A Jedwabne, un nouveau « centre d’information » nie un massacre de Juifs commis par des Polonais en 1941
La famille d’un Juif ayant survécu au massacre de Jedwabne tente de faire retirer cette nouvelle installation : "Nous l’appelons le musée du déni, parce que c’est très exactement ce qu’il est", déplore-t-il
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VARSOVIE, Pologne (JTA) — Dans la ville polonaise de Jedwabne, où les historiens s’accordent à dire que les habitants avaient tué la majorité de leurs voisins juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, un tout nouveau « centre d’information » nie dorénavant ces crimes.
Ce centre d’information s’est installé dans deux conteneurs maritimes qui dominent tout le site de commémoration. Sur un des conteneurs, sur le côté, une phrase est écrite en polonais : « La terre ne ment pas » — le slogan promu par tous ceux qui estiment que l’exhumation du site permettrait de disculper la responsabilité des Polonais de Jedwabne dans les atrocités commises à l’encontre des Juifs.
Les conteneurs ont été placés là au début du mois et leur mise en service a été saluée par une cérémonie d’inauguration qui a été partagée en ligne par un militant d’extrême-droite, Wojciech Sumlinski. L’année dernière, il s’était attribué le mérite d’avoir placé sept blocs de roche, aux abords du mémorial officiel de Jedwabne, sur lesquels figuraient des plaques qui niaient toute responsabilité des Polonais dans les atrocités, et qui affirmaient que, dans l’Histoire, les Juifs n’avaient cessé d’ourdir des complots contre les Polonais.
« Nous l’appelons le musée du déni, car c’est très exactement ce qu’il est », s’exclame Abraham Waserstein, dont le grand-père Szmul Wasersztein avait été l’un des rares survivants du massacre de 1941, lors d’un entretien avec la Jewish Telegraphic Agency. « Placer ces conteneurs à Jedwabne revient à profaner encore davantage les seuls vestiges de la communauté juive qu’il y a encore là-bas, l’héritage de notre famille sur ce lieu ».
Waserstein, qui est étudiant en droit à l’université Duke, raconte que lui et sa famille sont entrés en contact avec des militants locaux avec pour objectif de faire retirer ces nouveaux pavillons. Mais le combat risque d’être difficile : les blocs de pierre que Sumlinski a installés l’année dernière sont toujours sur place et ils apparaissent dans la vidéo qu’il a diffusée pour montrer les nouveaux ajouts.
Szmul Wasersztein avait fait partie des quelques Juifs qui avaient survécu, le 10 juillet 1941, lorsque des habitants polonais avaient rassemblé et tué des centaines de leurs voisins juifs – qui avaient été brûlés vifs dans une grange pour la majorité d’entre eux.
Le témoignage de Wasersztein en 1945 avait été déterminant pour documenter le massacre qui avait eu lieu à Jedwabne et il avait entraîné la condamnation de douze résidents polonais de la ville, en 1949. Son témoignage avait également été au cœur de « Voisins », un ouvrage de l’historien Jan Tomasz Gross qui avait déclenché un intense débat national quand il avait été publié, en l’an 2000.
Les crimes de Jedwabne – en rupture avec les récits historiques qui mettaient uniquement l’accent sur le statut de victime et sur l’héroïsme des Polonais sous le régime nazi – seront devenus un symbole de la complicité polonaise dans la Shoah.
L’ancien président Aleksander Kwasniewski avait officiellement présenté des excuses pour le pogrom en 2001, et une enquête officielle qui avait été réalisée par l’Institut polonais de la mémoire nationale avait confirmé, l’année suivante, que le massacre avait été perpétré par des Polonais.
Mais Jedwabne est depuis devenu un sujet brûlant dans la politique polonaise – alors que certains politiciens d’extrême droite affirment dorénavant que cela avait été les Allemands qui avaient perpétré les atrocités, estimant que les recherches menées sur les complicités polonaises dans l’horreur s’apparentent à des tentatives de diffamation de leur nation. Parmi ceux qui prônent un récit révisionniste figure le président qui a été élu l’année dernière, Karol Nowrocki.
Sumlinski, le militant d’extrême-droite, a expliqué que la cérémonie qui a eu lieu samedi avait marqué « ce moment où les groupes proches des milieux juifs, ces gens qui avaient semé le mensonge de Jedwabne, ont finalement perdu la bataille pour Jedwabne ».
