Et si la guerre des Six jours avait lieu aujourd’hui
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'Il existait une angoisse sincère dans la société pour le destin d'Israël'

Et si la guerre des Six jours avait lieu aujourd’hui

L'Etat juif vulnérable de 1967 avait rassemblé un large soutien sur le continent. Aujourd'hui, le pays fort et viable est très critiqué, mais pas par la Russie

Manifestation pour la "séparation du CRIF et de l'Etat" et pour le boycott d'Israël sur la place du Châtelet, à Paris, le 1er avril 2017. (Crédit : Thomas Samson/AFP)
Manifestation pour la "séparation du CRIF et de l'Etat" et pour le boycott d'Israël sur la place du Châtelet, à Paris, le 1er avril 2017. (Crédit : Thomas Samson/AFP)

AMSTERDAM (JTA) — Peu après l’éclatement de la guerre des Six Jours, Ronny Naftaniel sollicitait des donations dans la rue et récoltait beaucoup d’argent dans une boîte portant les mots « pour Israël ».

Juif d’Amsterdam alors âgé de 19 ans, Naftaniel était l’un des nombreux militants pro-Israël de l’Europe occidentale qui ont collecté l’équivalent de centaines de milliers de dollars de la part d’individus soutenant Israël dans son combat contre ses voisins arabes, qui étaient largement perçus comme des agresseurs plus puissants.

Au Pays-Bas particulièrement, la guerre a entraîné une mobilisation populaire de citoyens ordinaires qui ont participé à des collectes massives de sang, des groupes de prières dans les églises, des manifestations de solidarité et des campagnes d’autocollants placés sur des voitures qui a eu tellement de succès que, pour une fois, le slogan « Je soutiens Israël » était omniprésent. Des entreprises et des syndicats hollandais ont mobilisé leurs membres pour récolter des millions pour Israël.

« Il existait une angoisse sincère dans la société pour le destin d’Israël et un soulagement quand il a vaincu », s’est souvenu Naftaniel, qui a longtemps dirigé le Centre pour l’Information et la Documentation sur Israël, basé à La Haye, jusqu’à sa retraite en 2012. « Cela a entraîné un sentiment d’affection et de bonne volonté extraordinaire, dans les médias aussi. C’était universel et fédérateur. »

Aujourd’hui, Israël pourtant est une question qui divise aux Pays-Bas et dans toute l’Europe occidentale, où les grands médias remettent parfois en question le droit même d’Israël à exister parmi les critiques sur ce qui est perçu comme une occupation des terres conquises en 1967.

Dans la rue, l’expression de solidarité avec Israël conduit à des attaques par des musulmans et la gauche pro-palestinienne, et est éclipsée par des manifestations de masse contre Israël où l’on entend souvent des slogans antisémites.

Manifestation contre la visite du Premier ministre Benjamin Netanyahu à La Haye, aux Pays-Bas, le 6 septembre 2016. (Crédit : Bart Maat/ANP/AFP)
Manifestation contre la visite du Premier ministre Benjamin Netanyahu à La Haye, aux Pays-Bas, le 6 septembre 2016. (Crédit : Bart Maat/ANP/AFP)

Parallèlement, l’est du continent a fait le chemin inverse : alors qu’en 1967, le seul fait de mentionner Israël pouvait conduire à l’emprisonnement, l’Etat juif est maintenant largement apprécié en Europe de l’Est et en Russie, comme un allié et un modèle de réussite.

Ces profonds changements, qui peuvent affecter le futur des Juifs européens, sont enracinés dans des changements bien plus larges que la simple perception dans certaines sociétés du conflit israélo-palestinien. En effet, ils reflètent le développement spectaculaire des systèmes de valeurs, démographiques et économiques, à la fois en Israël et sur le continent avec lequel il cultive des liens culturels forts.

Ervin Kohn, dirigeant de communauté juive en Norvège, se préparait pour sa bar-mitzvah quand la guerre des Six Jours a éclaté.

« Dans ma famille, nous étions très préoccupés du futur d’Israël avant et pendant la guerre, et cette angoisse était partagée par toute la société norvégienne, a-t-il déclaré. Aujourd’hui, ce serait différent. »

La semaine dernière, le plus grand syndicat de travailleurs de Norvège a renforcé son discours anti-Israël pour inclure un appel à un boycott total du pays.

Et aux Pays-Bas, où les syndicats avaient donné des millions en 1967 pour défendre Israël, les membres de la Fédération hollandaise des Syndicats ont débattu en janvier du boycott d’Israël lors d’un atelier de travail (aucune décision n’a été prise et la fédération n’a pas de politique de boycott d’Israël). Dans le même temps, des militants pro-palestiniens organisent régulièrement des manifestations appelant à un boycott d’Israël en face du grand magasin Bijenkorf à Amsterdam, qui collectait des fonds pour Israël en 1967.

