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Clint Smith, auteur de l'article de couverture de décembre dans The Atlantic, "Monuments to the Unthinkable", qui explore la manière dont l'Allemagne - et par extension, les États-Unis - rend compte des crimes de son passé. (Crédit : Atlantic via la JTA)
Clint Smith, auteur de l'article de couverture de décembre dans The Atlantic, "Monuments to the Unthinkable", qui explore la manière dont l'Allemagne - et par extension, les États-Unis - rend compte des crimes de son passé. (Crédit : Atlantic via la JTA)
Interview

Un texte qui explore la façon dont l’Allemagne se souvient de son « innommable » passé

Le journaliste Clint Smith a rédigé une analyse perspicace sur la commémoration de la Shoah en Allemagne et son impact sur sa conception du repentir américain pour l’esclavage

JTA – Pour son livre How the Word is Passed (« Comment la parole est transmise »), paru en 2021, le lauréat du National Book Critics Circle Award for Nonfiction, le poète et journaliste Clint Smith, a exploré les profondeurs de la mémoire américaine, et plus particulièrement la manière dont l’histoire de l’esclavage est expliquée, commémorée ou déformée et profanée sur différents sites à travers les États-Unis.

Lors de la tournée de promotion de son livre, il a expliqué dans une interview qu’il lui était souvent demandé si un pays avait réussi à commémorer son sombre passé. « J’évoquais toujours les monuments commémoratifs en Allemagne, mais je n’étais jamais allé voir les monuments commémoratifs en Allemagne », a déclaré Smith. « En tant qu’universitaire, en tant que journaliste, j’ai senti que je devais faire preuve de diligence raisonnable et creuser la complexité, les nuances, ainsi que la texture émotionnelle et humaine qui sous-tendent un si grand nombre de ces lieux et de ces espaces. »

Le résultat est l’article de couverture publié au mois de décembre dans The Atlantic, « Monuments to the Unthinkable » (« Les monuments de l’impensable »). Smith s’est rendu en Allemagne à deux reprises au cours des deux dernières années, pour visiter le mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, le musée de la topographie de la terreur, le musée de Wannsee où les nazis ont élaboré la solution finale, et le camp de concentration de Dachau, tout en s’entretenant avec des historiens et des conservateurs. En tant qu’Afro-américain se demandant comment l’Amérique peut aujourd’hui rendre compte des crimes de son passé, il a voulu tirer des enseignements de l’expérience des Allemands, qui « essaient toujours de trouver comment raconter l’histoire de ce que leur pays a fait, tout en essayant de trouver qui doit la raconter ».

Dans une interview, Smith a évoqué les différences inévitables entre la Shoah et la traite des esclaves dans l’Atlantique, les similitudes dans la façon dont deux pays – et deux communautés – vivent leur Histoire, et la manière dont son article pourrait servir de pont entre les Afro-Américains et les Juifs à une époque où les tensions s’intensifient entre les deux communautés.

Smith s’est entretenu avec la JTA depuis la maison de ses parents à la Nouvelle-Orléans, sa ville natale.

Cette interview a été légèrement modifiée pour plus de clarté

Jewish Telegraphic Agency : Votre livre traite de la façon dont l’Amérique réussit et échoue à accepter l’esclavage, et votre article traite de la manière dont l’Allemagne, selon votre expression, « construit la mémoire publique ». J’ai été frappé que quelqu’un vous mette en garde en vous disant de ne pas aller à Auschwitz. Que vous a-t-on dit ? 

Clint Smith : C’est Frédéric Brenner, un Juif et un photographe remarquable qui a photographié la Diaspora juive à travers le monde au cours des dernières décennies, qui a dit cela, parce que les gens prennent des selfies à Dachau ; un peu comme « Martine devant le crématoire » et « Martine devant les baraquements ». Cela l’avait profondément troublé, surtout en tant que personne dont la famille a été en grande partie tuée pendant la Shoah.

« Je ne veux pas être réducteur et dire qu’il est impossible que les gens aillent dans ces lieux et prennent des photos. Je pense que tout dépend de la disposition et de la sensibilité que l’on apporte à un espace. »

Je ne veux pas être réducteur et dire qu’il est impossible que les gens aillent dans ces espaces et prennent des photos. Je pense que tout dépend de la disposition et de la sensibilité qu’on apporte à un espace.

