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Des soldats de l’armée israélienne, en opération à Beit Lahiya, dans le nord de la bande de Gaza, le 28 novembre 2024. (Crédit : Oren Cohen/Flash90)
Des soldats de l’armée israélienne, en opération à Beit Lahiya, dans le nord de la bande de Gaza, le 28 novembre 2024. (Crédit : Oren Cohen/Flash90)

Des soldats canadiens de Tsahal craignent les retombées de l’enquête sur crimes de guerre

L’enquête canadienne sur la guerre contre le Hamas ne vise pas explicitement les Israéliens, mais son champ d’application flou alarme les Juifs dans un contexte de hausse des poursuites judiciaires internationales contre des soldats

Lorsqu’il a récupéré son téléphone en mars, après plusieurs semaines passées dans la réserve sur le front nord d’Israël, Nati Hubberman a été submergé de messages de ses amis lui parlant d’un site internet dont il n’avait jamais entendu parler.

« Les gens m’envoyaient des SMS pour me dire : ‘Fais attention, ton nom figure sur le site’ », a-t-il raconté.

« Ça », c’était FindIDFSoldiers.net, un site créé en février par Davide Mastracci, un journaliste canadien qui a sévèrement critiqué Israël, l’accusant d’orchestrer un « génocide planifié à Gaza ».

Mastracci, rédacteur en chef d’un média appelé Maple, avait pour objectif d’identifier les Canadiens qui avaient combattu dans l’armée israélienne, que ce soit pendant la guerre actuelle ou auparavant. À l’époque, Hubberman avait déclaré que cette exposition était dérangeante, mais marginale.

Puis, en juin, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a annoncé avoir ouvert une enquête sur des « questions liées au conflit armé entre Israël et le Hamas », susceptible de permettre d’identifier « un auteur de crimes internationaux graves, tels que le génocide, les crimes de guerre ou les crimes contre l’humanité ».

Au cours des années précédentes, la GRC a mené des enquêtes similaires sur des crimes commis contre ou par des Canadiens dans le contexte d’autres conflits étrangers, notamment au Rwanda et en ex-Yougoslavie. Il s’agit toutefois de la première fois que les autorités canadiennes lancent une enquête pour crimes de guerre liée au conflit israélo-arabe, une évolution qui a suscité une inquiétude particulière au sein de la communauté juive du Canada, qui a constaté une flambée de l’antisémitisme depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.

Nati Hubberman et son épouse Carmel, tous deux réservistes dans l’armée israélienne, en novembre 2023. (Crédit : Autorisation)

La GRC a affirmé que son enquête ne vise « aucune communauté ni aucun groupe ». Mais pour Hubberman et d’autres, la cible est claire : les soldats canadiens de Tsahal.

« C’était effrayant », a déclaré ce Canado-Israélien originaire de Toronto.

« Beaucoup d’entre nous se sont demandé : est-ce que je peux prendre l’avion pour le Canada en toute sécurité ? Vais-je être arrêté à la frontière ? »

Un autre réserviste canadien de Tsahal, qui figure également sur la liste et a préféré être identifié par son initiale « N », par crainte de poursuites judiciaires, a décidé de ne pas prendre le risque.

Né à Calgary, en Alberta, N a passé près de 300 jours dans la réserve, principalement à Gaza, depuis l’assaut barbare et sanglant du sud d’Israël par le Hamas le 7 octobre 2023.

Aujourd’hui, Hubberman et lui font partie d’un groupe de soldats canado-israéliens aux prises avec les conséquences de l’enquête sans précédent menée par Ottawa. Cette enquête les a alarmés et déconcertés, tout comme d’autres Juifs canadiens, alors que l’antisémitisme est en recrudescence et que les relations entre Ottawa et Jérusalem sont tendues.

« Je devais me rendre au Canada la semaine dernière », a déclaré N au Times of Israel en juillet.

« Mais après l’annonce de l’enquête, j’ai eu peur de rentrer chez moi. »

La GRC a publié une unique déclaration sur la question le 4 juin, indiquant qu’elle menait une « enquête structurelle », c’est-à-dire une opération de collecte de renseignements liée à la loi canadienne sur les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre.

L’agence a déclaré que l’enquête avait débuté au début de l’année 2024 et qu’il ne s’agissait pas d’une enquête criminelle. Au moment de la publication de cette déclaration, aucune mise en examen n’avait été prononcée. La GRC a ajouté que l’enquête « visait uniquement à recueillir des informations pertinentes et ne ciblait aucune communauté ou groupe ».

