Lorsque les proches d’Adir Mesika ont été invités à une cérémonie commémorative marquant les deux ans de son assassinat alors qu’il participait au festival Supernova, c’est une invitation écrite de sa propre main qu’ils ont reçue.
Cette intention bouleversante a été rendue possible grâce au projet Ot Hayim, un projet sur lequel a travaillé, deux ans durant, un groupe de graphistes, dont l’objectif était de transformer l’écriture manuscrite des victimes de l’attaque du Hamas du 7 octobre en polices de caractères accessibles au public.
« L’écriture manuscrite a vraiment, à mon avis, un caractère très intime, comme une empreinte personnelle », a déclaré Sheerie, la mère de Mesika, au Times of Israel. « On dit qu’on peut connaître la personnalité de quelqu’un, à travers son écriture manuscrite. »
Depuis la pire attaque terroriste de l’histoire du pays, une vague de projets commémoratifs a déferlé sur Israël. Les proches des victimes leur rendent hommage à travers de très nombreuses façons, notamment via des autocollants, des tatouages, des rouleaux de la Torah ou encore des créations musicales. Le nom du projet, Ot Hayim, signifie « signe de vie » en hébreu. C’est également un jeu de mots sur le mot hébreu ot, qui veut également dire ‘lettre de l’alphabet ». Le projet offre aux familles un moyen unique et très personnel de voir une partie de l’être cher qu’ils ont perdu continuer à vivre, éternellement.
Pour la famille Mesika, le fait de pouvoir utiliser l’écriture manuscrite d’Adir sur des invitations, sur le site web en sa mémoire et dans le cadre d’autres initiatives commémoratives en son nom, notamment le don de bagues de fiançailles à de jeunes couples, permet de « créer un véritable lien avec lui », explique Sheerie. « Comme si c’était lui qui lançait les invitations. C’est extrêmement émouvant. »
Au début de l’année, quand la police a été finalisée et mise en ligne sur le site web, Sheerie se rappelle s’être sentie « tellement émue. Nous étions réellement bouleversés ».
À ce jour, plus de 70 polices sont disponibles sur le site du projet Ot Hayim. Chacun peut ainsi les télécharger et les utiliser dans ses propres projets et créations. Si la grande majorité sont des polices hébraïques, trois des victimes commémorées disposent également de polices en anglais : Mesika, la sergente-chef Noa Price et la sergente Yael Leibushor. Daniel Levi, pour sa part, a une police en espagnol, qui convient aussi pour écrire en anglais.
Les polices sont gratuites et libres d’utilisation. Le site accepte les dons, et demande à ceux qui utilisent les polices de partager leurs projets avec les familles. Chaque page du site présente la police, relate l’histoire de la personne décédée à qui appartient cette écriture, et permet aux utilisateurs d’essayer la police en tapant quelques mots dans une case qui affiche instantanément leur texte.
Ce projet est une idée originale de Leah Marmorstein Yarchi. Graphiste et créatrice de polices de caractères originaire de Kfar Haroeh, elle cherchait, comme de nombreuses autres personnes durant les premières semaines de la guerre, un moyen de mettre ses compétences et ses talents au service de la cause.
Un mois environ après l’attaque, on lui a demandé de créer « quelque chose » avec l’écriture manuscrite de Niv Raviv, assassinée avec son petit ami au kibboutz Kfar Aza, le 7 octobre.
« Dès que j’ai reçu cette demande, j’ai décidé que cela ne s’arrêterait pas à Niv Raviv, et que ce serait une initiative d’envergure », se souvient Marmorstein Yarchi. En moins de 12 heures, elle a trouvé un nom pour le projet et rassembler autour d’elle un groupe de personnes partageant les mêmes idées, « qui voulaient faire quelque chose pour soulager toute cette souffrance ».
Ils ont alors lancé un programme pilote, travaillant dans un premier temps avec les familles de 10 personnes tuées. Ils ont veillé à respecter et intégrer toute la diversité de la société israélienne, tant parmi les concepteurs que parmi les victimes : druzes, Éthiopiens, religieux, laïcs, civils et soldats.
« C’était réellement un autre objectif pour moi, une autre mission dans cette initiative : être une source d’unité, rassembler des personnes de tous horizons dans un esprit de solidarité, des personnes qui travaillent ensemble par pur amour, sans aucune connotation politique », a-t-elle expliqué.
Marmorstein Yarchi et ses coéquipier – Yossi Biton, Moshe Hai, Shana Koppel, Yael Mesika et Atara Uzan (décédée tragiquement en septembre 2025) – se sont investis corps et âme dans le projet, chacun offrant bénévolement son temps.
