Les haredim versent des subventions aux réfractaires libérés de prison militaire
Un groupe lié à la faction de Jérusalem remet 60 000 shekels à un réfractaire : 'le but est d'aider tous les étudiants en yeshiva afin qu'ils n'aient pas peur d'aller en prison'
Ces derniers mois, alors que les députés s’affrontaient au sujet d’un projet de loi visant à réglementer la conscription des ultra-orthodoxes, des militants affiliés à certaines des mouvances les plus extrêmes de la communauté haredi ont distribué des dizaines de milliers de shekels à des étudiants en yeshiva arrêtés pour ne pas avoir répondu à l’appel de l’armée, dans le cadre d’une initiative communautaire visant à décourager l’enrôlement.
Un sujet qui a fait la une des journaux dans tout le pays la semaine dernière, lorsqu’une organisation affiliée à la faction radicale de Jérusalem, qui se fait appeler « Notnim Gav » (Nous sommes là pour vous), a annoncé avoir organisé une « cérémonie de remerciement » pour célébrer la libération de l’étudiant de yeshiva Meir Yonah après 18 jours passés dans une prison militaire.
La faction de Jérusalem, groupe extrémiste ultra-orthodoxe fort de quelque 60 000 membres, manifeste régulièrement de manière bruyante, parfois violente, contre l’enrôlement dans l’armée des étudiants en yeshiva.
Selon le groupe, Yonah, lors de cet événement, s’est vu remettre la somme de 60 000 shekels par des rabbins et des militants, en signe de la « gratitude de la communauté haredi envers ceux qui se sacrifient de cette manière unique ».
Le montant de cette subvention, a-t-il ajouté, est nettement supérieur à celui dont bénéficient les autres réfractaires, qui reçoivent souvent 1 000 shekels par jour du courant hassidique de Satmar.
« Nous aimerions que nos donateurs contribuent à aider tous les jeunes hommes. Nous avons en outre tenté de lancer un programme de subventions pour chaque personne emprisonnée mais, pour diverses raisons, ce projet ne s’est pas encore concrétisé », a déploré un porte-parole du groupe dans un courriel.
Dans un entretien accordé au Times of Israel, des représentants de la faction de Jérusalem ont décrit les différentes activités destinées à soutenir les réfractaires à la conscription et leurs familles. Parmi celles-ci, une aide juridique, des certificats d’appréciation, et d’autres initiatives ayant pour objectif « d’encourager les jeunes » à rester à la yeshiva.
« En réalité, nous ne sommes généralement pas à l’origine de tout cela », a déclaré Naftali Schlesinger, militant de Notnim Gav. Si d’autres groupes haredim ou philanthropes, a-t-il expliqué, les contactent parfois pour faciliter le transfert de fonds, il n’y a toutefois pas eu, jusqu’à présent, d’initiative concertée.
« Nous aurions aimé qu’il y en ait une. Mais pour l’instant, il n’y en a pas », a poursuivi Schlesinger, précisant que six ou sept jeunes hommes seulement ont à ce jour reçu des subventions en espèces.
« Le but général est d’aider tous les étudiants en yeshiva qui ne sont pas encore allés en prison. S’ils constatent que des gens les apprécient au point d’accepter parfois de donner de l’argent pour cela, cela motive et aide tout le monde. Cela ne se limite pas forcément au garçon lui-même. »
Notnim Gav propose différents programmes, parmi lesquels des lignes d’assistance téléphonique anti-enrôlement en anglais et en hébreu, l’organisation de manifestations régulières devant les centres d’enrôlement, et même une tombola pour les étudiants en yeshivot qui refusent de se conformer aux ordres de conscription. (Une autre organisation également affiliée à la faction de Jérusalem gère pour sa part un « système d’alerte national » visant à mobiliser la communauté lorsque l’armée israélienne lance des opérations contre les réfractaires haredim.)
Encourager l’insoumission à la conscription
Selon la loi israélienne, toute personne qui en incite d’autres à ne pas répondre à un ordre de conscription en temps de guerre est passible d’une peine de 15 ans d’emprisonnement. Interrogé sur ses craintes quant aux répercussions judiciaires, Schlesinger s’est montré optimiste. Si les autorités le souhaitent, a-t-il déclaré, « elles peuvent accuser n’importe quel citoyen lambda d’avoir commis 5 à 10 infractions pénales ». Il considère quant à lui ses activités comme peu risquées.
Selon les estimations, quelque 80 000 hommes ultra-orthodoxes âgés de 18 à 24 ans sont actuellement aptes au service militaire, mais ne se sont pas enrôlés.
Un autre militant de Notnim Gav, qui a demandé à être identifié uniquement sous le nom de Moshe, a pour sa part décrit un réseau de soutien aux réfractaires et à leurs familles, proposant différents services comme une aide juridique, la fourniture de nourriture, de plateaux de fruits et de certificats d’appréciation signés par un rabbin aux familles des étudiants en yeshiva incarcérés.
« Ici, nous n’encourageons pas les réfractaires », a-t-il indiqué. « Au contraire, nous apportons [aux étudiants en yeshiva] notre soutien et notre aide, afin qu’ils puissent faire ce qu’ils considèrent comme juste. »
Interrogé sur la légalité des activités du groupe, Ran Cohen Rochverger, ancien avocat général de la défense militaire de l’armée israélienne, a répondu que ces actions « soulèvent de sérieux soupçons d’incitation au refus de la conscription, au titre de l’article 109 du code pénal », qualifiant en outre le paiement versé à Yonah de « mécanisme institutionnalisé établissant un ‘tarif’ financier pour enfreindre la loi ».
