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Des habitants de l'Ukraine voisine se reposent dans une gare transformée en centre d'hébergement à Przemysl, en Pologne, le 24 février 2022. (AP Photo/Petr David Josek)
Des habitants de l'Ukraine voisine se reposent dans une gare transformée en centre d'hébergement à Przemysl, en Pologne, le 24 février 2022. (AP Photo/Petr David Josek)
Carnet du journaliste

Mon aller-retour en Ukraine, les anges gardiens et les incertitudes

Lazar Berman, du ToI, décrit son périple en zone de guerre, détaille le cauchemar que vivent les réfugiés et constate que même la diplomatie israélienne ne s’aventure pas au-delà

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

LVIV – Sur les routes et les rails d’Ukraine, l’ampleur de la catastrophe humaine qui se joue devient douloureusement perceptible.

Les civils en fuite se pressent dans les trains, dorment à même le sol des gares et marchent pendant des heures – parfois des jours – pour échapper à l’attaque russe.

Alors que, quelques jours auparavant, ils vivaient des vies normales, sans surprises, les Ukrainiens ont du jour au lendemain basculé dans la peau de réfugiés. Désormais, ils dépendent du bon vouloir d’étrangers pour trouver un endroit où se reposer.

Maintenant, on leur demande des papiers pour avoir une tasse de thé chaud ou des couches pour bébés. Ils ont entrepris des déplacements dangereux, avec de jeunes enfants et des animaux domestiques en cage, abandonnant leur maison derrière eux à la recherche d’un refuge – Pologne, Allemagne, Roumanie, Hongrie, Israël et plus encore.

Le plus souvent, la destination leur est égale, tant que c’est ailleurs.

À l’occasion de mon aller et retour en Ukraine ces dernières semaines, j’ai voyagé avec ces foules confuses et anxieuses, et j’ai fait l’expérience de la gentillesse prodiguée par de parfaits étrangers.

Je ne prétendrai pas avoir vécu quelque chose de proche de ce que vivent les réfugiés. Ma maison n’est pas attaquée, ma famille est en sécurité et, surtout, j’ai fait le choix d’entrer et de sortir d’Ukraine. Mon avenir reste en grande partie stable et sous mon contrôle.

Mais lorsque vous faites un aller-retour en Ukraine en temps de guerre, peu importe la raison pour laquelle vous faites ce voyage, vous êtes très rapidement fatigué, affamé et gagné par le froid. Vous bousculez et êtes bousculé, vous montez à bord de bus et de trains quand ils arrivent, simplement parce qu’ils se dirigent vaguement dans la bonne direction, et descendez là où ils s’arrêtent.

Des personnes attendent pour monter à bord d’un train d’évacuation à la gare centrale de Kiev, le 5 mars 2022. (Dimitar Dilkoff/AFP)

J’ai noté une différence majeure, à mon retour d’Ukraine, la semaine dernière. Grâce au travail des diplomates israéliens à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, ce qui aurait pu être une épreuve de plusieurs jours, s’est résumé à un trajet en bus de 10 heures plutôt calme et sûr. Mais même les citoyens et les familles à destination d’Israël qui ont également été conduits et transportés en Pologne par la même opération du ministère des Affaires Étrangères se sont retrouvés en plein milieu de la nuit dans un dépôt de réfugiés, perdus et confus.

Mais reprenons depuis le début…

Dans la mauvaise direction

La gare centrale de la ville frontalière polonaise de Przemysl (prononcé psheh-mshul) grouillait d’activité lorsque j’ai entrepris d’entrer en Ukraine, le 28 février dernier.

Des soldats et policiers polonais patrouillaient à l’entrée et sur le parking. Des bénévoles offraient des transports gratuits plus à l’intérieur des terres et de la soupe chaude aux milliers de réfugiés débarqués des trains en provenance d’Ukraine.

Il y avait même des groupes de protection des animaux, venus s’assurer que les chiens et chats stressés que leurs maitres Ukrainiens avaient refusé de laisser derrière eux étaient nourris, abreuvés et voyageaient dans de bonnes conditions.

