Manifs anti-Netanyahu : les Israéliens francophones sont aussi dans la rue
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Des francophones manifestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Crédit : David Ben Ishay/Marco Sarrabia/
Des francophones manifestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Crédit : David Ben Ishay/Marco Sarrabia/

Manifs anti-Netanyahu : les Israéliens francophones sont aussi dans la rue

Le vaste mouvement de protestation qui secoue le pays dénonce la mauvaise gestion présumée de la pandémie, mais aussi la corruption et l’érosion de la démocratie

Le vaste mouvement de protestation qui secoue le pays dénonce la mauvaise gestion présumée de la pandémie, mais aussi la corruption et l’érosion de la démocratie. Dans un climat de détresse sociale, de nombreux Israéliens se sont unis autour d’un même slogan, l’appel à la démission de Netanyahu. De plus en plus de Francophones les rejoignent aujourd’hui pour faire entendre leur voix. Nous sommes allés à leur rencontre.

Un mouvement de contestation qui se durcit. Depuis le début du déconfinement progressif, des milliers de personnes ont de nouveau réinvesti la rue et réclament la démission du Premier ministre. Accusé de fraude, d’abus de confiance et de corruption, Benjamin Netanyahu se voit aussi reprocher d’avoir mal géré la crise sanitaire.

Nouveaux chômeurs, entrepreneurs ruinés ou citoyens simplement mécontents, les francophones rencontrés défendent une autre vision de la société israélienne.

David Ben Ichay a 54 ans. Psychologue clinicien, puis directeur de l’Action Sociale au FSJU en France, il travaille aujourd’hui en Israël dans l’environnement et le développement durable. Manifestant de la première heure, il s’est joint très vite au mouvement de contestation virtuel organisé par Darkenou, puis aux premiers convois organisés par le mouvement des Drapeaux Noirs, en berne devant l’effondrement des principes démocratiques. Fondateur d’un collectif francophone, Les Démocrates Mobilisés, il précise : « Dans notre groupe, vous avez une représentativité qui passe d’abord par les réseaux sociaux. Ce sont des Francophones qui ont une sensibilité de gauche ou de centre-gauche. Nous sommes disséminés sur tout le pays. Il y a des gens de Haïfa, de Jérusalem, de Tel-Aviv, de Netanya et d’Ashdod. »

Défense de la démocratie, justice sociale et lutte contre la corruption

David évoque sans détour la nature de son engagement : « Pour moi, l’élément central de ma mobilisation est moral et éthique. Comme nombre de personnes descendues dès le début dans la rue, c’est le fait qu’on ait un Premier ministre en examen avec trois chefs d’inculpation pour fraude, abus de confiance et corruption, qui m’a fait bouger. Le noyau dur de ma révolte, c’est qu’Israël est dirigé par un homme qui s’est refusé à passer devant la justice. A partir de là, les attaques se multiplient contre l’État de droit et le système judiciaire, qui, je vous le rappelle, sont des éléments du contre-pouvoir nécessaire, institutionnel, dans une démocratie ».

Accusé dans l’affaire 4000 d’avoir accordé des faveurs au groupe Bezeq Telecom en échange d’une couverture médiatique positive, Netanyahu est également inculpé de fraude et d’abus de confiance dans deux autres affaires impliquant des pots-de-vin et des échanges apparemment frauduleux, connues sous le nom des affaires 1000 et 2000.

Des francophones manifestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Crédit : David Ben Ishay/Marco Sarrabia/

Au-delà de ces accusations, David revient sur le point de rupture qui a provoqué la colère populaire : « A partir du moment où l’accord de coalition a été signé, la première loi votée a été pour exempter rétroactivement Benjamin Netanyahu du paiement de ses impôts. Quand on analyse depuis sept mois les mesures prises par le gouvernement, on se rend compte qu’il y a des enjeux politiques qui passent au-dessus des considérations sanitaires. Ce qui est gravissime, c’est que ça crée un sentiment de perte de confiance du public. »

La gestion de la crise sociale liée à la pandémie, perçue comme erratique, a aussi réveillé d’autres griefs : « On a aujourd’hui pratiquement un million de chômeurs. C’est une catastrophe. Il y a eu une certaine anesthésie de l’opinion publique sur les questions sociales et économiques. Notre population accuse le coup en assumant deux emplois, en travaillant dix à douze heures par jour. Les Israéliens se sont laissés entraînés dans cette course folle et dure qui a conduit à une consommation effrénée. »

Surendettement, pouvoir d’achat en berne, mais aussi difficultés à acquérir un logement : « En France on achète un appartement avec environ 80 salaires. En Israël, en l’espace de dix ans, on a réduit par deux le pouvoir d’achat qui permet à une famille moyenne de payer une mashkenta [prêt immobilier en hébreu]. Quelle vision a-t-on de la justice sociale ? »

Selon l’ONG Latet, deux millions trois cents mille pauvres seraient recensés aujourd’hui en Israël. L’association « Le Cœur des Mamans » estime, elle, que pas moins de 70 % des Israéliens francophones rencontreraient aujourd’hui des difficultés pour boucler leurs fins de mois.

