« Une urgence nationale » : des Israéliens de la baie de San Francisco rentrent voter

'Israël est au bord du gouffre', estime l’un des dizaines de milliers d’Israéliens ayant dépensé des milliers de dollars pour rentrer voter ; 'nous devons retrouver la raison'

Des passagers arrivant à l'aéroport international Ben Gurion, près de Tel Aviv, tandis que des militants de différents partis politiques les attendent pour les inciter à voter pour leur formation lors des prochaines élections, le 25 octobre 2026. (Crédit : Rachel Alroey/Flash90)

J. The Jewish News of Northern California via JTA — Ayelet Frank a été l’une des premières personnes à s’enregistrer, dimanche 25 octobre, pour un vol direct reliant San Francisco à Tel Aviv. Installée à Redwood City, en Californie, depuis son départ d’Israël en 1984, elle revient dans son pays d’origine dans un seul but : voter lors des élections du 27 octobre.

C’est la première fois, depuis plus de 40 ans qu’elle vit à l’étranger, qu’elle revient pour voter.

« Cette élection est unique. Elle est très différente de toutes les autres », a-t-elle confié à J. « Il en va de l’existence même d’Israël. Cette élection oppose la destruction du pays à sa reconstruction dans une optique positive. »

Originaire du kibboutz Ein Harod, dans la vallée de Jezréel, elle ne reste que deux jours en Israël avant de repartir pour la Californie. C’est un long trajet à faire juste pour voter, mais selon elle, « c’est tellement important ».

Frank faisait partie des 271 passagers du vol El Al 48, qui a atterri en Israël moins de 24 heures avant l’ouverture des bureaux de vote. Il s’agissait du premier vol direct entre San Francisco et Israël depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023. De nombreux passagers faisaient partie de ce qu’un groupe organisateur estime être une vague de dizaines de milliers d’Israéliens vivant à l’étranger et rentrant chez eux pour une élection largement considérée comme un référendum sur le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Selon l’Institut israélien de la démocratie (IDI), ce nombre d’électeurs pourrait faire basculer près de deux sièges à la Knesset dans une course serrée.

Ces voyageurs ont dépensé des milliers de dollars pour avoir la chance de voter lors de ce que beaucoup qualifient de scrutin le plus décisif de l’histoire d’Israël.

Tamar Krigel tenant un drapeau d’Israël alors qu’elle attend de s’enregistrer pour son vol direct de la compagnie aérienne israélienne El Al reliant San Francisco à Tel Aviv, le 25 octobre 2026. Sur son tee-shirt, on peut lire « Vol pour le changement ». (Crédit : Aaron Levy-Wolins/J. Staff via JTA)

L’ambiance était joyeuse dans la zone d’embarquement de l’aéroport international de San Francisco. Beaucoup de gens semblaient se connaître et se précipitaient pour embrasser des amis et discuter avec enthousiasme. On voyait partout des familles avec des enfants, ainsi que de nombreux bébés dans des poussettes ou des porte-bébés. On apercevait ici et là quelques kippot noires, ainsi qu’une famille hassidique. Des résidents israéliens rentraient également chez eux après des vacances dans la région de la baie de San Francisco. Mais, d’après les conversations et les personnes interrogées par J., la plupart des passagers étaient des expatriés israéliens qui prenaient l’avion pour rentrer voter.

Udi Pardo, habitant de Capitola, a quitté Israël en 1983, soit un an avant Frank. La plupart des membres de sa famille vivent toujours en Israël et il s’y rend deux fois par an. Mais c’était la première fois qu’il prenait l’avion pour rentrer chez lui afin de voter.

« Je n’avais jamais essayé d’aller voter auparavant parce que je ne vis pas là-bas », a-t-il déclaré.

« Mais aujourd’hui, c’est une urgence nationale. Je ne peux pas ne pas y aller. »

« Israël est au bord du gouffre », a-t-il poursuivi, précisant qu’il n’avait pas encore tranché entre le parti Yashar de Gadi Eisenkot et le parti Beyahad de Naftali Bennett – deux partis de centre-droit opposés au gouvernement Netanyahu.

« Nous devons retrouver la raison en Israël et dans la politique israélienne, et rétablir la démocratie libérale, car elle est sur le point de disparaître. »

Il s’agit des premières élections depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas, le 7 octobre 2023, et la guerre qui a suivi. Selon les observateurs, les enjeux sont si importants que de nombreux Israéliens vivant à l’étranger rentrent chez eux pour voter. Israël n’autorise pas le vote par correspondance, sauf pour les diplomates et autres fonctionnaires en poste à l’étranger ; les expatriés qui souhaitent voter doivent donc le faire en personne.