Igor, employé des chemins de fer ukrainiens, explique son travail d’acheminement de l’aide humanitaire dans les trains qui vont en Ukraine, le 28 février 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

Je cherchais à aller dans l’autre sens, et j’espérais qu’un Ukrainien nommé Igor pourrait m’aider. Je l’ai rencontré dans un café en face de la gare de Przemysl.

Igor, la quarantaine, employé des chemins de fer ukrainiens à Kiev, était aux États-Unis pour le travail lorsque sa femme l’a appelé, paniquée de voir des obus russes tomber. Il s’est immédiatement envolé pour l’Allemagne, puis s’est rendu à Przemysl via Varsovie.

Igor n’avait pas d’horaire à me donner, car les trains ne circulent plus sur la base d’horaires. Ils quittent Lviv une fois leur capacité maximale atteinte, et retournent en Ukraine une fois l’aide humanitaire chargée à bord.

Il est parvenu à conduire sa femme et ses enfants dans une petite ville de l’ouest de l’Ukraine, loin des combats. Mais il a remarqué que l’aide humanitaire n’arrivait pas efficacement à Lviv. Il a alors décidé de rester à la frontière et a entrepris de coordonner les trains entrant et sortant du pays. Ces trains débarquent des milliers de réfugiés à Przemysl, puis sont chargés de fournitures et du petit nombre de personnes qui, moi y compris, veulent aller en Ukraine.

Igor n’avait pas d’horaire à me donner, car les trains ne circulent plus sur la base d’horaires. Ils quittent Lviv une fois leur capacité maximale atteinte, et retournent en Ukraine une fois l’aide humanitaire chargée à bord.

Malgré tous ses efforts, le voyage est tout sauf agréable pour les passagers, a déclaré Igor, dont le téléphone n’aura pas cessé de crépiter de bips annonçant l’arrivée de messages et d’appels urgents.

« On met normalement deux heures pour rallier Lviv à Przemysl », a-t-il précisé. « En ce moment, cela peut prendre 28 heures. Il y a beaucoup de femmes et d’enfants à bord de ces trains. C’est une grosse pression psychologique.

Des proches aident une Ukrainienne âgée à prendre l’autobus affrété par l’ambassade d’Israël en Ukraine pour transporter des citoyens de Lviv jusqu’en Pologne, le 11 mars 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

Igor m’a recommandé de me présenter à la gare plus tard dans la journée et de faire la queue pour le prochain train à destination de Lviv, susceptible de partir à tout moment. Je l’ai remercié, mais avant qu’il ne me laisse partir, Igor a insisté pour exprimer sa colère.

« Je n’arrive pas à croire que tout ceci soit réel », a-t-il déclaré, s’énervant au fur et à mesure qu’il parlait. « C’est de la folie… Je suis très en colère envers les Russes. Je ressens de la colère non seulement envers Poutine, mais aussi contre la société russe, parce que les gens ont permis que cela se produise. J’ai beaucoup de parents en Russie, mais je n’arrive pas à imaginer que je pourrai un jour pardonner et oublier. »

Mon traducteur polonais, un ancien anarchiste reconverti dans le journalisme nommé Piotr, a lu dans un groupe, sur l’application de messagerie Signal, qu’un train qui débarquait des réfugiés quitterait probablement Przemysl pour Lviv à 17h40, et nous nous sommes donc préparés à essayer de monter à bord.

Une femme ukrainienne tient son chat pendant qu’elle attend le retour d’un train en Ukraine, le 28 février 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

Nous nous sommes consciencieusement présentés à la gare vers 17 heures, alors que des réfugiés sortaient lentement de la gare à la rencontre d’une foule d’amis et de parents. Piotr et moi nous sommes approchés des gardes à l’entrée, alors que des proches qui s’efforçaient de repérer les leurs nous repoussaient. Les gardes nous ont précisé qu’il y avait des milliers de réfugiés à bord du train et qu’il faudrait deux heures pour les débarquer tous.