Certains militants et politiciens nationalistes ont appelé à procéder à des exhumations sur le site dans le but de prouver que les victimes ont été abattues par des officiers allemands et qu’elles n’ont pas été brûlées vives par des Polonais (Une exhumation partielle survenue en 2001 avait permis de conclure que les habitants polonais de la ville avaient été responsables du massacre – mais les exhumations avaient finalement été interrompues, la loi juive interdisant de troubler le repos des morts.)
En plus de l’exposition qui a paru appeler à des exhumations, un autre conteneur qui a été installé ce mois-ci appelle à mettre en place « les conditions nécessaires à la recherche et à la défense de la vérité historique », évoquant « l’intérêt national de la Pologne ».
Sumlinski s’est attaqué à plusieurs reprises au Musée Polin de l’histoire des Juifs de Pologne, à Varsovie, l’un des principaux musées juifs au monde, dans des vidéos qui ont été filmées devant les installations.
Il a expliqué que le nouveau « musée » de Jedwabne incarnait « un lieu de résistance, peut-être l’une de nos dernières lignes de défense contre ce qui est préparé contre nous, contre la vision de Polin, contre la stratégie qui a été mise en place par le ministre [de la Justice] Żurek pour soutenir la vie juive et lutter contre l’antisémitisme ».
Les commémorations annuelles du pogrom de 1941 sont régulièrement perturbées à Jedwabne. Au mois de juillet dernier, Grzegorz Braun, député d’extrême droite au Parlement européen, avait rejoint des manifestants qui avaient temporairement empêché le grand rabbin de Pologne, Michael Schudrich, et d’autres visiteurs de quitter le mémorial en bloquant leurs voitures.
Anna Bikont, une journaliste juive polonaise pour Gazeta Wyborcza, qui a écrit sur Jedwabne dans son livre de 2004 « Le crime et le silence », affirme que la contestation des récits historiques concernant la ville mobilise toujours sa communauté de moins de 2 000 habitants.
« Il est impossible de gagner des élections à Jedwabne si on ne dit pas que ce que Gross a dit est un mensonge », explique Bikont.
Elle-même avait interviewé deux frères, Zygmunt et Jerzy Laudański, qui avaient joué un rôle de premier plan dans le massacre. Ils ont purgé respectivement des peines de six et huit ans de prison. Des peines qui ont toutefois été raccourcies lors d’une vague d’amnistie décrétée par le dirigeant Władysław Gomułka, après la mort de Joseph Staline, en 1956.
« Ils m’ont assuré qu’ils ne l’avaient pas fait », dit Bikont. « Mais en même temps, ils m’ont dit que je devais faire savoir à Adam Michnik, mon chef à Gazeta Wyborcza, que si nous commencions à écrire sur ce que les Polonais avaient fait aux Juifs, les Polonais commenceraient à écrire sur ce que les Juifs avaient fait aux Polonais. Et que ce ne serait pas une bonne histoire pour les Juifs, et qu’il valait donc mieux ne pas le faire. C’était une menace ».
Les deux frères avaient confié à la journaliste qu’à leur retour de prison, ils avaient été acclamés à Jedwabne et que des fêtes avaient été organisées en leur honneur.
Tout en luttant contre les installations qui nient la véracité du témoignage de son grand-père, Waserstein s’est également lancé dans la défense des droits. Lui et les membres de sa famille ont fondé une association à but non lucratif, Shoah Truths, pour lutter contre le négationnisme par l’éducation, l’engagement communautaire et le soutien juridique.
Ils travaillent également à la première traduction en anglais des mémoires de Wasersztein, « La denuncia : 10 de julio de 1941 », un livre qui a été publié à titre posthume en 2001. Wasersztein avait passé la majeure partie de sa vie à Cuba et au Costa Rica après la guerre.
Et ils ont porté plainte au pénal en Pologne, l’année dernière, concernant ces blocs de pierre, affirmant que ces installations constituaient une profanation et s’apparentaient à une incitation à la violence. L’enquête a été prolongée jusqu’au mois de juillet, date qui marquera le 85e anniversaire du pogrom.
« Bien sûr, nous voulons que les pierres soient retirées, bien sûr, nous voulons que le musée [négationniste] soit interdit », s’exclame Waserstein. « Mais en fin de compte, tout comme mon grand-père avait déposé sa plainte en 1945 pour rétablir la vérité et pour dire : ‘Voici la vérité’, c’est très exactement ce que nous voulons faire ».
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