Le projet, ajoute-t-elle, vise un objectif ultime : que « ces voix uniques qui s’expriment à travers une écriture manuscrite – quelque chose de si individuel, authentique et intime, qui porte véritablement les souvenirs, la nostalgie et les odeurs – préservent la présence des disparus et des héros à la fois dans l’immensité et dans le monde de nos vies ».
Selon Marmorstein Yarchi, pour de nombreuses familles, le processus qui consiste à transformer l’écriture manuscrite de leurs proches en une police de caractères s’apparente « en quelque sorte à une greffe d’organe, où une partie de l’être cher qu’ils ont perdu reste dans le monde, et continue d’exister de manière autonome ».
Sigal Price, mère de la soldate Noa Price tuée le 7 octobre à la base militaire de Nahal Oz, a confié avoir été « très, très émue » lorsqu’elle a découvert la police basée sur l’écriture de sa fille.
« C’est un peu comme s’ils avaient pris Noa, et qu’ils l’avaient ramenée à la vie à travers ces caractéres », a expliqué Sigal.
Noa a laissé derrière elle de nombreux cahiers d’école, couverts d’une écriture soignée et ordonnée, « et soudain, les voir sous la forme d’une police de caractères utilisable – chaque fois que je reçois des photos ou que quelqu’un choisit son écriture –, c’est extrêmement émouvant pour moi. C’est comme s’ils choisissaient Noa. »
Des enseignants de son entourage, a raconté Sigal, ont utilisé la police de caractères de Noa pour préparer leurs salles de classe en vue de la nouvelle année scolaire. Elle parle également d’une ancienne soldate de l’armée israélienne qui s’en est servie pour son projet de thèse universitaire.
Chaque fois qu’elle apprend que quelqu’un utilise cette police, dit-elle, « d’un côté, mon cœur fait un bond ; de l’autre, je suis si heureuse que les gens la découvrent et apprennent qui elle était, et qu’elle puisse ainsi toucher le cœur de nombreuses personnes ».
L’écriture de sa fille, ajoute Sigal, « était si unique et si esthétique, et reflétait si bien qui elle était : une personne sensible et douce d’un côté, mais extrêmement présente et très importante, à bien des égards. Elle avait tellement de beauté, à l’intérieur comme à l’extérieur ».
Le processus qui permet de transformer une écriture manuscrite en une police de caractères utilisable, souligne Marmorstein Yarchi, est complexe. Il « nécessite de nombreuses compétences, beaucoup de cœur et une solide expérience ». Deux ans après le lancement du projet, plusieurs dizaines de polices sont encore en cours de production ou en attente, précise-t-elle.
Les échantillons d’écriture que les familles lui envoient sont souvent très variés : notes scolaires, listes de courses, cartes d’anniversaire, lettres personnelles… Certains ont été écrits rapidement, d’autres plus lentement, et reflètent parfois toute une gamme d’émotions différentes.
Chaque graphiste, dit-elle, doit « repérer et retracer l’ADN des lettres, et comprendre quelles sont les lettres qui leur donneront l’essence de la personne, son âme, de manière à, ensuite, insuffler cette âme dans ces lettres, afin que la famille puisse les regarder et se dire « c’est bien lui ».
L’étape même de la collecte des échantillons d’écriture n’est pas toujours facile, a déclaré Marmorstein Yarchi. La famille de Lili et Ram Itamari, un couple assassiné le 7 octobre dans sa maison du kibboutz Kfar Aza, souhaitait profondément participer à cette initiative.
Mais la maison du couple a été réduite en cendres par les terroristes, et presque tous les documents manuscrits ont été détruits. « Les enfants ont dû se rendre sur le lieu de travail [de Ram], où ils ont trouvé des factures. Nous avons réellement récupéré les lettres à partir des factures et des rapports qu’il avait soumis. »
Lili, quant à elle, « écrivait des cartes de vœux et des cartes-cadeaux, que la famille a récupérées auprès de toutes sortes de personnes qui les avaient conservées », raconte-t-elle.
Selon Marmorstein Yarchi, aujourd’hui, alors que les blessures sont encore fraîches et que la guerre se poursuit, les polices de caractères « offrent aux gens de nouvelles possibilités » pour leurs projets commémoratifs. « Cela renforce la célébration de la mémoire, cela encourage de nouvelles idées pour rendre hommage aux victimes ».
Mais à l’avenir, dit-elle, « petit à petit, elles deviendront comme ‘David’ ou ‘Arial’, des polices que les gens utiliseront, qu’ils choisiront pour leur pertinence, pour leur beauté… Imaginez que vous ayez dans votre ordinateur, à côté de David et Arial, Niv Raviv et Eitan Fisch. C’est émouvant, c’est touchant. »