Si quelqu’un va à la Whitney Plantation en Louisiane, je ne veux pas nécessairement qu’il prenne des selfies avec les lèvres plissées devant une cabane d’esclave. Je peux comprendre que les gens soient choqués en voyant de tels comportements dans ces lieux mais on veut que les touristes viennent, non ?

Je veux dire, avant la pandémie, 900 000 personnes visitaient Dachau chaque année, et une partie de ce qui attire les gens à Dachau est de voir et de prendre une photo du four crématoire, de se prendre en photo sur ce terrain, dans cet espace où l’Histoire s’est déroulée, et de le publier en ligne. Et peut-être que cela sert de catalyseur pour que d’autres fassent aussi ce voyage.

Sur cette photo non-datée, des prisonniers à la clôture électrique du camp de concentration de Dachau en Allemagne acclament les Américains qui arrivent. (Crédit : AP/Dossier)

Vous êtes allé à Dachau, ou comme vous le qualifiez : « Au mémorial du mal qui s’y est produit ».

Je crois fermement qu’il faut mettre son corps à l’endroit où l’Histoire s’est déroulée. Je me suis tenu dans de nombreux endroits qui portent l’histoire de la violence : plantations, chambres d’exécution, couloir de la mort.

Mais je n’ai jamais ressenti dans mon corps ce que j’ai ressenti lorsque je me suis tenu dans la chambre à gaz de Dachau. Et vous voyez la manière dont cet espace a été construit, avec cette forme de mort profondément intentionnelle, mécanisée, qui était infligée. La nature industrialisée de cet espace ne ressemblait à rien de ce que j’avais connu auparavant et cela m’a fait me sentir beaucoup plus proche de cette partie de l’Histoire, d’une manière que, selon moi, je n’aurais pas pu connaître autrement.

« Je me suis retrouvé dans de nombreux endroits qui portent l’histoire de la violence : plantations, chambres d’exécution, couloir de la mort. Mais je n’ai jamais ressenti dans mon corps ce que j’ai ressenti lorsque je me suis trouvé dans la chambre à gaz de Dachau. »

Le fait de me tenir physiquement dans un camp de concentration et de mettre mon corps dans la chambre à gaz a fondamentalement changé ma compréhension de la texture émotionnelle et des implications humaines et psychologiques de cette expérience.

En effet, lorsque vous vous trouvez dans ces espaces, vous êtes en mesure d’imaginer plus concrètement ce que cela a pu être d’être là. Et puis vous pouvez imaginer ces gens, ces familles, ces femmes, ces enfants qui ont été conduits dans des camps à travers l’Europe.

On ne peut jamais imaginer complètement la peur, le sentiment de désespoir que toutes les victimes ont dû ressentir, mais d’une certaine manière, c’est ce qui s’en rapproche le plus si l’on n’a pas de famille qui a vécu ou survécu à la Shoah. Cela m’a donné un sentiment radical d’empathie. Et c’est la raison pour laquelle j’ai fait ce voyage en premier lieu.

Le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Heiko Maas, au centre, alors qu’il visite le Mémorial de la Shoah à Berlin avec ses homologues d’Israël Gabi Ashkenazi, en bas, quatrième à droite du centre, et des Émirats arabes unis Sheikh Abdullah ben Zayed Al Nahyan, deuxième à droite du centre, le 6 octobre 2020. (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)

À l’opposé, il y a les sites de commémoration qui ne sont pas des sites historiques, mais des sculptures ou des architectures, comme le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe de Berlin, qui s’étend sur près de deux hectares de dalles de béton. Selon vous, qu’est-ce qui fait l’efficacité d’un mémorial qui n’est pas nécessairement le lieu historique lui-même, mais un projet spécifiquement commémoratif ? 

Eh bien, par exemple, prenons le grand monument de Berlin. C’est tellement énorme. Son échelle et sa portée ne ressemblaient à rien de ce que j’avais vu auparavant. J’ai essayé d’imaginer ce que serait la même chose en Amérique. Et si, en plein centre de Manhattan, il y avait un mémorial de 200 000 mètres carrés, avec des milliers de colonnes de pierre, dédié à la commémoration de la vie des indigènes tués au début des Amériques ? Ou un mémorial de 200 000 mètres carrés au milieu du centre-ville de Washington, non loin de la Maison Blanche, pour commémorer la vie des personnes réduites en esclavage ?

