C’est au présent que Ruby Chen parle de son fils, Itay Chen, malgré l’annonce officielle de la mort du soldat par le gouvernement israélien.
Itay avait 19 ans lorsqu’il a été enlevé, le 7 octobre 2023. Il a toujours profité avec enthousiasme de tout ce que la vie lui offrait : famille, amis, chant, danse, basket-ball, judo, scouts et voyages, a déclaré Chen, qui décrit le « sandwich » – l’enfant du milieu – adoré de sa famille comme un garçon curieux et dynamique, vivant comme s’il « n’avait pas le temps ».
Itay mène « une belle vie », pleine de rêves d’avenir, a-t-il expliqué.
« Il aurait déjà dû quitter l’armée. Il devrait être en train de préparer ses études à l’université, ou de voyager avec sa petite amie », a ajouté Chen.
Mais Itay fait partie des 48 otages toujours retenus à Gaza. Il est l’un des 26 dont les autorités israéliennes ont déclaré la mort. En mars 2024, Tsahal a annoncé qu’Itay, soldat américano-israélien servant dans un char, avait perdu la vie. Selon l’armée israélienne, il a été tué le 7 octobre 2023 et enlevé à la frontière de Gaza après une bataille contre des terroristes lors de l’attaque du Hamas, au cours de laquelle plus de 1 200 personnes ont été massacrées dans le sud d’Israël et 251 autres enlevées vers l’enclave côtière.
« Nous avons vécu dans l’incertitude pendant cinq jours », se souvient Chen. Et lorsque l’armée a finalement pris contact avec la famille, c’était d’abord pour lui annoncer la disparition d’Itay. C’est durant cette période de doute que la famille d’Itay a pénétré dans un « enfer » dont elle est encore prisonnière aujourd’hui.
La famille Chen est malheureusement loin d’être la seule à vivre ce purgatoire si particulier qu’elle endure depuis près de deux ans, celui des familles qui ont appris le décès de leurs proches dont les dépouilles sont retenues à Gaza.
D’autres familles continuent aussi à considérer leurs proches comme toujours en vie. Contrairement à ceux qui sont bloqués dans la première phase du deuil telle que définie par Elisabeth Kübler-Ross, l’incrédulité des proches s’appuie ici sur l’absence de preuves matérielles. Ils peuvent ainsi s’accrocher à l’espoir, aussi mince soit-il – même s’ils aspirent à tourner la page.
C’est comme si nous étions dans une dimension où la vie serait suspendue. Nous ne pouvons pas avancer.
Cette incertitude, par ailleurs, n’empêche aucunement leur fils ou leur fille d’être relégué à une place moins importante aux yeux du gouvernement ou de la population, rendant plus difficile encore la situation déjà impossible de ces familles.
« Je comprends que l’armée veuille permettre aux familles de s’appuyer sur quelque chose qui s’apparente à une certitude. Mais il ne suffit pas de dire que telle personne est morte, sans moyens de vérifier cette affirmation », a déploré Chen, soulignant que les conclusions étaient uniquement fondées sur des renseignements.
« C’est comme si nous étions dans une dimension où la vie serait suspendue. Nous ne pouvons pas avancer. »
La famille Chen a fait savoir qu’elle n’organiserait pas de funérailles pour Itay ni ne respecterait la shiva, la période de deuil juive traditionnelle de sept jours, tant que sa dépouille ne serait pas rapatriée de la bande de Gaza.
« Lorsque [mon beau-père] est décédé l’année dernière, nous l’avons vu à l’hôpital, nous lui avons dit au revoir et nous avons organisé son enterrement. Ce sont des éléments qui aident à comprendre ce que signifie dire au revoir », explique Chen.
Tant qu’il n’y a pas d’enterrement, il est impossible de mettre un point final à l’histoire
« Ici, nous n’avons rien. Tout est en suspens. »
L’absence de preuves matérielles laisse la famille dans l’incertitude quant au sort de son proche.
« Il reste toujours un doute », a indiqué Chen.
« Même si on nous a expliqué comment [l’armée] était parvenue à sa conclusion, on ne peut pas s’empêcher de penser que, peut-être, Itay a été aidé par un médecin, ou que quelqu’un est intervenu. »
Les parents d’Inbar Haïman, la dernière femme retenue en otage à Gaza, ne croient pas non plus que leur fille ait été assassinée. C’est du moins ce que raconte la tante d’Inbar, Hana Cohen.
