Affirmant qu’on lui a lié les mains, Netanyahu minimise sa responsabilité dans l’essor du Hamas
Le Premier ministre a expliqué au médiateur de l’État avoir voulu en finir avec le Hamas, malgré l’opposition des chefs militaires - un récit réécrit qu’il espère mettre à profit à l’approche des élections
Quelques jours avant les élections législatives d’avril 2019, le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, avait accordé une interview à la Treizième chaîne. La journaliste de droite Sharon Gal lui a demandé pourquoi il ne lançait pas d’offensive militaire à grande échelle contre le Hamas à Gaza.
À l’époque, le groupe terroriste palestinien organisait de grandes marches et des émeutes à la frontière de Gaza, sous la bannière de la « Marche du retour », un retour sur les terres israéliennes qui, selon lui, appartenaient au peuple palestinien.
À la question de Gal, le Premier ministre avait répondu qu’Israël devait porter des coups occasionnels au groupe terroriste, mais qu’il devait également maintenir la stabilité de la situation humanitaire dans la bande de Gaza.
Il s’était félicité du fait que, pendant plus d’un an de tensions frontalières attisées par le Hamas, 300 Palestiniens avaient été tués sans qu’il y ait eu de victimes israéliennes.
« Ils voulaient prendre d’assaut la frontière, kidnapper nos soldats, infiltrer nos villes… Ils ont essuyé des revers », avait-il ajouté.
« Mais votre base [électorale] en attendait davantage », avait rétorqué Gal.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu interviewé par la journaliste de la Treizième chaîne Sharon Gal, le 5 avril 2019. (Crédit : YouTube/Treizième chaîne)
Netanyahu n’avait pas contesté cette affirmation.
Il avait répondu qu’il était contre le déclenchement de « guerres inutiles » et avait ajouté qu’il était prêt à payer le prix politique de sa décision apparemment impopulaire de ne pas en lancer une.
« Je veux que toutes les mères et tous les pères en Israël sachent que je n’enverrai pas leurs fils dans une guerre inutile », avait déclaré Netanyahu.
Soulignant qu’il avait perdu des amis et des camarades lors de guerres passées, le Premier ministre avait ajouté : « Je suis prêt à employer toute la force nécessaire, mais la guerre est la dernière option. »
En effet, malgré son discours belliciste et l’image de « Monsieur Sécurité » qu’il s’est forgée, Netanyahu a été décrit à maintes reprises par les hauts fonctionnaires ayant travaillé avec lui comme étant résolument prudent lorsqu’il s’agissait de prendre des mesures militaires importantes.
Aujourd’hui, plus de deux ans après l’invasion massive et le pogrom perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, Netanyahu s’efforce de se présenter comme celui ayant cherché à prendre des mesures radicales contre le groupe terroriste, mais qui en a été empêché par les objections des responsables de la sécurité et par le manque de soutien de l’opinion publique à une telle initiative.
Jeudi soir, le dirigeant de longue date a publié un document de 55 pages contenant les réponses qu’il a apportées au contrôleur de l’État, Matanyahu Englman, dans le cadre de l’enquête menée sur l’assaut barbare et sanglant du Hamas. Parmi les citations sélectives tirées de discussions classifiées au fil des ans, certaines semblent viser à rejeter la responsabilité de l’échec à empêcher ces massacres sur ses rivaux politiques actuels et les chefs de la sécurité, tout en se présentant comme plus combattif qu’eux à l’égard du Hamas.
Bien qu’il ait dirigé le pays et défini la politique nationale pendant toute la période précédant le 7-Octobre, à l’exception d’un an et demi sur les 14,5 années écoulées, Netanyahu a minimisé à plusieurs reprises sa responsabilité dans ces événements dramatiques. Ses alliés et lui ont fait valoir que la responsabilité incombait aux responsables de l’establishment de la défense et aux chefs des services de renseignement plutôt qu’à lui-même, tout en pointant du doigt les décisions importantes prises alors qu’il n’était pas Premier ministre, comme les Accords d’Oslo signés dans les années 1990 ou le désengagement unilatéral de la bande de Gaza en 2005.
Bien que manifestement sélectionné pour servir les intérêts du Premier ministre, le document récemment publié révèle en effet qu’à des moments clés au fil des ans, les hauts responsables militaires du pays et de nombreux politiciens n’étaient pas disposés à lancer une guerre totale à Gaza, estimant que le Hamas pouvait être dissuadé et contenu par la carotte et le bâton, alors que le groupe terroriste planifiait son invasion.
Il souligne que la perception erronée du Hamas, considéré comme un groupe pouvant être tenu à distance grâce à un calme durable et à des affrontements occasionnels et limités, était partagée par presque tous les hauts responsables israéliens. Il met en évidence l’interprétation désastreusement erronée de l’armée, qui considérait les préparatifs observés à Gaza en vue d’une invasion imminente comme des exercices sans importance. Il souligne que les généraux avaient découragé à plusieurs reprises l’option d’une conquête totale de Gaza ou de l’élimination des dirigeants du Hamas, notamment pendant l’Opération « Bordure protectrice » en 2014.