Cela dit, ce que j’ai trouvé de vraiment précieux, ce sont les personnes avec lesquelles j’ai parlé, qui avaient toutes des relations très différentes avec cet espace.

Certaines considéraient ce mémorial comme quelque chose de très significatif en raison de sa taille et de sa portée, et parce qu’il s’agissait d’un projet massif subventionné par l’État. Et puis il y avait d’autres personnes qui pensaient que c’était trop abstrait, que c’était trop passif, même dans son nom, le « Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe », qui sonne comme si quelque chose était arrivé à des gens sans nommer les personnes qui ont fait le mal et qui ont commis le crime.

C’est le genre de nuances et de complexités auxquelles je voulais consacrer plus de temps, et que j’ai trouvées vraiment précieuses parce que, de la même manière, les descendants des personnes réduites en esclavage ici aux États-Unis ont des conceptions très différentes de ce à quoi devrait ressembler l’iconographie de l’esclavage ou les réparations à apporter à l’esclavage.

Juergen Schulz, un habitant du quartier, déposant une fleur après avoir poli les « Stolpersteine » ou « pierres d’achoppement » commémorant les personnes déportées et tuées par les nazis, devant sa maison à Berlin, en Allemagne, le 9 novembre 2021. (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber/Dossier)

Vous écrivez sur les « pierres d’achoppement » ou « Stolpersteine » : « Il s’agit de petites plaques de laiton placées dans les rues, portant les noms des victimes de la Shoah et placées devant leur dernière résidence connue ». Ces pierres ont une échelle exactement opposée à celle du mémorial de Berlin. 

C’est vrai. Je pense que c’est le mémorial qui m’a le plus frappé : le plus grand mémorial décentralisé du monde, avec 90 000 pierres réparties dans 30 pays européens différents. Je me souviens du moment où je marchais dans la rue à la recherche de points de repère et où j’ai vu mon premier Stolpersteine, et je l’ai vu uniquement parce qu’à ce moment-là, les nuages ont bougé et que le soleil a brillé sur la pierre en laiton.

Vous voyez le nom, la date de naissance, la date de déportation, la date de décès, le lieu où la personne a été tuée. Vous passez devant une autre maison, vous en voyez sept ; vous passez devant une autre maison, vous en voyez douze. Vous commencez à imaginer des vies entières sur la base des noms et des informations qu’il y a sur ces pierres.

Ce qui crée ce profond sentiment d’intimité, ce profond sentiment de proximité avec l’histoire et c’est tellement humain, parce qu’il s’agit de personnes individuelles et de noms individuels.

L’un des aspects les plus précieux du projet des pierres d’achoppement, je pense, est tout le travail qui le précède. Ce sont les élèves de l’école qui font des recherches pour découvrir la vie des personnes qui ont été enlevées de la maison située en face de leur école. Ce sont les habitants du complexe d’appartements, qui se réunissent et décident de découvrir qui étaient les familles juives qui vivaient dans ce complexe d’appartements avant eux. Et parfois, il s’agit de détails vraiment remarquables sur la vie des gens – tels que leur plat préféré, leur parfum de glace préféré, ce que l’enfant aimait.

Comme le dit Gunter Demnig, qui est à l’origine du projet, « 6 millions de personnes, c’est une abstraction énorme, et maintenant il s’agit d’un homme, d’une femme, d’un enfant, et [les gens] réalisent que ce n’était pas si loin. Il y a tant de survivants de la Shoah qui sont encore parmi nous ». Le père de Gunter Demnig a combattu dans l’armée allemande. Il représente cette génération de personnes qui s’engagent dans une sorte de repentir pour les actes de leurs parents et de leurs grands-parents.

Une partie de l’exposition au Mémorial national pour la paix et la justice, un nouveau mémorial pour honorer les milliers de personnes tuées lors de lynchages racistes, à Montgomery, en Alabama, le 23 avril 2018. (Crédit : AP Photo/Brynn Anderson)

Vous demandez dans votre article à quoi ressemblerait la création d’un projet similaire aux États-Unis en tant que mémorial aux personnes asservies.