Fly & Vote, un projet de l’America Israel Democracy Coalition basé aux États-Unis et qui aide les expatriés à s’organiser pour participer au scrutin, estime que plus de 67 000 Israéliens prévoient de prendre l’avion pour Israël afin de voter. Fly & Vote précise que ce chiffre repose sur une enquête volontaire menée en août et sur ses propres données d’inscription, et non sur un décompte des arrivées. Il n’existe aucune donnée comparable pour les élections précédentes.

Ora Peled Nakash, de la campagne AID Coalition visant à ramener les Israéliens de l’étranger pour qu’ils votent, attendant les arrivants à l’aéroport Ben Gurion pour les accueillir, le 26 octobre 2026. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Le gouvernement israélien, dirigé par le Likud, a tenté d’entraver les efforts de Fly & Vote par une action en justice, mais celle-ci a été bloquée en octobre par la Cour suprême d’Israël. Le gouvernement aurait également envisagé de fermer ou de ralentir le trafic à l’aéroport international Ben Gurion dans les jours précédant l’élection. Selon les analystes, cela s’expliquerait par le fait que Netanyahu et ses alliés estiment que la plupart des participants à l’initiative de Fly & Vote voteront contre le gouvernement actuel.

En effet, cela semblait être le cas de la plupart des expatriés à bord de ce vol El Al en provenance de San Francisco. Toutes les personnes interrogées ont évoqué la « nécessité d’un changement » au sein du gouvernement israélien, et celles qui soutenaient des candidats ont cité soit Eisenkot, soit les dirigeants d’autres partis opposés à Netanyahu.

Le groupe d’expatriés israéliens UnXeptable, basé dans la Silicon Valley, qui s’est formé pour protester contre la refonte du système judiciaire du gouvernement Netanyahu et est devenu une voix majeure de l’opposition à Netanyahu à l’échelle mondiale, était très présent sur le vol, avec une dizaine de membres clés arborant des tee-shirts bleu clair sur lesquels figuraient la date des élections et les mots hébreux signifiant « Vol pour le changement ».

Ils ont distribué des tee-shirts aux autres passagers, dont certains les ont enfilés immédiatement. Des chaînes de télévision locales se sont rendues à la conférence de presse d’UnXeptable organisée au comptoir d’enregistrement.

Roni Bar-Niv, de Sunnyvale, fait partie des personnes interviewées qui ne passent que quelques jours en Israël, le temps de voter, de faire demi-tour et de reprendre l’avion pour rejoindre l’école d’hébreu qu’elle dirige près de son domicile, dans la Silicon Valley.

Au cours des 26 années qui se sont écoulées depuis qu’elle a quitté Givatayim, une banlieue de Tel Aviv, Bar-Niv a déclaré qu’elle se rendait en Israël quatre ou cinq fois par an, mais qu’elle non plus n’était jamais revenue pour voter jusqu’à présent.

« Je pensais que je n’avais pas besoin de voter parce que je ne vis pas là-bas », a-t-elle ajouté. « Mais tout a changé après le 7-Octobre. »

« Si nous payons des impôts – nous avons un appartement là-bas -, si nous envoyons de l’argent pour soutenir l’effort de guerre, et si nous avons des enfants là-bas – ma fille a fait son alyah il y a cinq ans -, nous devons aller voter », a-t-elle poursuivi.

Un homme passant devant une publicité télévisée mettant en scène le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) et son principal rival, le candidat de l’opposition Gadi Eisenkot, à l’approche des élections législatives israéliennes, à Ramat Gan, le 23 septembre 2026. (Crédit : Oded Balilty/AP)

« La direction que prend notre pays est très mauvaise, tant pour les Israéliens qui y vivent que pour nous. »

Rivka Amado, qui réside à Berkeley, a quitté Jérusalem il y a 22 ans. Professeure d’éthique à la retraite et chanteuse de ladino, elle estime que les expatriés israéliens ont le devoir de se rendre aux urnes.

« Cette élection est cruciale, et il est important que chaque Israélien vote, qu’il vive ici ou là-bas », a-t-elle déclaré.

La vague d’émigration observée depuis le 7-Octobre a également fait gonfler le nombre d’Israéliens à l’étranger. Selon le Bureau central des statistiques (CBS), quelque 82 800 Israéliens ont quitté le pays en 2024, contre 55 000 en 2023. Selon le Times of Israel, plus de 69 000 personnes sont parties en 2025, marquant ainsi la deuxième année consécutive où l’émigration a dépassé l’immigration.

Gilad Kariv, député de l’opposition issu du parti HaDemocratim et président de la commission des Affaires de la Diaspora de la Knesset, a mis en garde contre un « tsunami d’émigration », selon le Jerusalem Post. Il a qualifié ce phénomène de « menace stratégique pour l’avenir d’Israël », qu’il lie à la conduite du gouvernement.

