A Kafr Qasim, les jeunes Arabes mettent le cap sur la formation et l’emploi
Pour lutter contre la montée de l'anarchie et la vague de violences, un programme s'adresse aux jeunes qui se dirigent vers la délinquance pour les préparer à entrer sur le marché du travail
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Mohammad Azbarga, un jeune originaire du sud d’Israël, âgé de 25 ans, savait que la violence qui ravage la communauté arabe était au cœur de ses inquiétudes quand il a rejoint d’autres adolescents et jeunes âgés d’une vingtaine d’années dans une salle de conférence de Kafr Qasim, la semaine dernière. Toutefois, jamais il n’aurait pu imaginer à quel point les événements allaient le toucher.
Mais il a vu les actualités.
« Aujourd’hui, je me suis réveillé, j’ai allumé mon téléphone et j’ai vu qu’une femme avait été assassinée à proximité de notre village, » raconte Azbarga à un groupe d’employés municipaux et de journalistes qui prennent part à une visite de cette ville à majorité arabe, située dans le centre du pays. « J’ai été très choqué. Je me préparais à évoquer toutes ces violences à un moment de la journée et soudain, voilà que je me réveille et que j’apprends qu’une femme est assassinée ».
La victime, Aisha Kabua, 48 ans, avait été retrouvée tuée par balle à l’aube, son corps sans vie abandonné sur le bord de la route 80 dans la ville d’Ararat an-Naqab, une localité située dans le désert du Néguev, juste à côté de l’habitation d’Azbarga, qui vit à Kuseife.
Quelques heures plus tôt, un Arabe avait été abattu dans un café de Jaffa et, à 6h30, une troisième personne avait été tué par des coups de feu à Lod.
Azbarga est venu à Kafr Qasim dans le cadre d’un programme dont l’objectif est d’aider à éloigner les jeunes adultes et adolescents arabes de la criminalité en les orientant vers le marché du travail. Ce sont des Arabes israéliens en provenance de tout le pays qui se sont retrouvés pour discuter des solutions à apporter à la vague de crimes violents qui frappe leurs communautés.
Les huit participants, ce jour-là, ont rejoint le programme Matzpen-Tech, qui dure un an, dans le but d’échapper au cycle des violences qui a fini par dominer le quotidien de nombreux citoyens arabes, au cours de ces dernières années. Un grand nombre d’entre eux ont été les témoins directs de la violence qui sévit au sein de leur communauté, et certains ont même perdu des êtres chers dans des meurtres.
Les meurtres commis dans les heures qui ont précédé la réunion – ils n’auraient eu aucun lien les uns avec les autres – ont marqué un pic dans la spirale de violences qui touche déjà la société arabe.
Depuis le début de l’année 2025, ce sont 149 Arabes israéliens qui ont perdu la vie dans des incidents criminels violents – ce qui représente une augmentation de 13 % par rapport au nombre de victimes qui avait été enregistré l’année dernière à la même période, selon Abraham Initiatives, qui traque les meurtres dans la société arabe.
Les meurtres s’étaient multipliés dans les villes et dans les villages arabes au cours de la dernière décennie – mais le problème s’est considérablement aggravé en 2023, lorsque le nombre de meurtres a grimpé à 244 en un an : il y en avait eu 116 en 2022. Le précédent record, établi en 2021, était de 126 meurtres.
Il y a dix ans, 58 meurtres avaient été enregistrés dans les communautés arabes sur l’ensemble de l’année. Au rythme actuel, ce chiffre atteindra les 250 morts cette année.
« Être arabe en Israël aujourd’hui, c’est avoir un sentiment d’incertitude quotidienne, c’est se sentir en danger tout le temps », indique Sara, une jeune femme de 22 ans qui est originaire de Lod, une ville mixte judéo-arabe, qui demande à ce que son nom de famille ne soit pas révélé. Elle raconte qu’elle a perdu un ami proche, il y a tout juste un an. « J’ai fait cette expérience et je sais très exactement ce que l’on ressent », affirme-t-elle.