Chacun avait ses propres raisons de rejoindre une zone de guerre tandis que d’autres faisaient de leur mieux pour la fuir. Un Allemand très attaché à sa famille se rendait à Kiev pour évacuer sa belle-mère. Un grand vétéran ukrainien portant un sac à dos « camouflage » a expliqué avoir été appelé à se battre.

Donc, comme les autres passagers en partance pour l’Ukraine, nous avons attendu que le soleil se couche et, qu’avec lui, les températures dégringolent. Chacun avait ses propres raisons de rejoindre une zone de guerre tandis que d’autres faisaient de leur mieux pour la fuir. Un Allemand très attaché à sa famille se rendait à Kiev pour évacuer sa belle-mère. Un grand vétéran ukrainien portant un sac à dos « camouflage » a expliqué avoir été appelé à se battre.

À mesure que le froid gagnait, les voyageurs dépendaient de plus en plus des bénévoles polonais présents en gare pour les aider à se réchauffer. Je me sentais mal à l’aise à l’idée de profiter moi aussi du réconfort de barres énergétiques et du thé chaud : j’étais payé pour écrire sur le conflit, alors qu’autour de moi, il y avait des gens qui vivaient des drames, dans des conditions extrêmement difficiles.

Mais le froid est le froid, même pour un journaliste qui tente de conserver – avec de moins en moins de succès – un certain détachement. Le sentiment de gratitude que j’ai ressenti envers les gentils scouts et les bénévoles chrétiens qui bravaient le froid à nos côtés est proprement incroyable.

Ils m’ont donné du thé, ont insisté pour que je prenne un sandwich au jambon – j’avais trop froid et j’étais trop fatigué pour expliquer que je ne pouvais pas manger la nourriture qui ne soit pas casher, alors je l’ai consciencieusement mis sur mon sac – et ont diffusé de la musique via des haut-parleurs portables, pour nous distraire.

Finalement, après 21 heures, les soldats à l’entrée ont fait signe aux voyageurs de s’avancer. Nous avons traversé la gare, fait viser nos passeports par le contrôle frontalier et avons rejoint le quai froid. Là aussi, des bénévoles en gilet orange nous ont remis des sacs de nourriture. Ne sachant pas quand je pourrais trouver quelque chose à manger, j’en ai pris un.

Des réfugiés ukrainiens arrivent en train à Przemysl, le 28 février 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

J’ai trouvé une couchette avec l’Allemand et deux Ukrainiennes en partance pour Kiev. Nous sommes restés assis dans le noir, anxieux, pendant plus d’une heure en attendant le départ. Comme dans un film, des trains venus de l’est se sont arrêtés dans un grincement strident à notre hauteur, chargés de familles dont les silhouettes se dessinaient dans les vitres, chacune porteuse de sa tragédie intime.

Finalement, dans une secousse contrariée et un coup de sifflet, le train est parti. Les villages à la frontière polonaise étaient calmes dans la nuit hivernale, et la plupart des voyageurs se sont assoupis, tout comme moi.

J’ai remis mon passeport israélien et je m’attendais à ce que le soldat costaud jette un coup d’œil rapide puis continue. Mais il a appelé un autre garde, et ils se sont entretenus avant de me dire quelque chose en ukrainien. Je lui ai fait comprendre que je ne le comprenais pas.

Il a pointé du doigt la sortie. « Vos bagages », m’a-t-il dit.

Nous avons été brutalement réveillés à la frontière ukrainienne, par des soldats -des femmes en majorité – évoluant à bord des voitures, frappant aux portes des compartiments et demandant à voir les documents de voyage.

J’ai remis mon passeport israélien et je m’attendais à ce que le soldat costaud jette un coup d’œil rapide puis continue. Mais il a appelé un autre garde, et ils se sont entretenus avant de me dire quelque chose en ukrainien. Je lui ai fait comprendre que je ne le comprenais pas.

Il a pointé du doigt la sortie. « Vos bagages », m’a-t-il dit.

« Pourquoi ? » J’ai demandé.

