Attirant des Israéliens de tous horizons, l’Iran cherche à recruter des espions « de qualité »
Des dizaines d'Israéliens lambda auraient recueilli des renseignements, vandalisé et planifié des assassinats pour le compte de Téhéran, qui promet de l'argent facile et exploite les clivages sociaux
Le 15 juin, soit deux jours seulement après le lancement de l’Opération « Rising Lion » visant le programme nucléaire iranien, la police a arrêté deux jeunes hommes à Tibériade, sur la base d’informations fournies par l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet.
Yoni Segal, 18 ans, et Nehoraï Omri Mizrahi, 20 ans, auraient prévu de s’envoler pour l’étranger, probablement à Chypre, afin de suivre un entraînement militaire en Iran. Selon l’acte d’accusation rédigé par la procureure générale, leur mission consistait à assassiner un scientifique israélien de premier plan en échange de 200 000 shekels chacun en cryptomonnaie.
Dans un acte d’accusation déposé début juillet, les procureurs ont affirmé que les responsables des accusés leur avaient promis, ainsi qu’à leurs familles, un refuge en Iran, « où tous leurs besoins seraient satisfaits et où ils pourraient vivre confortablement jusqu’à la fin de leurs jours ».
Ce complot est l’une des tentatives de recrutement les plus spectaculaires découvertes en Israël ces derniers mois, mais ce n’est pas la seule.
Depuis le début de la guerre contre le groupe terroriste palestinien du Hamas à Gaza, les autorités israéliennes affirment avoir identifié des dizaines de leurs propres citoyens qui auraient été recrutés par l’Iran pour mener des activités d’espionnage, notamment des complots d’assassinat et des graffitis pro-Iran sur des voitures.
Le nombre croissant d’agents iraniens présumés a même incité Israël à ouvrir une nouvelle aile à leur intention dans la prison Damon, située à Haïfa.
En juillet, les forces de l’ordre ont arrêté au moins 45 suspects impliqués dans 25 affaires distinctes depuis le 7 octobre 2023, a déclaré un porte-parole de la police israélienne au Times of Israel. Quarante d’entre eux ont été inculpés, a déclaré un responsable de la sécurité.
La seule condamnation prononcée à ce jour concerne un homme d’affaires israélien qui a probablement été ciblé plutôt que recruté au hasard, comme cela semble avoir été le cas pour beaucoup d’autres.
Ces espions improbables, issus de divers horizons, sont généralement des civils lambda contactés en ligne par des agents des services secrets iraniens. Cette initiative semble s’inscrire dans le cadre d’un vaste programme de recrutement mené par Téhéran pour recueillir des informations sur les sites nucléaires et militaires présumés d’Israël, ainsi que sur des personnalités israéliennes clés telles que des responsables de l’establishment de la défense et des scientifiques de haut rang.
« L’Iran tente de recruter autant d’espions que possible. La plupart d’entre eux ne sont peut-être que de petits poissons, mais ils espèrent finir par attraper un gros requin, recruter un agent de qualité – c’est leur méthode », a expliqué Yossi Melman, journaliste et expert en espionnage, lors d’une interview accordée au Times of Israel.
Selon les actes d’accusation du parquet, les suspects en Israël proviennent de toutes les franges de la société. Parmi les personnes accusées d’espionnage, on compte des soldats russo-israéliens vivant dans la banlieue de Haïfa, un homme ultra-orthodoxe de Bnei Brak, un habitant d’une implantation de Cisjordanie et un étudiant arabe israélien.
Le point commun entre ces suspects n’est pas idéologique, mais la promesse d’un enrichissement rapide. Les espions commencent généralement par accomplir des tâches d’apparence anodine contre de petites sommes d’argent, qui évoluent rapidement vers des infractions graves telles que la collecte de renseignements, voire des complots d’assassinat, selon les actes d’accusation.
Le Shin Bet n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
Pour l’Iran, cet effort de recrutement pourrait être une manière de régler ses comptes après des années d’activités d’espionnage et de sabotage imputées à Israël, notamment l’assassinat de scientifiques nucléaires et des attaques contre des sites nucléaires.