Des touristes israéliens devant un stand du BDS avec des photos et des drapeaux palestiniens, appelant à la "Palestine libre", à sur la place de Dam, au centre d'Amsterdam, en Hollande, le 24 juin 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Des touristes israéliens devant un stand du BDS avec des photos et des drapeaux palestiniens, appelant à la « Palestine libre », à sur la place de Dam, au centre d’Amsterdam, en Hollande, le 24 juin 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Des changements radicaux se sont également produits en Suède, où Israël était très populaire dans les années 1960. C’était la destination préférée de milliers de volontaires dans des kibboutzim pendant les décennies qui ont suivi.

L’année dernière, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré que la Suède « n’est pas un ami d’Israël » après que sa ministre des Affaires étrangères, Margot Wallstrom, a critiqué Israël pour avoir « exécuté » des Palestiniens qui ont tenté de tuer des Israéliens, et accusé Israël d’avoir incité aux attaques terroristes en Europe.

Kohn relie le changement dans l’attitude envers Israël d’abord aux « gouvernements israéliens [qui] ont trainé des pieds » pour obtenir un accord de paix avec les Palestiniens, a-t-il déclaré. Kohn préconise de faire autant pression sur Israël que sur les Palestiniens pour la paix, mais en Norvège, Israël « n’est pas perçu comme ayant fait ce qu’il pouvait afin de combler les aspirations nationales palestiniennes », a-t-il ajouté.

A travers l’Europe occidentale, des militants critiques d’Israël ont interpellé l’Etat juif sur son traitement des Palestiniens, y compris avec des expositions tenues dans des églises sur la détention d’enfants, des accusations de torture et le meurtre de civils pendant des périodes d’affrontements avec des groupes terroristes palestiniens ou d’autres groupes.

Manifestation pour la "séparation du CRIF et de l'Etat" et pour le boycott d'Israël sur la place du Châtelet, à Paris, le 1er avril 2017. (Crédit : Thomas Samson/AFP)
Manifestation pour la « séparation du CRIF et de l’Etat » et pour le boycott d’Israël sur la place du Châtelet, à Paris, le 1er avril 2017. (Crédit : Thomas Samson/AFP)

Toutefois, le grand rabbin des Pays-Bas, Binyomin Jacobs, qui avait 18 ans en 1967, analyse les changements d’attitude envers Israël dans la lignée des changements démographiques à l’intérieur de l’Europe occidentale, ce qui n’a pas grand chose à voir avec Israël.

L’augmentation du sentiment anti-Israël et antisémite en Europe occidentale ne peut pas être compris, a expliqué Jacobs, sans prendre en compte l’arrivée, depuis 1970, de millions de musulmans arabes et turques.

« Des gens font des émeutes à des manifestations anti-Israël, lancent des bombes incendiaires sur des maisons avec des drapeaux israéliens ou chantent ‘Hamas, Hamas, Juifs dans les chambres à gaz’ dans la rue. Ces gens n’agissent pas par frustration de telle ou telle politique, a-t-il déclaré à JTA. Ils sont souvent des immigrants de pays musulmans où le sentiment anti-Israël et l’antisémitisme constituent un élément normal de leur éducation. »

Des membres du mouvement féministe Liliths, ancienne branche des Feman, jettent du faux sang dans les couloirs de l'aéroport de Liège pour protester contre l'opération Bordure protectrice, le 26 août 2014. (Crédit : Nicolas Lambert/Belga/AFP)
Des membres du mouvement féministe Liliths, ancienne branche des Feman, jettent du faux sang dans les couloirs de l’aéroport de Liège pour protester contre l’opération Bordure protectrice, le 26 août 2014. (Crédit : Nicolas Lambert/Belga/AFP)

En 2014, des manifestants lors de rassemblements anti-Israël en Belgique ont crié de tuer des Juifs à Anvers. La Haye aux Pays-Bas, la France, l’Allemagne et beaucoup d’autres endroits ont connu d’autres événements anti-Israël. Cette année là, alors qu’Israël combattait le Hamas dans la bande de Gaza, une femme qui arborait un drapeau israélien sur sa maison d’Amsterdam a reçu des bombes incendiaires sur son balcon. Neuf synagogues de France ont également été attaquées pendant les hostilités.