Les experts désignent la guerre à Gaza et l’opposition à la refonte judiciaire du gouvernement Netanyahu comme des facteurs déterminants, suggérant que de nombreux émigrants récents sont critiques à l’égard du gouvernement.

Trente-six partis sont en lice pour le scrutin du 27 octobre, mais seule une dizaine devrait franchir le seuil électoral de 3,25 % nécessaire pour remporter des sièges à la Knesset. Le Likud de Netanyahu étant au coude à coude dans les sondages avec son principal adversaire, Yashar d’Eisenkot, chaque siège compte.

Aucun des deux partis ne devrait remporter une majorité claire, ce qui signifie que l’un ou l’autre devra mener d’intenses négociations pour former une coalition gouvernementale.

C’est la raison pour laquelle ces expatriés ont déboursé tant d’argent, fait leurs valises et pris l’avion.

Eyal, un concepteur dans le secteur technologique âgé d’une quarantaine d’années qui vit à Mountain View depuis 2004, a refusé de donner son nom de famille en raison de son ancien poste au sein de l’armée israélienne. C’est également son premier retour au pays pour voter.

De manière générale, il partage l’avis des Israéliens, qui estiment que les expatriés ne devraient pas avoir leur mot à dire dans des élections qui ne les concernent plus personnellement.

« Mais lors de cette élection en particulier, je pense que beaucoup d’Israéliens souhaitent que nous venions voter », a-t-il ajouté. « Je sais que c’est le cas de mes parents. »

Shlomi, originaire de Sunnyvale, qui a quitté Israël il y a plus de quinze ans et qui a également refusé de donner son nom de famille, craint que la fuite des cerveaux en Israël ne s’accélère si aucun nouveau gouvernement n’est formé.

« Nous en sommes aux derniers instants », a-t-il déclaré, comparant la situation politique israélienne à un match de football.

« Si le gouvernement ne change pas, je pense que beaucoup de personnes compétentes qui contribuent à l’avenir du pays quitteront Israël. »

Shlomi craint également qu’Israël ne perde son partenariat avec les États-Unis.

Des passagers tout juste arrivés à l’aéroport international Ben Gurion, près de Tel Aviv, tandis que des militants de divers partis politiques les attendent pour les encourager à voter pour leur parti, le 25 octobre 2026. (Crédit : Rachel Alroey/Flash90)

« Ce n’est pas une question de droite ou de gauche », a-t-il déclaré, refusant de préciser pour qui il voterait. « Il s’agit de dignité, de prendre ses responsabilités, d’avoir des dirigeants qui prennent réellement des décisions pour le peuple plutôt que pour leur intérêt personnel. »

Iddo Tal, originaire de Jérusalem, vit à Palo Alto depuis quinze ans. Il est entrepreneur dans le secteur des technologies et enseigne la levée de fonds aux fondateurs de start-ups du monde entier. Il a lancé cinq start-ups et mis au monde deux enfants, a-t-il plaisanté, ajoutant que « les enfants ont été un immense succès ».

Contrairement à la plupart des personnes interrogées, il est déjà revenu en Israël pour voter. Il avait fait le voyage pour rendre visite à ses parents, mais avait fait coïncider son séjour avec une élection.

« On dit toujours que chaque élection est historique, et on a toujours raison », a-t-il déclaré.

Tal estime que les expatriés devraient voter, affirmant que cela permet de maintenir un lien étroit entre les Israéliens de l’intérieur et ceux de l’étranger.

« Il y a quelque chose de très passionnant à faire en sorte que la Diaspora israélienne fasse partie intégrante d’Israël [proprement dit], en revenant pour se battre, pour lever des fonds, pour voter », a déclaré Tal.

Hadar Aviram enseigne le droit à la faculté de droit de l’université de Californie à San Francisco, tout en suivant une formation pour devenir rabbin au Hebrew Union College. Née en Israël, elle a grandi « aux quatre coins du monde » et s’est installée à San Francisco en 2001 pour poursuivre ses études supérieures. Elle portait l’un des tee-shirts bleus d’UnXeptable et a participé à certaines des manifestations organisées par ce collectif.

« Commençons par assumer la responsabilité du massacre du 7-Octobre et de la guerre qui s’en est suivie », a-t-elle déclaré.

« Et bien avant cela, nous étions tous les otages de ce gouvernement haineux, intolérant et corrompu… Je prends l’avion pour nous libérer de lui, et lui de nous. »

« Si certains ignorants se demandent ce qu’est le sionisme, je les invite à regarder autour d’eux toutes ces personnes qui ont fait leurs valises et vidé leurs comptes d’épargne parce qu’elles veulent sauver leur pays », a-t-elle ajouté en faisant un signe de la main vers la zone d’embarquement bondée.

« Quand on aime quelque chose très, très, très fort, on est prêt à tout pour le sauver. »

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