Au début des douze jours de guerre contre la République islamique, Israël a déployé un vaste réseau d’espionnage qu’il avait mis en place en Iran. Des attaques ont été menées contre des scientifiques et des réunions secrètes de responsables militaires, révélant ainsi l’étendue et la profondeur des renseignements dont disposait Israël sur les cercles les plus fermés du pouvoir à Téhéran.
Dans les semaines qui ont suivi, le régime iranien a arrêté quelque 700 espions et collaborateurs présumés travaillant pour l’agence de renseignement du Mossad, selon l’agence de presse semi-officielle iranienne Fars. Lundi, le chef du pouvoir judiciaire du pays a demandé que les procès soient accélérés, a rapporté l’agence de presse officielle Mizan.
Malgré ses efforts, Téhéran n’est encore parvenu à détruire aucune des cibles israéliennes qu’il avait dans son viseur, même si plusieurs d’entre elles ont été frôlées de très près. On soupçonne également que les renseignements recueillis par les espions auraient pu aider Téhéran à cibler des sites clés pendant les douze jours de guerre au cours desquels la République islamique a tiré plus de 550 missiles balistiques et environ un millier de drones en direction d’Israël.
Parmi les autres cibles, des missiles iraniens ont notamment frappé l’Institut Weizmann à Rehovot, l’hôpital Soroka à Beer Sheva et, selon un responsable israélien cité par Reuters, plusieurs sites militaires. Ces tirs de missiles faisaient suite à une série de frappes israéliennes contre des sites nucléaires et des installations de missiles balistiques iraniens. Israël a déclaré que l’Opération « Rising Lion » était nécessaire pour éliminer la « menace existentielle » que représente la République islamique, qui appelle ouvertement à la destruction de l’État juif.
Début juin, les médias d’État iraniens ont affirmé que l’Iran avait mis la main sur une importante quantité d’informations « stratégiques et sensibles » provenant des services de renseignement israéliens, notamment des dossiers relatifs aux installations nucléaires et aux plans de défense d’Israël. Toutefois, aucune preuve n’a été fournie pour étayer ces allégations.
Un vaste réseau
L’espionnage iranien en Israël n’est pas un phénomène nouveau. Mais, dans le passé, a déclaré Melman, il visait généralement à recruter des citoyens arabes d’Israël, considérés comme plus susceptibles d’être sympathiques à la cause, et était soutenu par les efforts des groupes terroristes palestinien du Hamas et chiite libanais du Hezbollah.
Ce phénomène « était rare et sporadique, mais continu au fil des ans, même s’il restait minime », a-t-il noté.
Au cours des deux dernières années et demie, l’Iran a toutefois tenté de mettre en place un réseau d’espionnage en Israël, en adoptant ce que Melman qualifie d’approche « spray-and-pray » (littéralement « pulvériser et prier ») : des agents ratissent large dans toutes les couches de la société dans l’espoir de dénicher quelques recrues de qualité.
Des Iraniens contactent ainsi des Israéliens via les réseaux sociaux – les cas les plus récents ont été signalés via l’application de messagerie Telegram, dont les règles de modération des contenus sont relativement laxistes – et leur proposent de l’argent en échange de missions de plus en plus dangereuses.
Selon la police, ces recrues ont notamment vandalisé des arrêts de bus, photographié et filmé des batteries du système de défense antimissile Dôme de fer ainsi que des bases militaires, suivi des personnalités publiques, et, dans des cas extrêmement graves, même mis en place des complots d’assassinat. Ils sont généralement payés en cryptomonnaie.
Les personnes accusées d’espionnage proviennent de milieux très divers : leur âge, leur origine ethnique et leur pratique religieuse sont très variés. Si tous les suspects semblent attirés par la promesse d’un argent facile, les recruteurs iraniens semblent également tenter de tirer parti du mécontentement croissant d’une grande partie de la population à l’égard des dirigeants israéliens.
De nombreux cas d’espionnage récemment déjoués par le Shin Bet impliquaient de jeunes Israéliens, souvent des étudiants universitaires ou des soldats de l’armée israélienne récemment démobilisés.