Je suis originaire de la Nouvelle-Orléans et je suis un descendant de personnes réduites en esclavage à la Nouvelle-Orléans, qui était à une époque le marché aux esclaves le plus actif du pays. Et si, comme Barbara Steiner, une historienne juive, me l’a dit en Allemagne, des rues entières [de la Nouvelle-Orléans] étaient couvertes de pierres en laiton ! Ça a été un moment frappant pour moi. Cela m’a aidé à mieux réaliser le manque profond de marqueurs, d’iconographie et de documentation sur les personnes asservies dans notre paysage, ici aux États-Unis, par rapport à celui de l’Allemagne.

Pourquoi les monuments physiques sont-ils importants ? Je me suis parfois demandé pourquoi nous dépensons tant d’argent pour l’infrastructure de la mémoire – statues, musées, mémoriaux – et si cet argent ne pourrait pas être mieux utilisé pour des mémoriaux vivants, comme des bourses pour les descendants des victimes, par exemple, ou des programmes qui étudient ou archivent les preuves du génocide. Pourquoi est-il important de voir une statue, un musée ou même une plaque ? 

Tout d’abord, les musées, les statues, les mémoriaux et les monuments ne sont en aucun cas une panacée. Il ne suffit pas d’ériger quelques mémoriaux ou de déposer quelques Stolpersteine pour que l’antisémitisme disparaisse soudainement. Évidemment, l’Allemagne est un cas d’école et connaît sa propre montée de l’antisémitisme. Et c’est quelque chose qui est profondément troublant, et qui ne sera pas résolu uniquement par des mémoriaux et des monuments.

Cela dit, je pense qu’il y a quelque chose à dire sur le fait de rencontrer régulièrement des marqueurs physiques et des manifestations de la violence qui a été exercée et des crimes qui ont été commis en votre nom, ou à l’encontre des personnes dont vous êtes le descendant.

J’essaie d’imaginer l’Allemagne sans aucun de ces monuments commémoratifs et je pense qu’il serait tellement plus facile pour l’antisémitisme de se propager d’autant plus. Parce que lorsque votre paysage est orné de choses qui soulignent l’histoire qui s’y est déroulée, il est beaucoup plus difficile de nier son importance, il est beaucoup plus difficile de nier qu’elle s’est déroulée, il est beaucoup plus difficile de ne pas la voir influencer votre façon de penser la politique publique.

Je pense que si nous avions ce genre de marqueurs aux États-Unis, cela ne résoudrait pas l’écart de richesse entre les races, ni le racisme, ni la discrimination. Cela n’éradiquerait pas le nationalisme blanc ou la suprémacie blanche. Mais je pense que cela jouerait un certain rôle dans le recalibrage et le remodelage de notre conscience publique collective, de notre sens collectif de l’Histoire, d’une manière non-négligeable.

Un monolithe énumérant les noms, les dates et les raisons du lynchage des résidents afro-américains repose au premier plan d’une photographie d’une croix du Ku Klux Klan en feu, exposée au Mississippi Civil Rights Museum à Jackson, dans le Mississippi, 10 novembre 2017. (Crédit : AP Photo/Rogelio V. Solis)

Et pour répondre à votre question, j’espère que ces choses ne s’excluent jamais mutuellement. C’est une conversation qui a lieu ici, aux États-Unis, sur la manière dont les différentes institutions rendent compte de leur relation avec l’esclavage. Les universités proposent des rapports, des présentations, des panels et des conférences qui décrivent leur relation avec l’histoire de l’esclavage, surtout depuis le meurtre de George Floyd [en 2020].

Les militants et les descendants les ont poussés à ne pas se contenter de publier un article, d’apposer une plaque ou de construire un monument.

Il s’agit aussi de savoir ce que l’on va faire pour les descendants de ces personnes. Harvard, où j’ai fait mes études supérieures, a mis 100 millions de dollars de côté spécifiquement pour ce genre d’interventions. Des établissements comme Georgetown ont fait en sorte que les descendants des personnes réduites en esclavage aient la possibilité de venir à l’école sans payer.

Les personnes de bonne foi peuvent ne pas être d’accord sur la question de savoir si ces initiatives sont à la hauteur ou suffisantes pour expier ce passé, et je pense que la réponse est presque inévitablement non.