« Vous allez en Pologne. »

Une femme assise près de la fenêtre d’un train en direction de Lviv, à Kiev, en Ukraine, le jeudi 3 mars 2022 (AP Photo/Vadim Ghirda)

J’ai commencé à protester, mais il n’était manifestement pas d’humeur à discuter, et certainement pas en anglais.

J’ai suivi une femme d’âge moyen en treillis jusqu’à l’extérieur du train, dans l’air froid. Je suis descendu gauchement sur les rails, trimballant du mieux que je pouvais mes deux sacs à dos. J’ai eu du mal à la suivre, dans sa hâte à rejoindre un bâtiment de l’ère soviétique qui se tenait derrière la gare.

J’ai suivi la soldate jusqu’à une pièce, au deuxième étage, garnie de deux rangées d’ordinateurs. Les gardes-frontières entraient et sortaient d’un bureau voisin. J’essayais de paraître détendu lorsqu’ils passaient me surveiller, surtout après avoir fait du bruit sur ma chaise.

Au bout d’une demi-heure, un jeune soldat m’a demandé, dans un anglais approximatif, où je me rendais.

« Lviv », ai-je dit, et j’ai commencé à expliquer que j’étais journaliste.

« Arrêtez », a-t-il ordonné en tendant la main, avant de disparaître dans le bureau.

Quelques minutes plus tard, la même femme qui m’avait tiré du train m’a fait signe de prendre mes sacs, et je l’ai suivie dans la nuit, ne sachant toujours pas si elle me dirait d’attendre le prochain train pour la Pologne ou d’embarquer à nouveau dans le train pour Lviv.

Mon train avait avancé de quelques centaines de mètres, et elle se dirigeait rapidement dans sa direction, tandis que je trébuchais sur les voies, dans l’obscurité, un sac sur chaque épaule. Quand nous sommes arrivés dans le train, elle a frappé à l’une des portes et m’a remis mon passeport. Je n’ai jamais su ce qui avait failli me valoir d’être refoulé.

Je me suis maladroitement hissé dans la dernière voiture et ai commencé à me diriger vers ma couchette. J’ai frappé à la porte et l’une des Ukrainiennes l’a ouverte. Quand ils ont vu que j’étais de retour, ils ont laissé échapper une acclamation. « Ami ! » s’est exclamée une des femmes. Et pendant les heures qui ont suivi, alors que le train rampait vers Lviv, ces personnes ont été des amis pour moi.

Nous sommes arrivés à Lviv au milieu de la nuit. La gare de Przemysl était bondée et triste, mais celle de Lviv semblait revenue à l’époque des grands conflits du XXe siècle en Europe. Une odeur de caoutchouc brûlant saturait l’air. Chaque centimètre carré était occupé par des voyageurs, emmitouflés dans des couvertures et endormis à même le sol. La police et les soldats patrouillaient parmi la foule, et en fond sonore, les pleurs des bébés et les aboiements de chiens.

Dehors, une légère neige tombait. Des groupes de voyageurs étaient blottis autour de feux allumés dans des poubelles. Du rock ukrainien s’échappait de haut-parleurs. Il y avait de la misère dans l’air, et j’ai cherché en vain un taxi pour m’emmener à l’hôtel dans lequel j’avais réservé une chambre.

Il y avait de la misère dans l’air, et j’ai cherché en vain un taxi pour m’emmener à l’hôtel dans lequel j’avais réservé une chambre. Encore une fois, je me suis tourné vers un bénévole, qui se tenait debout, consciencieusement, devant une tente aux couleurs d’un organisme de bienfaisance chrétien. Il m’a indiqué qu’aucun taxi n’était autorisé à proximité de sites stratégiques comme la gare, et que je ferais mieux d’y aller à pied.

Encore une fois, je me suis tourné vers un bénévole, qui se tenait debout, consciencieusement, devant une tente aux couleurs d’un organisme de bienfaisance chrétien. Il m’a indiqué qu’aucun taxi n’était autorisé à proximité de sites stratégiques comme la gare, et que je ferais mieux d’y aller à pied. Il m’a patiemment expliqué comment me rendre à mon lieu d’hébergement.

