Tout en épluchant calmement une clémentine pour les enfants, l’un des terroristes du Hamas qui retenaient Shoshan Haran et ses proches en otage à Gaza lui avait expliqué que lui et les trois autres ravisseurs n’étaient en rien différents de ceux qui avaient massacré hommes, femmes et enfants lors du pogrom perpétré le 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël. Eux aussi étaient des tueurs de sang-froid.
« Ce qu’ils voulaient dire, c’est que même si, à ce moment-là, leur rôle consistait à nous surveiller et à nous garder en vie pour servir de monnaie d’échange, ils nous tueraient si quelqu’un tentait de venir nous secourir », témoigne Haran.
« C’était trop difficile à supporter pour moi. J’ai préféré ne pas y penser sur le moment. Je n’en ai véritablement mesuré la portée que plus tard. »
Haran, qui faisait partie des 251 personnes enlevées et emmenées dans la bande de Gaza le 7-Octobre, lève le voile sur les convictions profondes de ses ravisseurs dans son livre, Mission in Captivity: One Woman’s Struggle to Survive and Save Her Family in Gaza, disponible à partir du 6 octobre.
Haran revient sur les conversations qu’elle a eues avec des terroristes du Hamas en montrant la manière dont la vingtaine d’années que le groupe terroriste a passé au pouvoir a façonné la vision du monde de la population de Gaza. Elle avance également quelques pistes pour les faire évoluer progressivement.
Le week-end de Simhat Torah, en octobre 2023, Haran se partageait entre les préparatifs d’un voyage aux Pays-Bas et l’accueil de proches venus célébrer la fête avec elle et son mari, Avshalom, dans leur maison du kibboutz Beeri.
À l’occasion de ce prochain voyage, il était prévu que Haran fasse le point avec un grand producteur de semences au sujet des progrès de Fair Planet, l’organisation non gouvernementale qu’elle a fondée pour aider les petits agriculteurs africains à améliorer leurs rendements. Étaient également invités sa fille Adi Shoham et son gendre Tal, leurs deux enfants, Naveh, 8 ans, et Yahel, 3 ans, ainsi que la sœur d’Avshalom, Sharon Avigdori, et sa fille Noam, âgée de 12 ans.
Aux premières heures de la matinée, en ce 7-Octobre, les sirènes d’alerte aérienne avaient brutalement brisé la quiétude de la maison. La famille s’était rapidement repliée dans son abri. En entendant des coups de feu et des voix qui parlaient arabe, à l’extérieur, les adultes avaient fait taire les enfants, dans l’espoir de ne pas être repérés. Mais lorsque les terroristes du Hamas avaient éventré un mur à l’aide d’un bulldozer, la famille n’avait eu d’autre choix que de se rendre.
Les terroristes avaient séparé les femmes et les enfants des hommes, puis ils les avaient forcés à monter à bord d’un véhicule. Au moment de sortir du kibboutz, Haran, pieds nus, en pyjama et les mains ligotées dans le dos, avait aperçu, le long de la route, les corps sans vie de certains des quelque cent membres du kibboutz qui avaient été assassinés lors du pogrom.
Elle avait également vu de la fumée s’échapper de la maison de sa sœur, Lilach Kipnis. Elle devait ultérieurement apprendre que Lilach, son mari Eviatar et son aide-soignant, Paul Vincent Castelvi, avaient été assassinés tout comme son propre mari, Avshalom.
À leur arrivée à Gaza, cette grand-mère âgée de 67 ans et ses proches avaient été accueillis par les huées et les invectives d’une foule nombreuse et déchaînée qui avait envahi les rues, au moment où la nouvelle du massacre en Israël se répandait comme une traînée de poudre. Les terroristes avaient jeté les otages dans un appartement – Haran devait apprendre plus tard qu’il s’agissait du domicile d’un médecin gazaoui aisé.
Ses proches et elle avaient été maintenus au secret dans une pièce dépourvue de fenêtre, sous la surveillance constante de quatre hauts responsables du Hamas. Haran dit que grâce à son courage, son ingéniosité et son sens du contact, elle est parvenue à avoir de longues conversations avec ses geôliers, ce qui a contribué à les calmer et ce qui les a même amenés à traiter les enfants otages « avec gentillesse », allant parfois jusqu’à jouer avec eux.