« Ils pensent qu’elle est quelque part, vivante », souligne Cohen.
« Ils ne peuvent pas accepter [sa mort]. Et tant qu’il n’y a pas d’enterrement, il est impossible de mettre un point final à l’histoire, de retrouver la paix. Ils vivent dans l’incertitude. »
Cohen a pris fait et cause pour sa famille. Elle plaide presque quotidiennement à la Knesset pour le retour de sa nièce. Les parents et le frère survivant d’Inbar sont en effet « brisés » par sa perte.
« C’était comme si le ciel nous était tombé sur la tête », a-t-elle raconté, décrivant le choc subi par la famille à la suite de l’enlèvement d’Inbar, le 7 octobre.
« Nous avons cessé de vivre. »
Inbar avait 27 ans. Étudiante en communication visuelle et originaire de Haïfa, elle réalisait également des œuvres de street art qu’elle signait de son pseudonyme « Pink ». Elle a été enlevée lors du festival de musique électronique Supernova, où elle travaillait comme bénévole.
Sa famille avait d’abord cru qu’elle avait été prise en otage et qu’elle était vivante, mais blessée. Informée de son décès en décembre 2023, la famille Haïman ignore toujours comment et quand elle a été tuée. Son corps serait toujours aux mains des terroristes, dans la bande de Gaza.
« Inbar est enterrée là-bas, à Gaza, et ses parents sont enterrés ici, en Israël. Même s’ils sont en vie, ils ne font plus partie des vivants », a déclaré Cohen.
Dommages collatéraux
Sur les 48 otages détenus à Gaza, Israël estime que 20 sont encore en vie. Le sort de deux autres suscite de vives inquiétudes. Vingt-cinq des 26 otages considérés comme morts par l’armée ont été enlevés le 7 octobre. Le 26e, le soldat Hadar Goldin, est détenu depuis août 2014, date à laquelle il a été tué lors d’une attaque surprise du Hamas pendant l’Opération « Bordure protectrice ».
De nombreuses familles affirment qu’une fois leurs proches déclarés morts par l’État, ceux-ci ont été traités comme moins importants, tant par le gouvernement que par la population.
« Quand notre Premier ministre prend la parole, il dit qu’il doit libérer les 20 otages », a fait remarquer Cohen.
« Mais qu’en est-il des 30 qui sont déjà tombés ? »
Les familles disent ressentir le besoin de « se battre avec encore plus d’énergie, pour ne pas être oubliées », selon les propres mots de Chen.
« Nous sommes des dommages collatéraux », a constaté Chen, exprimant ainsi un sentiment commun aux familles des otages décédés, qui ont l’impression de ne plus constituer une priorité pour l’État.
« Nous ne sommes pas si intéressants que ça. Itay n’est pas le fils d’un Premier ministre, ni celui d’un ministre. Et donc, l’urgence n’est pas la même. »
Nous avons 30 morts là-bas. Si nous ne les ramenons pas, ils disparaîtront, et Gaza sera reconstruite sur leurs dépouilles.
La crainte principale des proches est que les captifs assassinés soient abandonnés sous les décombres de Gaza – une crainte exacerbée par les projets du gouvernement d’intensifier les combats, mettant ainsi en péril les négociations pour la libération des otages.
« Nous avons 30 morts là-bas », dit Cohen.
« Si nous ne les ramenons pas, ils disparaîtront, et Gaza sera reconstruite sur leurs dépouilles. »
Les familles des otages assassinés font face à une « indifférence totale », a ajouté Cohen.
« Le gouvernement ne comprend pas ce que signifie être la famille d’un otage décédé. Il semble ne pas saisir la complexité de la souffrance. »
Quand les familles des otages assassinés parviennent enfin à tourner la page, la douleur d’avoir perdu un être cher persiste, et cette souffrance peut être encore exacerbée par le sentiment de ne plus avoir d’importance, explique Hoshea Haggaï, dont le frère Gadi Haggaï et la belle-sœur Judih Weinstein, tous deux citoyens américains, ont été tués et capturés par le Hamas le 7 octobre, dans leur maison du kibboutz Nir Oz.