Le lien entre le montant accordé et la durée de l’incarcération fait apparaître ce paiement comme « une rémunération criminelle, destinée à servir d’encouragement direct et d’invitation adressée à d’autres soldats désignés, afin qu’ils ne se présentent pas à leur poste », a-t-il poursuivi, notant toutefois que « sur un plan pratique, les poursuites pour cette infraction impliquent des démarches extrêmement complexes en matière de preuve et de droit ».
« En Israël, les autorités chargées de l’application de la loi hésitent souvent à s’aventurer sur ce terrain sensible, craignant que les poursuites judiciaires ne soient interprétées comme une persécution religieuse, et qu’elles ne créent un effet boule de neige qui, au lieu de dissuader les réfractaires, ne provoque une augmentation du phénomène », a fait remarquer Rochverger.
Un manque de mise en application
En effet, la police et le bureau de la procureure générale ont refusé de prendre des mesures contre l’écosystème croissant d’organisations anti-conscription qui s’est développé depuis que la Haute Cour de justice a statué, en 2024, que les exemptions généralisées du service militaire accordées depuis des décennies aux haredim étudiant à temps plein en yeshivot étaient illégales.
De cet écosystème, on peut notamment citer une ligne d’assistance téléphonique liée à l’ancien ministre des Affaires de Jérusalem Meir Porush (Yahadout HaTorah), qui, a révélé une enquête du Times of Israel, conseillait aux appelants de « simplement ignorer » les convocations du bureau de recrutement de l’armée israélienne, ainsi qu’un centre d’appel géré par le « Vaad HaYeshivot » (Comité des yeshivot) qui insiste pour que les étudiants des yeshivot « ne se présentent en aucun cas [à l’armée] ».
L’armée israélienne, en outre, a affirmé que les forces de l’ordre empêchaient systématiquement la police militaire d’arrêter les réfractaires dans les quartiers ultra-orthodoxes, affirmant que « sur le terrain, la police israélienne n’accorde généralement pas aux agents de la police militaire l’autorisation de pour mener des opérations dans les quartiers haredim ou mixtes ».
Les responsables de l’armée ont également noté que, conformément à la politique des forces de l’ordre, « les membres de la communauté haredi arrêtés au hasard par la police — qui, lors de leur arrestation, s’avèrent être des déserteurs ou des réfractaires — sont en fait relâchés. »
Selon le quotidien Haaretz, la police s’inquiète de la possibilité de la formation d’émeutes en réaction à l’intensification des opérations de répression visant les réfractaires à la conscription.
Récemment, plusieurs manifestations de haredim ont dégénéré en violences, faisant des blessés, des dégâts matériels et même un adolescent mort. Les critiques reprochent à la police d’avoir, face à ces comportements, réagi de manière incohérente et insuffisante.
« En Israël, il existe une loi, et ceux qui doivent la faire respecter, à savoir les autorités judiciaires et la police, ne le font pas », a déploré Evgeny Sova, député du parti Yisrael Beytenu, dont la formation de droite a déposé l’an dernier une plainte au pénal contre plusieurs rabbins haredim de haut rang qui ont encouragé les réfractaires à la conscription.
« Ni la police militaire ni l’armée israélienne n’appliquent [la loi] à tous les réfractaires, à ceux qui échappent au service militaire et à ceux qui incitent à ne pas s’enrôler », a déclaré Sova. « Tant qu’il n’y aura pas [d’ordre] clair venant d’en haut pour mettre un terme à l’insoumission et à l’incitation à l’insoumission, alors rien ne changera. »
Faire pression sur les Américains
En plus d’encourager les réfractaires dans leur pays et de faire pression pour que les étudiants des yeshivot soient légalement exemptés du service militaire, les dirigeants haredim mènent aussi leur combat à l’étranger.
Les principaux rabbins haredim se sont déjà rendus aux États-Unis, dans le but de collecter des fonds auprès des Juifs locaux pour soutenir les yeshivot dont les budgets ont été réduits depuis la décision de la Haute Cour. Mais aujourd’hui, la communauté ultra-orthodoxe tente de mobiliser directement les politiciens américains, afin qu’ils fassent pression sur le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu pour qu’il assouplisse les sanctions proposées, qui interdisent notamment aux étudiants des yeshivot exemptés de service militaire de voyager à l’étranger.
Selon le site d’information Ynet, à la fin de l’année dernière, le député Yahadout HaTorah Meir Porush a rencontré des hauts responsables rabbiniques aux États-Unis afin de les convaincre de pousser les politiciens américains à s’impliquer dans cette question avant les élections législatives de mi-mandat de 2026.
Suite à ces démarches, deux membres du Congrès, les représentants Mike Lawler (républicain de New York) et Pat Ryan (démocrate de New York), ont envoyé des lettres appelant Netanyahu à renoncer aux sanctions visant les étudiants des yeshivot.
« L’opposition de la communauté internationale à la persécution des érudits de la Torah en Israël dépasse même les clivages politiques aux États-Unis », a déclaré Porush dans un communiqué.
« C’est une nouvelle manifestation de la lutte sans compromis que nous mènerons par tous les moyens possibles contre les arrestations et les sanctions qui visent les étudiants des yeshivot et les érudits des kollels« , a-t-il affirmé, ajoutant que des dispositions supplémentaires seraient prises à l’étranger pour lutter contre ce qu’il a décrit comme une « violation » des « droits fondamentaux » de la communauté haredi.
Charlie Summers a contribué à cet article.