Elle indique avoir beaucoup appris, au fil des discussions, sur la vision du monde djihadiste du Hamas.
« Dès l’âge de 7 ans, ils grandissent dans un système scolaire contrôlé par le Hamas », explique Haran lors d’un entretien accordé au Times of Israel.
« On leur enseigne que nous sommes Satan, qu’ils doivent nous détruire et imposer l’islam au monde entier. »
Selon elle, il n’y a aucune chance de redresser la situation tant que l’idéologie du Hamas n’aura pas été éradiquée des écoles palestiniennes.
L’échec du concept de coexistence
Elle avait appris que ses geôliers percevaient 800 shekels chacun, chaque mois, de la part du Hamas – ce qui correspond à un salaire moyen dans le secteur privé. Deux d’entre eux étaient mariés et ils avaient des enfants. Malgré des études d’ingénieur ou un diplôme obtenu dans le secteur de la finance, aucun n’avait trouvé d’emploi.
Au cours d’une discussion sur l’argent, l’un des ravisseurs lui avait expliqué qu’ils savaient pertinemment que les Gazaouis qui travaillaient en Israël gagnaient bien davantage qu’eux. Haran avait alors pensé aux Gazaouis venus travailler au kibboutz Beeri. Ils prenaient régulièrement leurs repas avec les membres du kibboutz, dans la salle à manger commune, et elle-même avait noué des relations avec plusieurs ouvriers qui avaient participé à la rénovation de la maison de sa mère.
« Nous pensions que, puisqu’ils étaient bien rémunérés, qu’ils gagnaient suffisamment pour subvenir aux besoins de leur famille et qu’ils nouaient des relations amicales avec nous, cela permettait de favoriser la compréhension entre nos deux peuples et cela permettait de jeter les bases d’une coexistence et d’une paix futures », note Haran avec ironie dans son livre, ajoutant qu’elle est désormais hantée par une pensée qui la glace.
« Les Gazaouis connaissaient le moindre détail de nos maisons, y compris l’emplacement des abris et l’identité des occupants de chaque logement. Se peut-il que certains d’entre eux aient donné des informations cruciales aux terroristes du Hamas ? Ont-ils, eux-mêmes ou leurs proches, pris part au massacre ? »
En captivité, Haran n’avait guère eu le temps de se livrer à ce genre de réflexion. Toute son attention était tournée vers les enfants et vers le besoin de les rassurer. Un soir, elle leur avait raconté qu’elle avait passé la nuit précédente en Afrique en traversant le lustre magique suspendu au plafond. Les enfants étaient entrés dans le jeu et ils avaient, à leur tour, inventé des voyages imaginaires.
Mais ces moments d’évasion n’auront pas suffi à effacer le traumatisme. Ce n’est que bien plus tard que Yahel, la petite-fille de Haran, âgée de 3 ans, a révélé qu’elle était convaincue d’avoir provoqué leur enlèvement parce qu’elle avait pleuré alors qu’ils se cachaient dans la pièce sécurisée.
« Jusque-là, elle se sentait coupable et elle se reprochait ce qui nous était arrivé », confie Haran.
Militante pour la libération des otages
Libérée en même temps que 104 autres otages, à la fin du mois de novembre 2023, Haran s’était engagée en faveur de la libération de ceux qui était toujours en captivité. Elle dit avoir rencontré des ministres et d’autres personnalités influentes un peu partout dans le monde.
En mai 2024, invitée par Linda Thomas-Greenfield, alors ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies, à prendre la parole devant le Conseil de sécurité, Haran avait expliqué que la meilleure façon d’aider les Palestiniens était de libérer les otages, car cela permettrait alors de mettre fin à la guerre.
Lors de son passage à l’ONU, elle avait fait la connaissance d’un responsable de la lutte contre le terrorisme.
« Je lui ai expliqué que pour mettre fin au terrorisme, il fallait avant tout faire cesser les sources de financement », se souvient-elle.
