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Analyse

Alors que la guerre s’achève, Téhéran doit désormais faire face à son peuple en colère

Un expert estime que les véritables défis commencent maintenant pour le pouvoir clérical, confronté aux attentes des Iraniens et à une économie dévastée

Des policiers marchant devant une immense banderole arborant le drapeau de la République islamique, sur la place de la Révolution islamique, à Téhéran, en Iran, le 14 juin 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP)
Des policiers marchant devant une immense banderole arborant le drapeau de la République islamique, sur la place de la Révolution islamique, à Téhéran, en Iran, le 14 juin 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

DUBAÏ/LONDRES (Reuters) – Les dirigeants du régime iranien ont résisté à une campagne militaire américaine, mais leurs véritables difficultés pourraient ne faire que commencer, alors qu’ils doivent désormais gérer les revendications contradictoires des partisans de la ligne dure, convaincus d’avoir gagné, et celles d’une population appauvrie et en colère.

Les puissants partisans de la ligne dure au sein de la République islamique sortent renforcés d’une confrontation de trois mois qu’ils estiment avoir remportée. Ils souhaitent donc voir leurs hauts-responsables adopter une position ferme lors des prochaines négociations avec les États-Unis et faire du réarmement une priorité, convaincus de pouvoir étouffer toute dissidence interne par la force.

Les Iraniens ordinaires, en revanche, espèrent désespérément que les dividendes de la paix, ou les ressources financières débloquées, seront utilisés pour améliorer leur niveau de vie et leur offrir de meilleures perspectives, après une guerre destructrice qui a succédé à des années de sanctions douloureuses.

Les deux camps nourrissent de fortes attentes, avec des revendications contradictoires et peu de patience. En arrière-plan plane le spectre de nouvelles manifestations de masse, à l’image de celles qui avaient été réprimées violemment par les autorités au mois de janvier – au cours desquelles elles avaient tué des milliers de manifestants.

« Dès que la guerre prendra fin et vu la fragilité de cet accord provisoire, les véritables problèmes commenceront pour le pouvoir clérical iranien », a expliqué Hamidreza Azizi, chercheur invité au German Institute for International and Security Affairs à Berlin.

Quatre responsables iraniens et un ancien responsable ont décrit à Reuters les pressions auxquelles la République islamique est désormais confrontée, alors que la population sort de la guerre et prend la mesure des dégâts infligés à l’économie du pays.

Des passants au bazar traditionnel de Tajrish, au nord de Téhéran, en Iran, le 15 juin 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

Trois de ces responsables ont indiqué que la population attendait du gouvernement qu’il utilise tout allègement financier obtenu grâce à une levée partielle des sanctions ou au déblocage d’avoirs gelés pour la relance de l’économie et pour l’amélioration des conditions de vie.

L’un d’entre eux, un haut responsable qui a décrit les Iraniens comme « lassés de la guerre et des difficultés économiques », a indiqué que ces fonds seraient probablement consacrés à la reconstruction, à l’injection de liquidités dans le système bancaire et à des mesures plus larges de soutien à l’économie.

Les quatre responsables ont soit reconnu ouvertement, soit évoqué le risque de nouvelles manifestations si les autorités ne parvenaient pas à améliorer le niveau de vie de la population. L’un d’entre eux a qualifié l’accord visant à mettre fin à la guerre « d’arme à double tranchant », en raison des attentes accrues des Iraniens.

Cet ancien responsable, issu du camp réformiste, a indiqué que ces risques étaient parfaitement compris au plus haut niveau du régime iranien et que c’était l’une des raisons pour lesquelles Téhéran avait accepté l’accord visant à rouvrir le détroit d’Ormuz.

Le protocole d’accord destiné à mettre fin à la guerre, que Téhéran et Washington doivent signer vendredi, devrait inclure une aide financière pour la République islamique, qui pourrait être complétée si les parties parviennent à conclure un accord plus large d’ici la fin de l’été.

Un homme consulte son smartphone devant une fresque rendant hommage aux écoliers tués lors d’une frappe à Minab, probablement perpétrée par les États-Unis, dans le nord de Téhéran, en Iran, le 15 juin 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

L’économie iranienne est confrontée à une inflation très élevée, à l’effondrement de sa monnaie, à un chômage généralisé, ainsi qu’aux dégâts considérables subis par l’industrie et les infrastructures depuis le début de la guerre, dont la réparation nécessitera des investissements importants.

« Sur le plan intérieur, l’Iran dispose désormais d’une marge de manœuvre limitée pour maîtriser la situation. Les États-Unis se sont toujours intéressés aux évolutions internes en Iran et ils continuent de le faire », a déclaré Saeed Laylaz, économiste et analyste politique iranien.

Pour obtenir un allègement durable des sanctions – allègement qui permettrait aux entreprises iraniennes de retrouver l’accès aux marchés mondiaux et financiers – un accord plus large avec les États-Unis sur le programme nucléaire de Téhéran serait nécessaire, mais cette perspective reste éloignée.