« Il n’y a pas d’idéologie ici, c’est uniquement une question d’argent », a déclaré Melman. Mais il est également évident que les agents iraniens accordent une attention particulière à la situation politique d’Israël et semblent exploiter la polarisation croissante pour recruter des candidats potentiels.
Au moins un agent iranien a spécifiquement recherché des recrues ultra-orthodoxes et musulmanes, selon l’acte d’accusation déposé contre Bashar Musa, un étudiant de 22 ans de l’université Ben Gurion, qui a été arrêté en juin.
Selon les procureurs, Musa aurait reçu pour instruction d’inviter son agent iranien à rejoindre des groupes Telegram spécialement destinés aux communautés ultra-orthodoxes et musulmanes.
Son avocat n’a pas répondu à notre demande de commentaires.
Dans de nombreux cas, y compris dans le récent complot d’assassinat, les agents ont approché des Israéliens sous un prétexte politique, se présentant comme agissant « au nom des gauchistes kaplanistes » – une référence aux manifestants anti-gouvernement qui manifestent régulièrement à Tel Aviv contre le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu – et en utilisant des expressions similaires.
Les deux auteurs présumés de la tentative d’assassinat, originaires de Tibériade, auraient commencé par des tâches insignifiantes, comme écrire « Bibi est un dictateur » sur des bouts de papier et des billets de banque, puis se filmer en train de brûler ces messages.
Selon Melman, ces affaires d’espionnage montrent à quel point les Iraniens ont su exploiter le profond malaise qui ronge la société israélienne. Il a dépeint un Israël fragmenté, las de la guerre, dont les citoyens perdent rapidement confiance en leurs élus dans un contexte de polarisation galopante, et qui semblent de plus en plus motivés par leurs finances personnelles.
« Les Israéliens n’ont jamais été enclins à espionner, à l’exception d’une petite minorité. S’ils l’ont fait, c’était généralement pour des missions idéologiques au service de l’URSS », a-t-il déclaré.
« Mais espionner pour un pays ennemi ? C’est la détérioration de la société, il n’y a pas d’autre mot pour le dire. »
Des espions qui en savent trop ?
Selon Melman, dans certains cas, les agents iraniens qui contactent des recrues potentielles ne prennent même pas la peine de dissimuler leur identité.
Les Iraniens ont de plus en plus recours à cette tactique ces derniers mois, a expliqué Melman, partant du principe qu’un nombre croissant d’Israéliens « sont disposés et prêts » à faire défection au profit de la République islamique.
Me Fadi Hamdan, l’avocat de Segal, a fait valoir que son client ignorait qu’il était en contact avec un agent iranien. Il a ensuite abandonné l’affaire, reprise par Me Avi Moskowitz, un avocat du bureau de l’aide juridictionnelle. Il a déclaré à Ynet que son client était « un jeune sioniste, un individu normal, qui n’avait aucune intention de nuire à la sécurité nationale ».
Cependant, l’acte d’accusation indique que Segal savait bel et bien qu’il discutait avec un agent iranien. L’acte d’accusation précise qu’il a découvert que son responsable se trouvait à Téhéran après avoir échangé ses coordonnées avec lui via une application de messagerie cryptée.
Me Yuval Zolti, l’avocat de Mizrahi, a déclaré qu’il ne pourrait se prononcer sur l’innocence de son client qu’une fois qu’il aurait reçu les documents juridiques détaillant les infractions présumées.
Même lorsque leurs supérieurs ne sont pas tout à fait francs quant à leurs motivations, de nombreux espions présumés semblent avoir compris qu’un agent iranien se cachait derrière leur clavier. C’est le cas de Mark Morgain, 33 ans, un résident d’implantation de Cisjordanie arrêté fin juin.
Selon l’acte d’accusation, Morgain avait été contacté au début du mois par un agent iranien se faisant appeler « Alex », qui lui avait proposé de le payer quotidiennement pour exécuter ses ordres, notamment pour transporter un explosif et filmer l’interception d’un missile.
Les procureurs affirment que Morgain soupçonnait son responsable d’être Iranien, mais qu’il avait déclaré à Alex qu’il « ne voulait pas savoir » s’il travaillait pour le compte de l’ennemi, qualifiant cette perspective de « non pertinente ».