« Si le Conseil de sécurité reconnaissait le Hamas comme une organisation terroriste, tous les États membres se verraient interdire de le financer. Une telle mesure limiterait considérablement le problème. Mais c’est inacceptable pour la Russie et la Chine, raison pour laquelle cela n’arrivera jamais. »
Son action militante l’avait amenée à rencontrer de nombreuses communautés juives d’Amérique du Nord – dont certaines évoquaient la Shoah en parlant des atrocités commises le 7-Octobre.
Haran affirme que la question de l’existence d’un État juif ne doit pas être balayée d’un revers de main.
« J’ai fait remarquer que l’une des grandes différences entre la Shoah et ce qui nous est arrivé, c’est que pendant la Shoah, personne n’était venu défendre les Juifs », poursuit-elle.
« Les nazis savaient que personne ne viendrait à leur secours. Alors que le Hamas savait qu’Israël entrerait en guerre pour tenter de nous sauver. Nous étions une monnaie d’échange. Pendant la Shoah, il n’y avait rien à gagner en échange. »
Elle note que certaines de ses rencontres avec des organisations juives avaient fait naître chez elle une émotion profonde, comme le jour où elle avait été invitée à prendre la parole dans une grande synagogue progressiste de Manhattan, un jour de Shabbat. Les fidèles lui avaient demandé de réciter une prière pour les otages, mais pas pour les soldats israéliens.
« Puis, pendant le déjeuner qui a suivi, l’hôtesse a tenu des propos très déplaisants », explique Haran.
« Elle a cité l’organisation Women Wage Peace, dont ma sœur et moi faisions partie, en disant : ‘Nous n’avons pas agi assez vite pour établir la paix.’ Comme si, parce que nous n’en avions pas fait assez, les Palestiniens n’avaient pas eu d’autre choix que de nous attaquer et de nous massacrer. Ça m’a rendue folle. Elle nous attribuait toute la responsabilité de la guerre, comme si l’autre camp n’avait rien à se reprocher. »
Le Hamas enferme les Gazaouis dans un cercle vicieux de pauvreté
Dans son livre, Haran détaille les sommes colossales – estimées à 50 milliards de dollars – que la bande de Gaza, gouvernée par le Hamas, a reçues des organismes d’aide internationaux et des gouvernements depuis que le groupe terroriste a pris le contrôle de l’enclave en 2007 après en avoir chassé le Fatah au terme d’un coup d’État féroce et sanglant.
« Des gens comme cette hôtesse imaginent les Palestiniens comme des personnes pauvres et impuissantes », déclare Haran.
« Mais en réalité, ils comptent parmi eux de nombreuses personnes très compétentes. C’est simplement qu’ils utilisent leurs ressources pour creuser des tunnels et nous attaquer. »
Après la libération des derniers otages, Haran s’est rendue en Éthiopie – cette fois-ci réellement, et non plus seulement dans ses récits. Une fois sur place, elle a rencontré des agronomes locaux qui avaient repris le travail entamé par son ONG.
Même si Fair Planet a dû mettre un terme à ses activités, Haran souligne que l’impact de son travail se fait encore sentir en Éthiopie.
« La région est aujourd’hui en plein essor », ajoute-t-elle, soulignant que les semences de tomates de meilleure qualité ont permis aux agriculteurs d’augmenter considérablement leurs revenus grâce à des rendements plus élevés.
« Notre objectif, qui est d’attirer des entreprises internationales de semences pour qu’elles investissent en Afrique, se concrétise. Le programme peut désormais s’étendre à un nombre croissant d’agriculteurs. »
Son voyage lui a également rappelé l’une de ses conversations avec ses geôliers du Hamas, à qui elle avait expliqué comment Fair Planet avait aidé les agriculteurs africains à briser le cercle vicieux de la pauvreté.
« Lorsqu’ils m’ont demandé si je pouvais faire la même chose pour les agriculteurs de Gaza, je leur ai répondu que je le ferais avec plaisir. Mais que pour cela, il faudrait d’abord que la paix règne. »
la Communauté du Times of Israël !