Les partisans de la ligne dure cherchent à tirer parti de leur rôle pendant la guerre

Tout au long de la guerre, les autorités de la République islamique ont réprimé la dissidence par des avertissements sévères, des sanctions draconiennes et le déploiement de leurs partisans lors d’une série quasi-ininterrompue de rassemblements et d’autres événements de soutien au régime.

Après avoir passé des années à exhorter les autorités à adopter une ligne plus dure face à l’Occident et à démontrer la puissance de la République islamique par des actions telles que le blocage du détroit d’Ormuz, les partisans de la ligne dure se sentent confortés dans leurs positions et ils s’attendent à voir leurs efforts récompensés.

Le camp des partisans de la ligne dure regroupe plusieurs factions, dont le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Toutefois, si les Gardiens sont désormais prêts à accepter un accord pour aider la République islamique à survivre, ce n’est pas le cas du Front Paydari.

Ce mouvement rassemble d’éminents députés, des responsables politiques expérimentés et des personnalités influentes des médias, et il bénéficie du soutien d’une partie de la population qui est descendue dans les rues depuis le début de la guerre pour afficher son appui au régime.

S’ils ne sont pas suffisamment puissants pour renverser la politique de l’État, ils peuvent néanmoins compliquer la tâche du pouvoir en place.

Un homme passe en scooter devant un panneau d’affichage géant représentant l’ancien dirigeant iranien Ali Khamenei, au centre, et son fils, le guide suprême, l’ayatollah Mojtaba Khamenei, avec une inscription en arabe disant « Merci, Iran », à Dahiyeh, dans la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le 15 juin 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

Nombre d’entre eux sont consternés par le fait que Téhéran accepte désormais de négocier avec Washington au lieu d’attendre d’obtenir de meilleures conditions, en particulier après l’assassinat du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, le premier jour du conflit.

« Ils concluent un accord avec l’ennemi qui a fait de notre chef un martyr, alors que nous avions gagné la guerre. Où est donc la vengeance pour le sang de l’imam Khamenei ? Quel genre de gouvernement islamique est-ce donc là ? Et maintenant, ils proposent de serrer la main des assassins de l’imam, ce vendredi », a déclaré Hossein, un membre de la milice volontaire Basij dirigée par le Corps des gardiens de la révolution islamique, utilisant un titre honorifique pour désigner le défunt dirigeant iranien et demandant à ce que son nom de famille ne soit pas publié.

L’un des quatre responsables interrogés par Reuters a reconnu la nécessité de répondre aux difficultés de la population, mais il a affirmé que la guerre avait montré que les capacités militaires de la République islamique devaient rester la priorité absolue.

« La reconstruction de la puissance militaire iranienne se poursuivra à plein régime », a-t-il ajouté.

Si l’accord provisoire entraînait une injection rapide de fonds dans l’économie, le gouvernement pourrait, pour l’instant, repousser le moment où il devra rendre des comptes à la population, a estimé Azizi.

« Le défi le plus immédiat pour les dirigeants est de convaincre leur propre base de soutien, composée de partisans de la ligne dure, qu’il s’agit en réalité d’un bon accord. Et cela parce qu’au cours de la guerre et pendant le cessez-le-feu, ils se sont fortement appuyés sur cette minorité radicale », a-t-il ajouté.

Des passants passent sous un panneau d’affichage représentant le portrait de l’ayatollah Ali Khamenei, le Guide suprême iranien assassiné, dans le centre-ville de Téhéran, en Iran, le 15 juin 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

Pour compliquer encore davantage la situation des autorités, la dernière grande vague de manifestations, entre 2022 et 2023, a entraîné un recul de facto de l’application des règles vestimentaires imposées aux femmes dans l’espace public. Depuis les manifestations de masse qui ont suivi la mort en détention de Mahsa Amini, les femmes apparaissent de plus en plus souvent en public sans le voile obligatoire, défiant les règles imposées par le régime et provoquant la colère des partisans de la ligne dure.

Au cours de ce conflit, le pouvoir du CGRI s’est encore renforcé. Cela a contribué à porter son candidat préféré, Mojtaba Khamenei, au poste de Guide suprême au lendemain de l’assassinat de son père. Le nouveau Guide suprême n’a toutefois toujours pas fait d’apparition publique et le CGRI reste en position de force, selon les analystes.

« Ils pourraient être prêts à réprimer aussi bien les extrémistes idéologiques qui rejettent l’accord qu’ils ont contribué à négocier que les manifestants qui remettent en cause le système de la République islamique », a déclaré Alex Vatanka, chercheur senior au Middle East Institute de Washington.

« Je pense qu’ils s’en prendront à quiconque remettra en cause le consensus, car depuis la disparition d’Ali Khamenei, le maintien du contrôle intérieur est devenu une priorité absolue. Certaines libertés sociales seront tolérées, comme le fait pour les femmes de sortir sans voile, mais il n’y aura aucune tolérance envers les libertés politiques », a-t-il déclaré.

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