Lorsque Tsahal, en juin, a retrouvé leurs corps, la famille a ressenti un certain soulagement à l’idée de pouvoir enfin leur offrir de véritables funérailles. Mais, selon Haggaï, la douloureuse réalité s’est presque immédiatement imposée : les familles comme la sienne n’étaient plus au cœur des préoccupations nationales.
« Personne ne parle de ce que traversent les familles des otages revenus dans un cercueil », a-t-il souligné.
« Tout à coup, tout est fini, et vous ne ressentez plus qu’une impression d’abandon. »
Une fois qu’un otage est déclaré mort, a-t-il ajouté, le gouvernement s’en soucie moins. Les familles des personnes assassinées restent dans l’ombre. Leur chagrin n’est que brièvement reconnu, puis immédiatement écarté.
Les négociations avec le Hamas pour libérer les otages par groupes concernent principalement les prisonniers encore en vie qui, souligne-t-on, continuent de vivre dans des conditions atroces et font face à un risque croissant de mort à mesure que leur captivité se prolonge. La plupart des otages tués dont les dépouilles ont été restituées à leurs familles ont été retrouvés par les soldats plutôt que relâchés dans le cadre d’échanges, à l’instar d’Idan Shtivi et d’Ilan Weiss, dont les corps ont été récemment rapatriés par l’armée.
L’absence de négociations sur un accord global visant à ramener tous les captifs a encore ajouté des tensions inutiles entre les familles des otages vivants et celles des otages décédés, comme s’ils avaient des statuts différents.
« Proposer un tel cadre était une grave erreur. Tous les otages devraient être relâchés ensemble. Le gouvernement doit intensifier ses efforts en ce sens », a dit Chen.
Si une grande partie de l’opinion publique est prête à des concessions – même douloureuses – pour permettre le retour des otages vivants, parmi lesquelles la libération de terroristes condamnés pour des meurtres de masse, beaucoup ne sont en revanche pas convaincus de la nécessité de payer un prix similaire pour ramener ceux qui ne sont plus en vie.
« Les gens ne comprennent pas. Pour eux, si elle est morte, alors tout est fini », a ajouté Cohen.
Ils l’ont jetée comme un chien dans un trou, et maintenant nous devons marchander pour récupérer son corps
« J’ai du mal à comprendre le raisonnement des gens, du gouvernement. Il s’agit de notre fille. Elle fait partie de nous, elle fait partie de ses parents. Ils veulent qu’elle revienne, quoi qu’il arrive. »
Pour Cohen, la cruauté ne réside pas seulement dans le meurtre d’Inbar, mais aussi dans le déni de la dignité la plus élémentaire : un enterrement approprié, et un véritable deuil pour ses parents.
« C’est comme si nous avions été condamnés à une double peine : nous avons perdu notre fille et nous ne pouvons pas l’enterrer. Ils l’ont jetée comme un chien dans un trou, et maintenant nous devons marchander pour récupérer son corps », s’est-elle indignée.
Pour Haggaï, qui a souffert d’une crise cardiaque l’an dernier, se remettre du traumatisme de ces deux dernières années relève de l’impossible.
« Je croyais qu’après les funérailles de Gadi et Judih, nous pourrions commencer à récupérer, à reprendre peu à peu goût à la vie », a-t-il indiqué.
« Mais je connaissais tellement de gens à Nir Oz. Je connais aussi les autres familles d’otages. Chaque décès est un véritable coup de poing dans l’estomac. Je ne dors plus. »
Même après avoir vu le retour de ses proches, Haggaï affirme qu’il ne pourra pas guérir tant qu’Itay, Inbar et les autres otages ne seront pas rentrés.
« Je pourrai commencer à guérir quand ils seront tous parmi nous, j’en suis certain », a-t-il ajouté.
Jusque-là, il ne trouve de réconfort qu’auprès des autres familles d’otages, où personne n’a besoin d’expliquer sa souffrance.
« Je me sens mieux quand je suis avec eux. Tout le monde comprend exactement ce que chacun traverse », a poursuivi Haggaï.
« Mais voir ce qu’ils continuent de subir m’empêche de guérir. »
la Communauté du Times of Israël !