Affiche d’une manifestation francophone contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Crédit : David Ben Ishay/Marco Sarrabia/

Dans ce contexte de crise sociale et économique sans précédent, les manifestants ont notamment reproché à l’État de n’avoir investi que 1,5 % de son PIB pour sauver les entreprises touchées par le Corona. Si, en Europe, les PME ont été rapidement indemnisées, ce n’est malheureusement pas le cas des petites et moyennes entreprises israéliennes et des travailleurs indépendants. Beaucoup n’ont pu bénéficier ni des prêts garantis promis par l’État ni d’une rapide aide gouvernementale, en dépit des milliards annoncés.

Malgré les données du Bureau central des statistiques, annonçant que le taux de chômage en Israël serait passé de 18 % en octobre à 14,6 % au mois de novembre, l’humeur n’est guère à l’optimisme. Et pour cause. Le retour au travail de quelque 130 000 Israéliens, suite à la levée du deuxième confinement national du pays, pourrait être très vite freiné par un taux de contamination reparti à la hausse et la menace d’un troisième confinement si la courbe ne s’infléchit pas.

Marco a 61 ans et exerce la profession de chef de laboratoire de recherche industrielle. Membre du kibboutz Tzuba, dans les environs de Jérusalem, il manifeste depuis plus de six mois. Il tient lui aussi à dénoncer l’absence de justice économique : « Il y a énormément de gens qui ont été touchés par cette crise. Comme on le sait, ce gouvernement est capitaliste et ce n’est pas dans son idéologie de donner, de verser des allocations, d’intervenir vraiment. On laisse faire les forces du marché. Le résultat, c’est que la pauvreté n’a fait qu’augmenter ! »

Un autre point essentiel qu’il tient à souligner : « il y a énormément de corruption dans ce pays, à commencer par le Premier ministre lui-même. Mais il n’est pas tout seul, et la corruption n’est pas l’affaire d’un seul homme. C’est tout un système d’intérêts. » La gestion de la pandémie n’aurait fait qu’exacerber le ras-le-bol général.

Marco conclut : « Netanyahu a tout fait pour affaiblir les tribunaux et le pouvoir judiciaire. Il a attaqué la police parce qu’évidemment, c’est elle qui l’a inculpé. Il dénonce sans arrêt la presse et, à la moindre petite critique, il traite les journalistes de gauchistes, de traîtres, de vendus. Il n’y a plus de contre-pouvoir. » Pour David, c’est le même constat : « Le sentiment profond de l’ensemble des leaders de la contestation, que ce soit ceux de Crime Minister ou de Ein Matsav, c’est que Netanyahu doit s’en aller. »

Des francophones manifestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Crédit : David Ben Ishay/Marco Sarrabia/

De fait, David témoigne d’une mobilisation de masse incluant toutes les générations, beaucoup de familles, et de plus en plus de jeunes. Il
précise : « Il y a un noyau dur de 100 000 à 150 000 personnes qui se mobilisent toutes les semaines, mais ce sont presque un million de personnes qui ont participé au mouvement de contestation depuis le début de la mobilisation. Si on se fie aux revendications, elles sont liées à la démocratie, au respect des institutions, à une politique de mains propres. Les exigences sont claires : ne pas pouvoir cumuler plusieurs mandats et ne pas en dépasser plus de deux d’affilée en tant que Premier ministre. N’importe quel parlementaire, dès lors qu’il est mis en examen, doit démissionner immédiatement. »

Pour être audible, Les démocrates Mobilisés ont décidé de s’orga-
niser : « Nous avons créé une structure, Démocratie en Action, qui a pour vocation justement de faire l’interface entre les Francophones et la société israélienne, pour toutes les grandes questions qui font débat. »

Logo du mouvement des Démocrates mobilisés. (Crédit : Dahlia Perez)

Si, dans les rangs des manifestants, il existe une certaine hostilité et parfois même beaucoup de mépris à l’égard des soutiens francophones de Netanyahu, David, lui, tient à nuancer : « Ces personnes ne comprennent pas suffisamment bien les subtilités de la langue mais aussi les affaires et l’actualité israélienne. Ils ont un sentiment de sécurité et s’identifient au côté ‘coq’ de Netanyahu, qui montre que personne ne le fera plier. Il y a un coté très narcissique. » Dans les rangs des Démocrates mobilisés, beaucoup de manifestants installés de longue date en Israël. Leur maîtrise de la langue leur permettraient-ils d’avoir notamment un regard plus critique en tant que citoyen ?