Une récente enquête sur la société arabe qui a été commandée par l’université de Tel Aviv a établi que 75,4 % des citoyens arabes estimaient qu’ils manquaient de sécurité personnelle. Une forte majorité des personnes interrogées (54 %) a déclaré que le problème le plus urgent à prendre en charge était la criminalité et la violence dans les communautés arabes – le problème le plus important restant, aux yeux de 23% des sondés, la fin de la guerre à Gaza.
Sara raconte que quand elle entend parler d’un nouveau meurtre, « la première question que je me pose est toujours de savoir si, cette fois encore, il s’agira d’une personne que je connais ».
La police présente souvent la criminalité dans la communauté arabe comme une simple question de répression, décrivant les opérations menées dans les localités arabes comme visant à imposer la « gouvernance » ou la « souveraineté ».
Mais le personnel de l’AJEEC-NISPED, un groupe de la société civile basé dans le Néguev, qui a fondé Matzpen-Tech, indique que des problématiques économiques profondément enracinées sont à l’origine du problème, affirmant que la force brute ne suffira pas à éradiquer la vague de criminalité incessante.
Ce qu’il faut, c’est investir dans l’éducation en direction des populations arabes et dans les programmes d’études supérieures, en offrant aux familles à faibles revenus une alternative prometteuse à la criminalité comme moyen de gagner de l’argent, explique le codirecteur général du groupe, Sliman Al-Amour.
La réunion de Kafr Qasim, à laquelle ont participé des membres du personnel de l’AJEEC, des employés municipaux, des participants au programme Matzpen-Tech et d’autres personnes, a été organisée pour marquer la violence sans précédent dans la société arabe et mettre en lumière les efforts déployés pour lutter contre la criminalité.
Le cheikh Kamal Rayan, fondateur de l’ONG Aman, le Centre arabe pour une société sûre en Israël, s’élève contre l’idée que la violence serait un « problème culturel » arabe. Il affirme qu’un tel point de vue n’explique pas la hausse massive des meurtres au cours des dernières années.
Elle n’explique pas non plus l’écart considérable entre la société arabe israélienne et les pays arabes voisins. Le nombre de victimes de meurtres par million d’habitants au sein de la communauté arabe d’Israël s’élève à 120 cette année, un taux qui est astronomique par rapport à la Jordanie, où il est de 10, et au Liban, où il est de 22, selon les données qui ont été compilées par les Nations unies. En Cisjordanie, il y a neuf meurtres par million d’habitants.
Parmi les citoyens juifs d’Israël, huit personnes par million d’habitants ont été assassinées cette année.
L’écart entre les sociétés arabe et juive n’a pas toujours été aussi important en ce qui concerne les taux d’homicide, les deux communautés ayant historiquement connu des taux relativement faibles.
En 1980, 17 Arabes et 18 Juifs avaient été tués pour un million d’habitants, selon le Centre de recherche et d’information de la Knesset.
Selon les experts, la situation avait commencé à changer au milieu des années 1980 à un moment où la police avait sévi contre le crime organisé dans les villes juives, poussant la mafia à s’installer au sein de la communauté arabe. Soutenus par le manque de banques et par les politiques qui limitaient les approbations pour les nouveaux logements, les syndicats du crime s’étaient enracinés avec des prêts au marché noir, des rackets de protection et d’autres types de crime organisé qui avaient proliféré en même temps que les violences meurtrières. Les tueries ont également été alimentées par les conflits entre clans et les violences faites aux femmes.
Rayan, qui dirigeait, dans le passé, le conseil local de Kafr Bara, avait fondé le centre Aman après que son fils, qui avait ouvert un supermarché dans la ville, a été assassiné en pleine rue.
« Nous sommes une famille ordinaire. J’ai un fils comptable et un autre qui étudie la médecine en Allemagne. Lorsque je suis entré dans le domaine [de la prévention de la criminalité], j’ai découvert que ce n’était pas mon fils, mais notre société tout entière qui avait été assassinée », raconte-t-il.
Le maire de Kafr Qasim, Haitham Taha, présente sa ville en disant qu’elle est un modèle pour le reste de la société arabe, en vantant les mérites de sa garde civile, qui est localement prise en charge.