Cela inclut ses rivaux politiques actuels, tels que les anciens chefs d’état-major de Tsahal Benny Gantz et Gadi Eisenkot, qui ont fait valoir, comme d’autres, que ce document était trompeur et créait un narratif fallacieux.
Netanyahu tente également de présenter ses rivaux bellicistes, Naftali Bennett et Avigdor Liberman, comme partageant la même aversion pour le renversement du Hamas et la prise de contrôle de Gaza, notamment lors d’une réunion du cabinet en juillet 2014 au cours de laquelle, selon les compte-rendus, ils avaient déclaré ne pas préconiser de telles options.
Cependant, cela semble contredire d’innombrables déclarations publiques, notamment dans un mémoire publié un an avant le 7-Octobre, dans lequel Netanyahu affirmait que Bennett et Liberman avaient fait pression pour renverser le Hamas, et soulignait que Bennett lui-même avait insisté pour « une invasion terrestre à grande échelle afin de « conquérir Gaza ».
« Cela ne pouvait se faire qu’au prix de la destruction totale de Gaza, avec des dizaines de milliers de morts parmi les civils », a écrit Netanyahu dans Bibi : My Story, publié en 2022.
« Après avoir détruit le régime du Hamas, Israël aurait dû gouverner deux millions de Gazaouis pendant une période indéterminée. Je n’avais aucune intention de le faire », a-t-il souligné.
« J’ai décidé de ne pas lancer une invasion terrestre à grande échelle. »
Les souvenirs de Netanyahu indiquent qu’il soutenait l’élimination du Hamas, comme il le prétend aujourd’hui, mais qu’il n’a pas poussé dans ce sens lors de réunions à huis clos. Il n’a certainement pas donné d’ordre en ce sens, malgré son autorité pour le faire, et ce, malgré les objections des responsables de la sécurité.
Alors qu’Israël s’apprête à aller aux urnes, Netanyahu dispose d’un avantage sur ses rivaux : il a accès à l’intégralité des compte-rendus de discussions hautement confidentielles qui se sont tenues pendant des années, et peut déclassifier ceux qui lui sont les plus favorables.
Il faudrait une commission d’enquête dotée de pleins pouvoirs d’investigation et ayant accès aux sources pour que les citoyens puissent vraiment tirer des conclusions sur les positions prises par Netanyahu et d’autres au fil des ans. Or, le Premier ministre s’oppose fermement à la création d’un tel panel, le plus puissant qui soit, à savoir une commission d’enquête nationale, tout en ayant évité de mettre en place toute forme d’enquête pendant plus de deux ans.
Dans l’état actuel des choses, les Israéliens devront se contenter des révélations des médias sur le sujet et des nombreuses prises de position publiques faites au fil des ans. Parmi celles-ci figurent les déclarations de Bennett, Liberman et d’autres figures de droite qui ont exhorté à plusieurs reprises Netanyahu à prendre des mesures plus sévères contre le Hamas.
À LIRE : Un avertissement rédigé en 2016 par Liberman prédisait une attaque du Hamas
Fin 2018, Liberman avait démissionné de son poste de ministre de la Défense à la suite d’un accord de cessez-le-feu avec les groupes terroristes palestiniens, ce qui avait déclenché les élections anticipées d’avril 2019.
À l’exception d’une période de dix-huit mois entre 2021 et 2022, Netanyahu occupe le poste de Premier ministre depuis 2009, date à laquelle il est arrivé au pouvoir en promettant de renverser le régime du Hamas à Gaza.
Au lieu de cela, il a mené pendant des années une politique encourageant le Qatar à envoyer des centaines de millions de dollars à Gaza, territoire contrôlé par le Hamas, qu’il a publiquement défendue comme essentielle pour éviter une catastrophe humanitaire dans l’enclave.
Contrairement à la façon dont il présente actuellement les faits, Netanyahu a publiquement assumé ses politiques stratégiques concernant Gaza à de nombreuses reprises, l’interview accordée à la Treizième chaîne en 2019 n’étant pas un cas unique.
Il a affirmé à maintes reprises que le Hamas était « totalement dissuadé » et s’est félicité du nombre relativement faible d’Israéliens tués ou blessés dans les violences émanant de Gaza sous sa direction.
En 2020, il déclarait au quotidien Israel Hayom : « La décennie la plus calme [de l’Histoire d’Israël], avec le moins de pertes, est celle où j’ai été Premier ministre. Et ce n’est pas une coïncidence. C’est le résultat d’une politique solide, à la fois résolue et responsable. Vous utilisez la force, mais vous évitez les guerres inutiles qui n’apportent aucun bénéfice. »
Les prochaines élections législatives pourraient bien se résumer à un référendum sur Netanyahu, comme beaucoup d’autres avant elles, et de nombreux membres de la droite – comme il l’a lui-même déclaré – pourraient chercher à lui faire payer un prix politique pour sa décision constante de ne pas tenter de renverser le Hamas avant le 7-Octobre.
Jusqu’à présent, son génie politique et son contrôle quasi total de son parti, le Likud, et de ses alliés lui ont suffi pour se maintenir au pouvoir.
Cependant, dans la perspective des prochaines élections postérieures au 7-Octobre, rester Premier ministre pourrait signifier réécrire tout ce qui s’est passé avant cette funeste journée.
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