilli Wadephul à deux reprises dans sa résidence privée.
Seibert, pour sa part, s’est montré prudemment optimiste quant à l’avenir de ces relations.
« Heureusement, cette année difficile s’achève sur une note plus optimiste que celle sur laquelle elle avait commencé. Je pense avant tout au retour des otages et au cessez-le-feu à Gaza », a-t-il déclaré. « Il reste bien sûr beaucoup à faire pour transformer ce cessez-le-feu en une paix réelle. Nous y travaillons avec nos amis israéliens, aux côtés des États-Unis et d’autres partenaires internationaux. »
Nava Freiberg a contribué à cet article.
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