Le communiqué précisait toutefois que la GRC a « pour mandat, en vertu de la loi canadienne, d’évaluer les allégations crédibles de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité » et n’exclut pas de futures poursuites.

« Si un auteur de crimes internationaux graves – tels que le génocide, les crimes de guerre ou les crimes contre l’humanité – ayant un lien approprié avec le Canada est identifié, la GRC ouvrira une enquête criminelle distincte », indique le communiqué.

La GRC n’a publié aucune autre information sur l’objet de son enquête ni sur les allégations spécifiques en cause. Contactée par le Times of Israel pour obtenir de plus amples informations, l’agence a refusé de fournir davantage de détails.

« Une multitude d’informations trompeuses »

La nouvelle de l’enquête a suscité l’inquiétude de la communauté juive au Canada. L’ambassadeur d’Israël, Iddo Moed, a indiqué au Canadian Jewish News qu’il était « stupéfait » et « préoccupé » par les articles de presse relatifs à l’enquête. Le Centre for Israel and Jewish Affairs (CIJA), une importante organisation juive canadienne, a également qualifié les informations relatives à l’enquête de « très préoccupantes ».

Cependant, dans les semaines qui ont suivi, les dirigeants juifs canadiens ont été informés que les soldats canado-israéliens ne faisaient pas l’objet d’une enquête criminelle et que l’initiative avait été lancée dans le but de se concentrer sur les crimes du Hamas.

Des policiers de la Gendarmerie royale du Canada surveillant l’arrivée du cortège de l’ancien président américain Joe Biden et de la première dame Jill Biden, à Ottawa, au Canada, le 23 mars 2023. (Crédit : Andrew Harnik/AP)

« Beaucoup d’informations trompeuses ont circulé lorsque l’affaire a éclaté », a déclaré David Cooper, vice-président des relations gouvernementales du CIJA.

« Les gens pensaient qu’il s’agissait d’une enquête ciblant les soldats de Tsahal, mais ce n’est pas le cas. »

Cooper a précisé que le CIJA était en contact régulier avec la GRC, qui lui a « confirmé à plusieurs reprises » qu’aucune enquête criminelle n’était en cours.

Il a ajouté que l’implication de la GRC avait commencé par « des enquêtes sur des Canadiens assassinés par le Hamas », un objectif que le CIJA a exhorté le gouvernement canadien à poursuivre.

« Il y a des manifestations devant la synagogue de mes parents »

« Les atrocités commises par le Hamas sont bien documentées, notamment le meurtre de plusieurs civils canadiens en Israël », a déclaré Noah Shack, président par intérim du CIJA, le jour de l’annonce de la GRC. Il a encouragé « toute personne disposant d’informations sur les crimes contre l’humanité commis par le Hamas, notamment les meurtres, les actes de torture, les violences sexuelles et les enlèvements, à transmettre ces preuves au portail de la GRC dès qu’il sera mis en place ».

« Toute suggestion selon laquelle les Israélo-Canadiens devraient être pris pour cible en raison de leur service dans l’armée, en particulier dans une guerre de légitime défense menée par un proche allié du Canada, représente non seulement une distorsion cynique de la loi, mais alimente également la haine violente à laquelle sont confrontés les Israéliens et les Juifs en Amérique du Nord », a souligné Shack.

Les tensions entre Jérusalem et Ottawa se sont également intensifiées ces derniers mois. En mai, le Canada s’est joint au Royaume-Uni et à la France pour menacer de prendre des « mesures concrètes » si Israël refusait de mettre fin à la guerre à Gaza et d’autoriser l’acheminement d’une aide humanitaire supplémentaire. Le Canada a également suspendu ses ventes d’armes à Israël et a voté contre lui à l’Assemblée générale des Nations unies.

En janvier, le ministère des Affaires étrangères avait recensé au moins douze plaintes visant des soldats israéliens pour crimes de guerre présumés à Gaza

« Ce n’était pas comme ça quand j’étais enfant. Le Canada était un pays formidable. L’antisémitisme était quasi inexistant », a expliqué Hubberman.

« Aujourd’hui, il y a des manifestations devant la synagogue de mes parents. »

Dov Niedzviecki, qui a quitté Thornhill, en Ontario, pour s’installer en Israël en 2014 afin de servir dans les rangs de Tsahal, partage cette impression.