David n’en doute pas : « On vient casser les préjugés sur le monde francophone, que les Israéliens imaginent toujours avec du fric, à droite, super ‘bibiste’, etc. C’est ça notre ambition, être là, dans ce lieu de passage, faire le trait d’union entre une culture politique sur l’État de droit, l’État providence, et la société israélienne où nous sommes extrêmement impliqués. » Épinglant au passage les médias locaux, il dénonce une information biaisée : « Dans les médias israéliens, on nous a présentés comme des pestiférés, alors que nous avons des choses à dire. Mais ça, cela n’était pas audible. Les revendications portent sur des sujets qui sont clairement politiques, avec un vrai débat. On a eu un peu trop tendance à l’occulter. Et ça, c’est inadmissible. »

Une crise révélatrice d’une absence de justice sociale

Éliane, 57 ans, est artiste-peintre et vit à Tel-Aviv. Elle tient d’abord à dénoncer ceux qui adressent des menaces de mort aux manifestants, taxés de gauchistes.

Dans la foulée, elle s’indigne aussi contre le silence des médias francophones, peu enclins à parler de « ceux qui se battent contre une dictature et une répression complètement illégale. » Militante très active, elle a rejoint les manifestations pour dénoncer la corruption des autorités israéliennes.

Des francophones manifestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Crédit : David Ben Ishay/Marco Sarrabia/

Comme David et Marco, elle fustige un bilan social alarmant : « Je n’ai pas attendu les manifestations pour crier au secours. Et maintenant, avec la gestion financière du Corona, on est numéro un en dépôts de bilan. Les petites entreprises ferment les unes après les autres, alors que les PME, c’est 80 % de notre économie. La France a investi 12 % de son PIB pour sauver les entreprises. Et Israël ? Cette gestion économique nous a tous mis sur la paille. A Tel-Aviv, nous avons un très faible taux de contamination et des petites entreprises ont ouvert en dépit du confinement. Elles ont pris des avocats pour se défendre et pour ne pas payer les amendes reçues. Arrêtons le massacre, Netanyahu nous mène droit dans le mur. »

Alors que 35 000 à 45 000 sociétés auraient déjà mis la clé sous la porte cette année, 2021 pourrait encore accentuer et durcir cette tendance. Les secteurs de la restauration, du prêt à porter, des loisirs et de la culture, de la construction et des transports seraient les plus touchés. Tous se regroupent sous la même bannière et présentent aujourd’hui l’addition à l’État.

David estime aussi que les politiques menées précédemment sont à pointer du doigt et qu’on aurait pu éviter une telle débâcle : « En réalité la conjoncture actuelle de grave crise économique et sociale est le révélateur d’une politique ultra-libérale menée sous le règne Netanyahu. Comment la société israélienne a-t-elle réussi à cacher ces mécanismes qui produisent de la pauvreté depuis quinze ans ? Il y a ce discours incantatoire sur la réussite économique du pays, mais qui s’est faite au profit d’une centaine de trusts, et au détriment de la population générale, où les inégalités se sont creusées et où la pauvreté est devenue endémique. Cette crise-là a été le révélateur d’une absence de justice sociale, d’une non-intervention de l’État qui s’est de plus en plus désengagé finalement de ses responsabilités. On le voit déjà au niveau sanitaire. Notre système de santé est-il adapté à la situation actuelle ? Non. Cette politique a réduit les moyens des systèmes de santé et éducatif. C’est donc une crise conjoncturelle, qui est le révélateur d’une crise structurelle. La question sociale et économique en Israël ne fait pas la une, elle n’est pas prioritaire, alors qu’il y a des vrais problèmes. »

A LIRE : La crise a conduit des milliers de citoyens à avoir faim. Que fait l’État ?

Éliane évoque sa propre situation, des plus précaires depuis la crise du Corona : « J’ai dû fermer mon entreprise lors du premier confinement. J’avais une galerie d’art et je n’ai pas été indemnisée du tout. J’ai dû continuer à payer des frais, le loyer, la Arnona [taxe d’habitation], etc. Mon compagnon qui a un magasin de vélos a été dédommagé en tout et pour tout de deux mille shekels… Qui va rouvrir un magasin en Israël avec un tel gouvernement ? » Elle conclut en évoquant la jeune génération. Génération Corona, génération sacrifiée ? : « Les manifestants, ce sont des jeunes. Dans ces manifestations, ce sont eux les grands patriotes. Ils ne veulent pas partir comme beaucoup de diplômés le font. Ils veulent rester et vivre dignement dans leur pays. »

Des francophones manifestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Crédit : David Ben Ishay/Marco Sarrabia/
Valérie Dahan/Sabine Smadja)

Comment envisager l’après-Netanyahu ? David nous répond sans ambiguïté : « Ma conviction personnelle, c’est que je crois qu’après l’ère
Bibi on aura un gouvernement plus positionné au centre, prêt à poser les bases d’un assainissement économique, et qui à mon avis, dans sa forme, va plus ressembler à un programme de gauche que de droite. La réalité va imposer d’être plus présent dans les décisions économiques, plus régulateur, en renforçant les systèmes de santé, éducatif et social. J’appelle de mes vœux la reconstruction d’un camp de gauche social-démocrate. Une espèce de vigilance citoyenne va se construire et c’est une bénédiction, dans la mesure où ce mouvement a fait émerger un niveau de conscience beaucoup plus fort. Aujourd’hui, il y a la nécessité de suivre de manière plus attentive ce qui se passe, pour se mobiliser, quand nos politiques dérapent. »

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