Ces équipes de sécurité, qui existent depuis longtemps, constituent une alternative à la police, qui, selon Taha, est souvent mal équipée pour lutter contre la criminalité au sein de la société arabe. Non seulement elles aident à lutter contre la criminalité, mais elles étouffent également les conflits avant qu’ils ne tournent à la violence.
Taha, habitant de longue date de la ville qui a été élu à sa tête il y a deux ans, indique qu’il a été surpris par l’efficacité des gardes, mais qu’il les connaissait déjà au début du siècle. Il note qu’ils avaient aidé à expulser les familles criminelles qui avaient tenté d’entrer dans la ville il y a déjà deux décennies.
« Ces équipes ont commencé à traiter les problèmes à la source ; il y a un différend entre voisins, ils s’en occupent – ils le résolvent au lieu de le laisser se développer… Avec le temps, la ville s’est développée, et ces équipes particulières se sont développées en parallèle », explique-t-il. Il souligne l’importance croissante de Kafr Qasim en tant que ville accessible au cœur du pays, avec une économie en croissance constante et trois zones industrielles distinctes.
En effet, en déambulant dans le centre-ville, il y a un sentiment de sécurité et il y a aussi un sentiment d’ouverture dans les discussions avec les passants. Toutefois, tout n’est pas parfait à Kafr Qasim : trois de ses habitants ont été assassinés au cours des douze derniers mois malgré les efforts livrés par la municipalité, la police et la garde civile.
L’astuce des NEETs
Les conflits existent dans toutes les communautés – qu’elles soient juives ou arabes – mais tous les désaccords ne se soldent pas par un meurtre.
Selon les représentants de l’AJEEC, le problème des conflits non-gérés qui dégénèrent finalement en violences est avant tout une question socio-économique – et la solution est d’investir davantage dans la jeunesse arabe.
La chercheuse Nasreen Haddad Haj-Yahya déclare que 34,5 % des Israéliens âgés de 18 à 24 ans, au sein de la société arabe, entrent dans la catégorie des « NEET », c’est-à-dire qu’ils ne suivent pas d’études, qu’ils n’ont pas d’emploi ou qu’ils ne suivent pas de formation. C’est l’une des causes sous-jacentes de la montée en flèche du taux d’homicide dans le secteur arabe, affirme-t-elle, car l’inactivité entretient des liens bien documentés avec la criminalité et la violence. La moyenne nationale n’est que de 18 %.
Haj-Yahya présente des données qui montrent qu’un élève arabe, dans le système scolaire distinct qui est celui de la communauté, recevra en moyenne 35 % de financement public en moins qu’un élève juif. Un écart qui apparaît de manière évidente dans les résultats des tests normalisés PISA de l’OCDE, qui constituent une référence internationale en matière de compétences académiques : la majorité des élèves arabes obtient ainsi des résultats inférieurs au niveau minimum en lecture, en sciences et en mathématiques.
Les étudiants arabes sont confrontés à un obstacle supplémentaire après l’obtention de leur diplôme en raison de leur exclusion de l’armée ou du service national, qui peuvent souvent constituer une voie d’accès au marché du travail.
Matzpen-Tech est conçu pour amener les jeunes Arabes sur le point d’entrer dans la délinquance vers des moyens de subsistance productifs. Pour trouver des candidats, l’AJEEC travaille avec le bureau du procureur afin d’identifier les jeunes Arabes israéliens qui doivent assumer les conséquences judiciaires de délits relativement mineurs.
Les participants bénéficient d’opportunités de formation et de tutorat axées sur la technologie et d’autres domaines des STIM. Le programme est intensif et il exige des participants qu’ils assistent à des sessions cinq jours par semaine, huit heures par jour, pendant six mois.
Yazan Amar, 24 ans, originaire de Kuseife, a rejoint le programme après avoir été emprisonné pour conduite dangereuse. Il a été assigné à résidence pendant quatre mois et il n’a eu qu’une seule solution pour sortir de chez lui chaque jour : s’inscrire au programme de formation professionnelle. Il travaille aujourd’hui au sein de l’entreprise de télécommunications Bezeq.
« Un mois de prison m’a suffi pour prendre conscience du fait que je devais changer de cap », affirme-t-il.
la Communauté du Times of Israël !