Que Dieu bénisse ces personnes, pensais-je en commençant mon trajet avec prudence.

Une porte de sortie

Au cours de la semaine et demie passée à Lviv, j’ai pu m’entretenir avec des Israéliens qui fuyaient le pays à la faveur d’un « bus d’évacuation », rencontrer le maire de Lviv et un commandant de la région, des Ukrainiens désireux d’obtenir des armes. J’ai interviewé des étudiants et des artistes aux prises avec la guerre et j’ai pu observer une partie de l’aide apportée par les Juifs et les Chrétiens aux victimes du conflit.

À l’approche de mon départ, au fait des histoires épouvantables filtrant des interminables files d’attente aux postes frontaliers, je redoutais les dangers du voyage retour.

Mais grâce au ministère israélien des Affaires étrangères, j’ai connu beaucoup moins d’incertitudes au retour qu’à l’aller.

Lilach Attias, consule générale à l’ambassade d’Israël en Ukraine, parle au téléphone dans la salle de situation du ministère des Affaires étrangères à Przemysl, en Pologne (Lazar Berman/Times of Israel)

Le personnel de l’ambassade d’Israël en Ukraine, relocalisé dans un hôtel de Przemysl, a affrété des bus au départ de Lviv pour les citoyens israéliens. Le départ se faisait sur le parking du consulat honoraire.

Le mardi 8 mars, j’ai envoyé à Lilach Attias, la consule générale de l’ambassade, un message sur WhatsApp lui expliquant que je souhaitais quitter le pays. Quelques minutes plus tard, elle m’a indiqué qu’un bus était programmé le lendemain matin, à 9h30, et m’a demandé mes coordonnées.

Aussi simplement que ça, j’avais trouvé un moyen de quitter le pays. Pas de billets, pas de paiement.

Je me suis présenté au consulat, situé à côté d’une usine de l’époque impériale austro-hongroise, le lendemain matin à 9 heures. Des familles patientaient déjà sur le parking. Tout le monde parlait ukrainien et russe, sous la surveillance de trois fonctionnaires de sécurité costauds, vêtus de noir et équipés d’oreillettes.

À ma grande surprise, à 9h32, avec une grande ponctualité, un bus rouge est entré dans le parking et la foule s’est dirigée vers lui.

Des Ukrainiens et des Israéliens font la queue pour monter à bord de l’autobus affrété par l’ambassade d’Israël en Ukraine pour transporter les citoyens de Lviv en Pologne, le 11 mars 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

Un des gardes a levé la main, dit quelque chose en ukrainien et les familles se sont éloignées du bus. Une liste en main, il a appelé les passagers un par un par leur nom et vérifié les passeports et autres documents.

Certains avaient des passeports israéliens, mais ils n’étaient pas majoritaires.

Le bus était plein. Comme bien d’autres réfugiés ukrainiens, les voyageurs emportaient avec eux leurs animaux de compagnie. J’ai compté quatre chiens, deux chats et une tortue béate, inconsciente de ce qui se tramait au-dehors.

De manière rassurante, l’un des gardes a pris place à côté du chauffeur et nous sommes partis.

Une famille juive de Kharkiv et leur chihuahua à bord de l’autobus affrété par l’ambassade d’Israël en Ukraine pour transporter des citoyens de Lviv en Pologne, le 11 mars 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

Une famille de quatre personnes de Kharkiv – une grand-mère, une femme, son fils et sa fille (et deux petits chiens très amusants) – était assise à ma droite. La grand-mère parlait un peu l’hébreu, pour avoir vécu à Netanya de nombreuses années.

Un couple de Kiev était assis derrière moi. Le mari m’a expliqué en anglais qu’il vivait en Israël depuis deux ans, mais avait décidé qu’il préférait l’Ukraine.