« Ce qui m’a le plus affecté, c’est la sécurité de mes parents », a déclaré Niedzviecki. « Je ne dis à personne que je suis Israélien quand je suis au Canada. Il vaut mieux éviter. »

Un outil en pleine expansion, un réseau plus vaste

Au moins un soldat canado-israélien a demandé l’assistance juridique du lieutenant-colonel (Rés.) Maurice Hirsch, ancien chef du service des poursuites militaires de Tsahal en Cisjordanie.

Le Premier ministre canadien Mark Carney s’exprimant lors d’une conférence de presse au sommet de l’OTAN, à La Haye, aux Pays-Bas, le 25 juin 2025. (Crédit : Geert Vanden Wijngaert/AP)

Bien qu’il ait refusé de commenter les détails du dossier de son client, Hirsch a averti que la tendance générale révélée par l’enquête de la GRC soulève de sérieuses préoccupations quant aux relations canado-israéliennes.

« Je ne suis pas surpris par cette enquête », a déclaré Hirsch, qui est aujourd’hui directeur de l’Initiative pour la responsabilité et la réforme de l’Autorité palestinienne, lancée par le Centre de Jérusalem pour la sécurité et les affaires étrangères.

« Cela semble être la continuation d’une position adoptée par le gouvernement canadien : tout en feignant d’entretenir des relations amicales avec Israël, il accuse simultanément les soldats israéliens de crimes de guerre. »

Si le gouvernement canadien décidait d’enquêter sur des soldats de Tsahal, il rejoindrait une liste de plus en plus longue de pays ayant déjà engagé de telles investigations. En janvier, le ministère des Affaires étrangères avait recensé au moins douze plaintes visant des soldats israéliens pour crimes de guerre présumés à Gaza, déposées au Brésil, au Sri Lanka, en Thaïlande, en Belgique, aux Pays-Bas, en Serbie, en Irlande et à Chypre, d’après la presse israélienne.

Dans la plupart de ces affaires, les soldats faisant l’objet d’une enquête étaient des ressortissants israéliens en voyage à l’étranger, et non des citoyens des pays ayant déposé plainte. En revanche, l’enquête de la GRC faisait référence à un « lien étroit avec le Canada », ce qui pourrait désigner soit des personnes ayant commis des crimes contre des Canadiens ou des citoyens canadiens ayant eux-mêmes commis des crimes pendant la guerre contre le Hamas.

La plupart de ces plaintes n’ont pas donné lieu à des enquêtes et aucune n’a abouti à des arrestations, mais elles ont suscité des inquiétudes diplomatiques à Jérusalem.

L’un des groupes qui alimentent ces enquêtes est la Fondation Hind Rajab (HRF), une organisation basée en Belgique, qui suit les soldats de Tsahal à l’étranger, recueille des informations provenant de sources ouvertes et dépose des plaintes auprès des gouvernements étrangers, souvent dans des pays où des enquêtes ont été ouvertes, mais pas au Canada. Selon le New York Times, l’un des dirigeants de l’organisation, Dyab Abou Jahjah, aurait été formé par le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah il y a une dizaine d’années.

En janvier, un réserviste qui avait survécu au massacre du festival de musique Nova a été sommé, par les autorités israéliennes, de quitter le Brésil après qu’une Cour fédérale du pays a ordonné à la police d’ouvrir une enquête pour crimes de guerre à son encontre, selon des informations parues dans les médias brésiliens. Un mois plus tôt, un autre soldat israélien avait discrètement fui Chypre dans des circonstances similaires, après que la HRF a déposé une plainte contre lui auprès de la Cour pénale internationale (CPI).

Yuval Vagdani, le soldat israélien contraint de fuir le Brésil après l’ouverture d’une enquête pour crimes de guerre à son encontre par le gouvernement brésilien. (Crédit : Réseaux sociaux ; utilisée conformément à la clause 27a de la loi sur le droit d’auteur)

« Dans certains cas, le simple fait d’être à Gaza à ce moment-là semble suffire à susciter des soupçons », a noté Hirsch.

« Cela n’a aucun précédent. Vous ne trouverez aucun tribunal qui inculperait un soldat sur la base de cette définition, simplement parce qu’il fait partie des forces armées. »

Personne ne s’en soucie. Tant qu’aucun soldat ne sera arrêté, aucun organisme gouvernemental ne fera quoi que ce soit

Il a ajouté que les accusations portées contre les soldats de Tsahal s’appuient largement sur des sources ouvertes, comme des articles de presse, des messages sur les réseaux sociaux ou des conclusions d’ONG à motivation politique, souvent sorties de leur contexte.

