JTA — Il y a cinquante ans, les chefs du mouvement Habad ont demandé au rabbin Moshe Lazar de Milan de superviser la production locale et l’exportation de l’etrog de Calabre, l’agrume utilisé par les Juifs pendant la fête des récoltes de Souccot.

La mission de Lazar est de s’assurer que le fruit est casher pour la fête et que les fermiers locaux n’utilisent pas de techniques non-casher pour stimuler le rendement et leurs profits. Ce fruit est déjà l’agrume le plus lucratif en Italie.

Cette année, Lazar, qui est maintenant âgé de 83 ans, doit se montrer particulièrement vigilant. Des gelées, cet hiver, ont détruit 90 % de la récolte, ce qui crée la plus grave pénurie jamais enregistrée dans la production d’etrogs de Calabre – ces citrons qui portent le nom de la région du sud dans laquelle ils ont été cultivés. L’Italie est l’un des trois exportateurs majeurs de ce fruit, avec Israël et le Maroc.

Le prix des citrons casher qui, lors des années normales, peut atteindre les 200 dollars en amont de Souccot, a doublé et triplé, faisant craindre aux communautés Habad du monde entier – qui accordent leurs faveurs à cette variété cultivée dans la Calabre – qu’elles ne se trouvent dans l’incapacité d’en acheter ou de même pouvoir se permettre d’en acquérir.

Cette pénurie pourrait également tenter des agriculteurs sans scrupules ou négligents.

« Le gel a brûlé les branches qui produisent le fruit », explique Lazar.

En raison de cette pénurie, Lazar, cette année, prend des fruits qu’il aurait considérés habituellement comme trop mal formés pour l’exportation, et ce tant que le citron est techniquement casher. Pour être vu comme tel, un etrog doit au moins faire la taille d’un oeuf, présenter une belle couleur jaune, une forme elliptique, il doit être intact (sa tige boisée, ou ‘pitom’ également) et posséder une écorce dure.

Samuel Ekstein de New York contrôle la qualité d'un cédrat à Santa Maria Del Cedro, dans le sud de l'Italie, le 14 septembre 2016 (Crédit : AFP PHOTO / ALBERTO PIZZOLI)

Samuel Ekstein de New York contrôle la qualité d’un cédrat à Santa Maria Del Cedro, dans le sud de l’Italie, le 14 septembre 2016 (Crédit : AFP PHOTO / ALBERTO PIZZOLI)

Mais même en utilisant le produit de catégorie B, « il n’y aura pas suffisamment de citrons jaunes de Calabre cette année », déplore Lazar.

C’est une mauvaise nouvelle pour les communautés Habad du monde entier en amont de Souccot qui, cette année, commencera le 4 octobre. L’etrog figure parmi les quatre espèces achetées par les Juifs lors de cette fête qui est également connue sous le nom de fête des Tabernacles.

Dans la ville ukrainienne d’Odessa, les membres de la congrégation du rabbin Avraham Wolff ont tenté d’acheter un seul citron jaune de Calabre pour la somme de 500 dollars via une boutique juive aux Etats-Unis.

« Nous nous inquiétons de ce que même à ce prix élevé, nous nous trouvions dans l’incapacité d’obtenir un fruit pour cette fête », confie Wolff à JTA. « Alors quelques-uns des patrons de cette communauté se sont réunis et ils ont décidé d’ouvrir une collecte pour garantir que nous ayons suffisamment d’argent pour un etrog de Calabre, quel qu’en soit le coût ».

Un agriculteur montre des citrons endommagés dans le nord de la Calabre, en Italie, où les citrons jaunes sont récoltés depuis des milliers d'années (Crédit : Luigi Salsini)

Un agriculteur montre des citrons endommagés dans le nord de la Calabre, en Italie, où les citrons jaunes sont récoltés depuis des milliers d’années (Crédit : Luigi Salsini)

Les années précédentes, la communauté avait acheté cinq etrogs de Calabre pour Souccot qui avaient été partagés par les institutions du mouvement Habad à Odessa, où vivent environ 50 000 Juifs. (Sous les termes de la loi juive, les Juifs doivent « posséder » un etrog durant la fête, mais une faille permet de les partager en tant que « cadeaux » entre plusieurs personnes. Les fruits ne sont pas dégustés mais transportés et placés à différents endroits durant les prières).

D’autres communautés peuvent passer outre les intermédiaires en achetant les fruits directement chez les producteurs durant les années normales pour environ 50 dollars la pièce. Mais cette année, les agriculteurs ont fait grimper leurs prix, et les fruits sont proposés à 150 dollars minimum et jusqu’à 350 dollars, selon le fils de Lazar, Berel, qui est un grand rabbin de Russie. Berel Lazar se rend en Calabre chaque année pour y trouver des citrons jaunes dans les vergers et les ramener en Russie pour les distribuer aux communautés de toute l’ancienne Union soviétique. Le jeune Lazar ne fait payer aux congrégations que ce qu’il paie aux agriculteurs.