Le Times of Israel n’a pas réussi à joindre l’avocat de Morgain pour obtenir ses commentaires.
Certains suspects semblent toutefois avoir été victimes d’une supercherie, comme dans le cas d’un garçon de 13 ans originaire de Tel Aviv qui a été arrêté pour avoir vandalisé des arrêts de bus à la demande d’un agent iranien.
Le suspect, qui a depuis été libéré et assigné à résidence, avait également été invité à prendre des photos du système de défense antimissile Dôme de fer, mais il avait refusé, selon les autorités.
Son avocat a déclaré au Times of Israel que l’adolescent avait rompu tout contact avant son arrestation. Il estime qu’une mise en accusation est peu probable en raison de l’âge du suspect et de son manque de discernement.
Des menaces réelles
Au début des années 2010, des agents iraniens étaient parvenus à recruter l’ancien ministre Gonen Segev comme espion. Ils l’ont utilisé pendant environ six ans avant qu’il ne soit arrêté et condamné à onze ans de prison.
En avril, un homme d’affaires israélien lié à des personnalités turques et iraniennes a été condamné à dix ans de prison pour avoir participé à un complot qui l’avait conduit à être introduit clandestinement à deux reprises en Iran, où il avait négocié le prix de l’assassinat de hauts responsables, selon les procureurs.
Cependant, ces profils étant difficiles à dénicher, les agents des services de renseignement iraniens ratissent large dans l’espoir de trouver par hasard « un agent de qualité » ayant accès aux plus hautes sphères de la société israélienne, a déclaré Melman. Ils ne semblent pas encore avoir réussi.
Pour sélectionner les candidats potentiels, les recruteurs exigent souvent que leurs nouvelles recrues envoient des « vidéos de vérification » sur lesquelles on voit leur visage et leur carte d’identité, puis leur confient des délits mineurs en échange d’une rémunération.
Ces petites tâches garantissent l’engagement des recrues et les « enchaînent » très tôt à leur opérateur, selon Melman.
« Une fois qu’un crime a été commis, vous êtes à leur merci. »
Selon des documents judiciaires et d’autres informations, dans de nombreux cas, les recrues ont accepté d’accomplir de petites tâches, comme commettre des actes de vandalisme ou prendre des photos, mais elles refusent lorsqu’on leur demande d’agir de manière plus grave, comme suivre des cibles ou assassiner des hauts responsables.
Jusqu’à présent, l’opération iranienne qui s’est le plus rapprochée d’un meurtre semble avoir été une tentative d’assassinat d’un physicien israélien qui occupait auparavant un poste important à l’Institut Weizmann. Un groupe de jeunes hommes du quartier arabe de Beit Safafa, à Jérusalem, a été recruté pour le tuer.
Les hommes ont été interceptés par les services de sécurité à l’entrée du centre de recherche, dans la nuit du 15 septembre, et ont rapidement renoncé à leur projet. Ils ont ensuite été arrêtés et inculpés.
Les agents se sont alors tournés vers une autre recrue, Asher Binyamin Weiss, 24 ans, résidant à Bnei Brak, et lui ont demandé d’assassiner le scientifique et sa famille, puis d’incendier sa maison, d’après des documents judiciaires et des articles de presse. Weiss a pris des photos de la maison et de la voiture du physicien, mais a finalement refusé de s’en prendre à sa cible.
L’Iran a toutefois réussi à frapper ce centre de recherche de renom pendant la guerre de douze jours, vraisemblablement avec le même niveau de précision que celui dont il fait preuve dans ses opérations d’espionnage.
Le 15 juin, la République islamique a tiré une salve de missiles balistiques sur l’université de Rehovot. Un missile a atteint sa cible, détruisant deux bâtiments vides, en endommageant des dizaines d’autres et détruisant environ 45 laboratoires. D’autres ont frappé au hasard des quartiers résidentiels de la ville, détruisant des appartements et blessant des dizaines de civils innocents, dont une aide-soignante philippine qui est décédée dimanche des suites de ses blessures.