Il est certain que les gens de ce que nous aimons considérer comme le mauvais côté de l’Histoire ont compris l’importance des monuments physiques dans la création de la mémoire.

À l’origine de mon propre livre, j’ai assisté à la chute des monuments de Jefferson Davis et de Robert E. Lee en 2017, dans ma ville natale de la Nouvelle-Orléans. J’ai réfléchi à ce que cela signifiait de grandir dans une ville à majorité noire, et au fait qu’il y avait plus d’hommages rendus aux esclavagistes qu’aux personnes asservies. Qu’est-ce que cela signifie que pour aller à l’école, il fallait que j’emprunte le boulevard Robert E. Lee ? Que pour aller à l’épicerie, il fallait que j’emprunte Jefferson Davis Parkway ? Que mon collège porte le nom d’un dirigeant de la Confédération ? Et que mes parents vivent encore aujourd’hui dans une rue qui porte le nom d’une personne qui possédait 115 personnes réduites en esclavage ?

Les noms et l’iconographie reflètent les histoires que les gens racontent et ces histoires ont façonné les récits que les communautés véhiculent. Et ces récits façonnent la politique publique, et la politique publique est ce qui façonne les conditions matérielles de la vie des gens.

Des équipes enlevant l’un des plus grands monuments du pays dédié à la Confédération, une imposante statue du général confédéré Robert E. Lee sur Monument Avenue à Richmond, en Virginie, le 8 septembre 2021. (Crédit : AP/Steve Helber)

Une chose à propos de l’Allemagne est que son projet national de mémoire et de repentance a été accompagné d’un vaste programme de réparations – pour Israël, les survivants juifs, leurs familles et les programmes de propagation de la culture juive. Je me demande si vous pensez que l’Allemagne aurait pu aller de l’avant sans réparations ? Et l’Amérique pourra-t-elle jamais s’attaquer pleinement à l’héritage de l’esclavage sans ses propres réparations ? 

La réponse courte est non. L’Amérique ne peut pas aller de l’avant avec son passé sans réparations. L’important est de ne pas être limité et réducteur dans la façon dont nous concevons ce que sont ou devraient être les réparations. D’une certaine manière, je m’intéresse autant, sinon plus, à ce que font des villes et des États spécifiques pour rendre compte de ces histoires et de ces crimes. Par exemple, à Evanston, dans l’Illinois, on a créé un programme spécifique pour accorder des réparations aux familles noires qui ont subi la ségrégation en matière de logement, à une certaine période, étant donné la prévalence du redlining à Chicago et dans les environs au milieu du XXe siècle. Je sais qu’à Asheville, en Caroline du Nord, il existe un programme similaire qui réfléchit à la manière de s’engager de manière significative dans la réparation face aux descendants des communautés qui ont été lésées par certaines des politiques qui existaient là-bas. Cela ne veut pas dire que ces programmes sont eux-mêmes parfaits. Mais je pense que nous en parlons parfois tellement au niveau fédéral que nous oublions les opportunités locales qui existent.

De nombreuses personnes qui ont fait l’objet de restrictions ou de conventions de logement – toutes ces manifestations insidieuses d’extraction des richesses qui faisaient partie de Jim Crow – sont encore en vie aujourd’hui. Parfois, la question n’est même pas de savoir ce que vous devez donner aux descendants. Parfois, il s’agit de savoir ce que l’on donne aux personnes qui sont encore là.

C’est une distinction importante que vous faites dans votre article, à propos de la différence entre la confrontation avec le passé en Allemagne et aux États-Unis. En Allemagne, il y a si peu de Juifs, alors qu’aux États-Unis, nous voyons les preuves vivantes de l’esclavage, et non les preuves de son absence.

C’est peut-être la plus grande différence qui permet à la fois de créer un paysage de la mémoire en Allemagne et de permettre à l’Allemagne de payer des réparations d’une manière que les États-Unis affichent de la réticence à adopter.

Les Juifs d’Allemagne représentent moins d’un quart de 1 % de la population allemande. L’une des personnes à qui j’ai parlé m’a dit que les Juifs d’Allemagne sont une abstraction historique parce qu’il en reste si peu, à cause du massacre de la Shoah.