« En Israël, j’étais groom », a-t-il dit. « Ici, je suis administrateur dans une entreprise. »

Le sentiment que j’ai eu, c’est que presque tous étaient impatients de retourner en Ukraine une fois les combats terminés.

J’ai demandé aux passagers les plus proches où le bus se dirigeait. Curieusement, personne ne le savait, et personne ne semblait s’en préoccuper.

J’ai demandé aux passagers les plus proches où le bus se dirigeait. Curieusement, personne ne le savait, et personne ne semblait s’en préoccuper.

Au lieu de nous diriger tout droit vers le point de passage de Medyka près de Przemysl à seulement 70 kilomètres, nous avons roulé vers le nord. Encore une fois, je semblais être le seul à m’intéresser à notre itinéraire.

Toutes les heures environ, nous trouvions un poste de contrôle militaire assemblé à la hâte au milieu de la route. Le bus a contourné les voitures en attente, et l’agent de sécurité s’est entretenu avec les soldats quelques secondes avant d’être autorisés à reprendre notre route.

Le bus a traversé des paysages fantomatiques. Nous sommes passés à la hauteur de panneaux indiquant où se trouvaient autrefois les synagogues galiciennes et les mémoriaux aux communautés juives éradiquées pendant la Shoah. Il y a trois générations de cela, ceux qui avaient un grand-parent juif étaient envoyés à la mort à bord de trains. De nos jours, la même ascendance était le viatique pour un trajet protégé vers la sécurité, organisé et financé par l’État juif.

En début d’après-midi, nous avons tourné à gauche dans la ville de Volodymyr et atteint le poste frontière d’Ustyluh.

Scène au poste frontalier d’Ustyluh, le 11 mars 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

Le spectacle était digne d’une époque révolue. Des hommes débitaient des bûches à la hache pour en faire du bois de chauffage. Des dames âgées préparaient le thé et la soupe sur des poêles à bois. Des cabanes en bois branlantes, installées au-dessus de fosses, servaient de lieux d’aisances. Au poste frontière lui-même, des familles à pied et des voitures attendait patiemment d’avancer.

Il faisait froid et la plupart des gens n’avaient plus de domicile, mais l’ambiance était calme. La nourriture et les fournitures distribuées par les bénévoles ont joué un rôle important, j’en suis certain. Les femmes ont joyeusement préparé des assiettes de purée de pommes de terre et de cornichons, et distribué de la soupe fumante préparée dans des casseroles enveloppées dans des serviettes.

Nous sommes restés dehors pendant environ deux heures, jusqu’à ce qu’une camionnette s’arrête à côté du bus. Un homme barbu et musclé en est sorti, suivi de deux Israéliennes et de deux hommes. Les diplomates étaient arrivés.

Un homme est monté à bord du bus pour récupérer les passeports expirés, et trente minutes plus tard, les citoyens israéliens avaient de nouveaux documents de voyage – des laissez-passer-, remplis à la main et visés par les diplomates depuis leur camionnette. Ils ont distribué des barres énergétiques, et les voyageurs qui connaissaient quelques mots d’hébreu les ont gratifiés d’un todah rabah empressé.

Le bus s’est arrêté à la frontière et un grand soldat ukrainien blond est monté à bord. Il a demandé aux hommes leur passeport, à la recherche de citoyens ukrainiens âgés de 18 à 60 ans. Selon la loi, les hommes de cet âge ne sont pas autorisés à quitter le pays.

Il s’est arrêté à la hauteur d’un jeune homme, derrière moi, portant un sweat à capuche noir. Ils ont parlé pendant une minute, puis le soldat est descendu du bus, le jeune homme à sa suite. Sa mère, ainsi que ses frères et sœurs plus jeunes l’ont suivi, emportant les bagages de la famille.

Ils ne sont pas revenus.

Des bénévoles servent de la nourriture chaude au poste frontalier d’Ustyluh, le 11 mars 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

Alors que le bus se dirigeait vers la Pologne, le spectacle des familles traînant leurs maigres bagages derrière elles mettait en évidence l’ampleur de l’action du ministère des Affaires étrangères pour évacuer ses ressortissants et leurs familles. Un seul pays a affrété des bus gratuitement, en provenance de Lviv, sous l’escorte de gardes de sécurité, à la rencontre de diplomates dépêchés sur le terrain pour délivrer aux ressortissants les titres de voyage requis.