« Si le Canada signale sa volonté de s’appuyer sur des preuves issues des réseaux sociaux et des rapports d’ONG pour mener des enquêtes criminelles, cela devrait inquiéter toute personne attachée au respect des procédures régulières », a averti Hirsch.

Silence à Jérusalem

Le gouvernement israélien est resté remarquablement silencieux sur l’enquête de la GRC, le ministère des Affaires étrangères n’offrant que peu de soutien ouvert aux soldats concernés.

L’armée israélienne a déclaré au Times of Israel que, bien qu’elle s’efforce de soutenir ses soldats autant que possible, les questions concernant les soldats à l’étranger relèvent principalement de la compétence du ministère des Affaires étrangères.

De son côté, le ministère des Affaires étrangères a déclaré au Times of Israel qu’il considérait que ces questions relevaient de la seule responsabilité de Tsahal, une position qui a suscité des interrogations, compte tenu des importantes implications juridiques et diplomatiques au niveau international.

Israël chante les louanges des soldats seuls, mais une fois leur service accompli, s’ils rentrent dans leur pays d’origine, ils sont livrés à eux-mêmes

Cela est d’autant plus surprenant compte tenu des enjeux juridiques et diplomatiques internationaux et du fait qu’en janvier, Haaretz a rapporté qu’un bureau conjoint avait été mis en place par l’avocate militaire générale, le ministère des Affaires étrangères, le Conseil de sécurité nationale (NSC) et l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet afin d’évaluer les menaces juridiques pesant sur les soldats à l’étranger.

« Presque tous les jours, Israël chante les louanges des soldats seuls » a déclaré Hirsch.

« Mais une fois leur service accompli, s’ils rentrent dans leur pays d’origine, ils sont livrés à eux-mêmes. À qui peuvent-ils s’adresser ? Leurs commandants ? Ils ont 22 ans. Ils n’ont aucun moyen d’y faire face. »

N a déclaré avoir sollicité un avocat après n’avoir obtenu aucune aide des autorités israéliennes. Il a contacté le ministère des Affaires étrangères et a déclaré savoir que d’autres soldats avaient fait de même, mais sans obtenir de réponse.

Le lieutenant-colonel (Rés.) Maurice Hirsch arrivant à une audience devant la Cour suprême, à Jérusalem, le 12 février 2020. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

« Personne ne s’en soucie. »

« Tant qu’aucun soldat ne sera arrêté, aucun organisme gouvernemental ne fera quoi que ce soit. »

Pourtant, Hirsch estime que des poursuites au Canada sont peu probables.

« Les crimes de guerre nécessitent une politique systématique d’attaques contre des civils. Ce n’est pas ce que fait Tsahal. D’un point de vue professionnel et objectif, je ne pense pas qu’il existe une seule juridiction au monde qui pourrait parvenir à une conclusion différente », a-t-il ajouté.

« Ce qui est le plus bouleversant, c’est qu’ils pourraient enquêter sur moi comme si nous étions le Hamas ou d’autres groupes terroristes »

Il a souligné que si des soldats se livraient à des actes illégaux, la justice militaire israélienne enquêtait et poursuivait les cas de mauvaise conduite avérés.

Le père de Hubberman, un avocat qui a travaillé avec la GRC, l’a rassuré en lui disant que l’agence de la GRC chargée de l’enquête n’avait jamais procédé à une arrestation et que l’enquête était en grande partie une mise en scène politique.

Mais loin d’être soulagé, Hubberman a déclaré que cela ne faisait que souligner un changement plus profond qui s’opère dans son pays natal, où il a de plus en plus l’impression d’être considéré comme un criminel au même titre que ceux qui ont commis les atrocités du 7 octobre.

« Ce qui est le plus bouleversant, c’est qu’ils pourraient enquêter sur moi comme si nous étions le Hamas ou d’autres groupes terroristes », a-t-il déclaré.

Des soldats de l’armée israélienne opérant à Jabaliya, dans le nord de Gaza, sur une photo publiée le 20 juillet 2025. (Crédit : Armée israélienne)

« Ça fait mal. C’est comme une trahison. »

Pour les soldats canado-israéliens pris dans la tourmente, les incertitudes juridiques suscitent un sentiment d’abandon, tant de la part de leur pays natal que de celui qu’ils ont choisi de servir. Mais ils font également preuve d’une détermination sans faille.

« Je sais ce que j’ai fait quand j’étais à Gaza », a déclaré N.

« J’ai respecté le code de conduite. Si quelqu’un veut m’interroger, je suis prêt à m’asseoir et à répondre à toutes les questions qu’il voudra. »

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