Je pense aux réparations qui ont été accordées aux Américains d’origine japonaise qui ont été détenus dans des camps d’incarcération pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont reçu des chèques de 20 000 dollars, ce qui n’est pas à la hauteur de ce que signifie être détenu dans un camp de prisonniers pendant plusieurs années.

Mais une partie de la raison pour laquelle une telle décision a pu être prise, c’est qu’il y avait un nombre limité de personnes. Il y a 40 millions d’Afro-américains dans ce pays. Les implications économiques d’éventuelles réparations sont donc fondamentalement différentes ici, aux États-Unis.

Permettez-moi donc de vous demander s’il y a autre chose que vous vouliez mentionner et dont nous n’avons pas parlé.

Je tiens à préciser à vos lecteurs que je n’ai pas et que je n’aurai jamais l’intention de faire un amalgame entre l’esclavage et la Shoah. Il s’agit de phénomènes historiques qualitativement différents qui ont leurs propres complexités spécifiques et qui doivent être compris en fonction de leurs propres termes.

« Je tiens à préciser à vos lecteurs que je n’ai pas et que je n’aurai jamais l’intention de faire un amalgame entre l’esclavage et la Shoah. Il s’agit de phénomènes historiques qualitativement différents qui ont leurs propres complexités spécifiques et qui doivent être compris en fonction de leurs propres termes. »

Cela dit, je pense qu’il peut être utile de les mettre en relation, notamment en ce qui concerne la manière dont ces deux périodes monumentales de l’Histoire mondiale ont façonné le monde moderne et la façon dont elles sont commémorées de manière fondamentalement différente.

Il existe également des similitudes, que vous évoquez dans votre article.

J’ai trouvé tellement de parallèles. Les personnes juives avec lesquelles j’ai passé du temps en Allemagne m’ont expliqué que certaines des manifestations de racisme et d’anti-afro-américanisme aux États-Unis ne sont pas si différentes des manifestations d’antisémitisme qui existent en Allemagne, notamment en ce qui concerne la mémoire publique.

Lorsque j’ai visité le musée consacré à la conférence de Wannsee, la directrice générale, Deborah Hartmann, m’a dit qu’elle et Deidre Berger [la présidente du conseil d’administration de la fondation Jewish Digital Cultural Recovery Project] discutaient du fait que les Juifs n’avaient pas toujours un siège à la table lorsque ces monuments et mémoriaux étaient construits. Les Juifs n’étaient pas autorisés à participer au-delà d’une certaine mesure, car de nombreux Allemands estimaient que les Juifs n’étaient pas objectifs. Les historiens juifs ne pouvaient pas être pris au sérieux car ils étaient trop proches de l’Histoire.

Cela fait écho à une grande partie de ce que l’on a dit aux chercheurs et historiens afro-américains sur leur capacité, ou leur manque de capacité, à étudier l’histoire de la vie des afro-américains. Le parrain de l’érudition afro-américaine, W.E.B. Du Bois, s’est vu dire par des universitaires blancs qu’il ne pouvait pas être pris au sérieux parce qu’il était trop proche de l’histoire de l’esclavage.

Pendant ce temps, Deborah Hartmann a expliqué que de nombreux historiens et chercheurs qui ont contribué à façonner le paysage de la mémoire en Allemagne étaient eux-mêmes « proches de l’Histoire », y compris d’anciens membres des Jeunesses hitlériennes.

Quelqu’un m’a envoyé un message qui m’a beaucoup touché la semaine dernière, disant essentiellement que mon essai était un exercice de « solidarité par le souvenir » – à un moment où, malheureusement, il y a eu beaucoup de manifestations publiques d’idées et de propos antisémites qui pourraient menacer de rompre une relation entre les Noirs et les Juifs. Évidemment, nous n’avions pas prévu que les choses tourneraient de cette façon. J’ai travaillé sur cet article pendant un an. Mais j’espère qu’en tant qu’Afro-américain, en tant que descendant de personnes réduites en esclavage et qui n’est pas lui-même Juif, mon voyage respectueux, empathique et curieux reflète la longue histoire de solidarité qui existe entre les communautés noires et juives et que nous ne perdrons jamais de vue, je l’espère.

Les vues et opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.

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