Alors que les attitudes des populations envers Israël se sont dégradées en Europe occidentale, elles se sont améliorées au-delà de la reconnaissance dans les anciens états communistes de l’est, selon Jehoshua Raskin, un rabbin du Habbad qui travaille en Russie et est né en 1948 à Nijni Novgorod, à l’est de Moscou.

Raskin et sa mère ont été qualifiés de traitres par des officiers du KGB qui menaçaient de les faire emprisonner en 1967 après leur demande de quitter la Russie pour Israël.

« Maintenant Israël, qui était diabolisé pendant le communisme comme l’ennemi commun de ‘nos frères arabes’ et comme un méchant capitaliste, est synonyme de succès en Russie », a déclaré Raskin, qui avait 18 ans lorsque la guerre a éclaté.

L’année dernière, le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre Benjamin Netanyahu ont célébré les 25 ans des relations diplomatiques lors d’un événement festif au Théâtre du Bolchoï à Moscou. A son arrivée dans la capitale russe, Netanyahu a été accueilli avec un tapis rouge et un orchestre. Sa femme, Sara, a reçu des fleurs.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse, Sara, avec le président russe Vladimir Poutine (au centre) au théâtre du Bolchoï à Moscou, le 7 juin 2016. (Crédit : Haim Zach/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse, Sara, avec le président russe Vladimir Poutine (au centre) au théâtre du Bolchoï à Moscou, le 7 juin 2016. (Crédit : Haim Zach/GPO)

« Nous avons une fondation solide de confiance et de compréhension sur laquelle nous baser pour préparer des projets pour l’avenir », a déclaré Poutine lors de la visite.

Sous Poutine, « les communautés juives, qui autrefois se tenaient à distance de tout ce qui concernait Israël pour rester en sécurité, fêtent maintenant des événements culturels avec des drapeaux israéliens, a déclaré Chaim Chesler, le fondateur du Limmud FSU, un groupe éducatif juif qui travaille dans l’ancienne Union soviétique depuis 1992.

L’hostilité soviétique envers Israël a également rendu Israël populaire parmi les ennemis de la Russie à travers l’Europe de l’est, a déclaré Chesler. Il en va de même pour la Finlande, a ajouté Gideon Bolotowsky, un ancien dirigeant de la communauté juive du pays. Une compassion assez large pour Israël existe jusqu’à aujourd’hui en Finlande, a-t-il ajouté, où les manifestations pro-Israël organisées par les soutiens chrétiens de l’Etat juif font habituellement de l’ombre aux événements anti-Israël.

« Vous devez vous souvenir qu’en comparaison à d’autres états européens, la Finlande a très peu de musulmans », a souligné Bolotowsky. (Selon un rapport du département d’Etat américain de 2016, la Finlande compte 65 000 musulmans, représentant 1 % de sa population).

Dans les pays d’Europe occidentale avec des populations musulmanes plus importantes, l’hostilité envers Israël est en train d’être adoptée par les politiciens à la recherche des votes musulmans.

Aux Pays-Bas, les élections générales de mars ont vu un parti radical pro-Islam obtenir une représentation au Parlement pour la première fois. Le parti, DENK, soutient un boycott total de l’Etat juif, et son dirigeant a refusé de serrer la main de Netanyahu lors d’une visite à La Haye.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, à La Haye, aux Pays-Bas, en janvier 2012. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, à La Haye, aux Pays-Bas, en janvier 2012. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

Et en France, le candidat du Parti socialiste aux présidentielles, Benoit Hamon, a parlé avec une naïveté surprenante du besoin de prendre en compte les sensibilités musulmanes dans la mise en place d’une politique sur le conflit israélo-palestinien.

Dans un entretien de 2014, Hamon a déclaré que soutenir la création d’un état palestinien était le « meilleur moyen [pour les socialistes] de récupérer notre électorat dans les banlieues et les quartiers – à savoir les électeurs musulmans – qui ne soutenaient pas la position pro-israélienne adoptée par le président François Hollande. »

En Suède, Israël était populaire en 1967 parce qu’il était perçu comme pouvant perdre la guerre, selon George Braun, le dirigeant de la communauté juive de Göteborg.

« Ensuite, lorsque Israël est apparu comme une entité puissante et robuste, les Palestiniens ont repris ce rôle », a-t-il déclaré. En outre, « les médias suédois sont devenus plus partisans contre Israël. »

Pourtant, Braun déclare qu’il ne regrette pas l’époque où Israël était plus populaire en Suède.

« C’était bien d’avoir tout le monde de notre côté, a-t-il déclaré, mais je préfère un Israël fortement critiqué qui est fort et viable plutôt qu’un pays faible et à l’avenir incertain qui est aimé par tout le monde. »

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