Illustration : Un parfum d'etrog de la ligne Arquiste de  Carlos Huber's Arquiste line, L'Etrog Acqua. (Autorisation)

Illustration : Un parfum d’etrog de la ligne Arquiste de Carlos Huber’s Arquiste line, L’Etrog Acqua. (Autorisation)

Le lendemain de Souccot, le prix des citrons jaunes tombe à 1 dollar la livre, explique Berel Lazar. Les locaux utilisent le fruit pour faire des confitures et l’exploitent dans l’industrie du savon.

La production de citrons jaunes de Calabre, qui sont également appelés « yanover étrogim » parce qu’ils étaient transportés depuis la ville côtière italienne de Gênes, fait de ce fruit une cible irrésistible pour la manipulation, dit Berel Lazar.

Certains producteurs tentent d’augmenter leurs marges au détriment des normes strictes de la casheroute que Moshe Lazar a mises en oeuvre depuis 50 ans. Une ruse est de greffer secrètement le citronnier qui produit les etrog, particulièrement vulnérable, à un autre plus résistant, ce qui le rend plus robuste mais non-casher. Une autre astuce consiste à coller des fruits et des branches issus d’un arbre non-casher sur un arbre casher.

Illustration  : des commerçants juifs viennent du monde entier pour acheter des etrogs auprès de producteurs marocains comme Mohammed Douch à Assads, le 8 septembre 2015 (Crédit : Ben Sales/JTA)

Illustration : des commerçants juifs viennent du monde entier pour acheter des etrogs auprès de producteurs marocains comme Mohammed Douch à Assads, le 8 septembre 2015 (Crédit : Ben Sales/JTA)

Et tandis que règne une atmosphère « d’amitié et de respect mutuel » entre les agriculteurs locaux et la petite équipe de superviseurs qui travaillent avec Moshe Lazar, « malheureusement, il n’y a pas une relation de confiance », estime Berel Lazar. Il note que le commerce d’etrogs – lucratif – n’a pas échappé à l’attention de la mafia italienne qui, suggère-t-il, pourrait bien faire pression sur les producteurs pour tenter de faire passer des citrons non-casher pour des citrons casher dans le but d’augmenter les profits.

Même si les etrogs sont cultivés en Israël, au Maroc et même aux Etats-Unis, Berel Lazar explique que l’etrog de Calabre est « clairement et visiblement supérieur » aux autres – notamment à ceux qui sont produits en Israël sur des arbres apportés depuis les vergers de Calabre. Mais pour Chabadniks, la préférence accordée aux etrogs de Calabre trouve également sa justification dans les textes bibliques.

Selon les traditions Habad, le Talmud, un texte central dans le judaïsme, suggère que Dieu a légué le sud de l’Italie à Esaü, premier fils d’Isaac et héritier de la « richesse de la terre », telle qu’elle est désignée dans le livre de la Genèse.

La région de production de l'etrog dans le nord de la Calabre s'étend entre, d'un côté, la mer Tyrrhénienne et les montagnes de l'autre (Crédit : Luigi Salsini)

La région de production de l’etrog dans le nord de la Calabre s’étend entre, d’un côté, la mer Tyrrhénienne et les montagnes de l’autre (Crédit : Luigi Salsini)

« Cela signifie que le citron jaune de Calabre vient du sol le plus riche, ce qui en fait le meilleur fruit », dit Berel Lazar.

Face à la pénurie, Berel Lazar s’est appuyé cette année sur un quota de 300 à 500 fruits pour les communautés russes – une simple fraction de la totalité du verger lors des années normales, lorsque des dizaines de milliers d’etrogs quittent la Calabre et ses 100 producteurs approximativement en amont de la fête de Souccot.

« Je ne peux pas en prendre autant que ce que je voudrais et tous les envoyer en Russie alors que le reste du monde n’en a pas », confie-t-il.

Des clients examinent les branches de palmier et les citrons - connus également sous le nom de lulav et d'etrog - pour y trouver des imperfections au marché à quatre espèces de Jérusalem le 16 septembre 2013 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Des clients examinent les branches de palmier et les citrons – connus également sous le nom de lulav et d’etrog – pour y trouver des imperfections au marché à quatre espèces de Jérusalem le 16 septembre 2013 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

En pratique, toutes les communautés habad attendent avec impatience les etrogs de Calabre et la demande est particulièrement élevée là où le mouvement a de nombreux fidèles – en premier lieu en Israël, en France, aux Etats-Unis et dans l’ancienne Union soviétique.

Moshe Lazar explique qu’il prévoit que les vergers se remettront pleinement dans un an ou deux, faisant de cette pénurie une « difficulté très temporaire ».

Mais elle n’est pas nouvelle, note son fils.

« La tradition hassidique a de nombreux récits de villes russes où les Juifs se sont battus pour trouver un etrog pour Souccot, raconte Berel Lazar. « Cette année, nous faisons revivre cette tradition ».