Un seul pays a affrété des bus gratuitement, en provenance de Lviv, sous l’escorte de gardes de sécurité, à la rencontre de diplomates dépêchés sur le terrain pour délivrer aux ressortissants les titres de voyage requis.

C’est un service incroyable et un témoignage des valeurs du personnel de l’ambassade, du ministère des Affaires Étrangères et, plus largement, du peuple israélien.

Confusion

L’opération a été étonnamment moins efficace du côté polonais.

Voyant que j’étais un locuteur hébreu vivant en Israël, plusieurs passagers se sont rapprochés pour me demander comment se rendre en Israël. Ils ont été déçus d’apprendre qu’Israël n’organisait pas leur voyage vers l’État juif, et ils ont commencé à se disputer pour savoir ce qu’il convenait de faire ensuite.

Une grand-mère m’a demandé si elle pouvait venir avec moi en Israël. Je lui ai dit que j’en serais ravi, mais qu’elle devait acheter un billet.

« Combien ? » demanda-t-elle dans un mauvais hébreu.

« Oh, pas grand-chose », ai-je répondu, prenant conscience de ma maladresse à mesure que les mots sortaient de ma bouche. « 300 ou 400 $. »

Des réfugiés ukrainiens se rassemblent au centre de distribution de Korczowa, en Pologne, le 5 mars 2022. (Janek Skarzynski/AFP)

Elle a baissé les yeux. « C’est beaucoup. »

À 19h30, le bus a débarqué ses passagers d’un centre de réfugiés près du point de passage de Korczowa.

Confus, désorientés, les passagers sont sortis dans la nuit polonaise.

Ils ont attendu qu’un responsable israélien vienne à leur rencontre, pour leur dire où aller ensuite, en vain.

Vaincus, ils ont lentement traîné leurs affaires et leurs enfants jusqu’à l’immense entrepôt situé à proximité. De jeunes et beaux pompiers polonais se tenaient à l’entrée. À l’intérieur, des centaines de lits de camp s’alignaient, occupés par des Ukrainiens, des Ouzbeks, des Syriens… C’était le chaos et je n’avais aucune idée de ce qui se passerait ensuite.

Lazar Berman, correspondant diplomatique du Times of Israel, au centre de réfugiés de Korczowa, le 11 mars 2022 (Lazar Berman/Times of Israel)

J’étais fatigué, endolori et affamé, et je devais me rendre à Varsovie.

Des bénévoles vêtus de gilets orange sont passés et m’ont informé que des bus ralliaient de temps à autres Varsovie, sans pouvoir me dire quand. Au micro, un bénévole a donné des informations sur des transferts, mais en Polonais, ce qui n’a pas été d’une grande aide pour la grande majorité des réfugiés.

J’ai vu certains de mes compagnons de voyage en bus passer frénétiquement des appels. L’une d’elles, une adolescente, m’a passé son téléphone, et à l’autre bout du fil, un proche en Israël m’a demandé comment les filles étaient censées s’y rendre. Je lui ai expliqué qu’ils devaient acheter des billets et qu’un vol Ryanair en partance de Varsovie était programmé le lendemain matin. En m’excusant, j’ai rendu le téléphone à la jeune femme, lui ai tendu ma carte l’assurant que j’essaierais de l’aider si elle rencontrait des difficultés.

Avec un couple turkmène et deux familles ukrainiennes, j’ai eu la chance de pouvoir monter à bord d’un taxi gratuit, pour un trajet de six heures vers Varsovie. Le chauffeur venait tout juste de débarquer des soldats polonais au centre de réfugiés.

Au moment où nous sommes partis, les familles qui souhaitaient se rendre en Israël se tenaient toujours à l’extérieur, recroquevillées avec anxiété sur leur téléphone.

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