Ce juif non-sioniste se veut la réponse des Verts britanniques au populisme d’extrême droite
Zack Polanski souhaite diriger un parti progressiste farouchement anti-Israël – et il utilise pour ce faire l'icône populiste Nigel Farage comme exemple un brin déroutant
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LONDRES – Depuis sa victoire aux élections législatives de juillet dernier, le gouvernement travailliste britannique rivalise avec le parti populiste de droite, Reform UK, en ce qui concerne les gros titres de la presse mais aussi les suffrages.
Dirigé par Nigel Farage – un partisan du président américain Donald Trump, qui l’a surnommé avec admiration « M. Brexit » – Reform est en tête des sondages d’opinion, a pris un siège aux travaillistes lors d’une élection spéciale sans compter le contrôle d’un grand nombre d’autorités locales.
Mais alors que le Parti travailliste et l’opposition conservatrice luttent pour contrer le parti Reform UK, l’un des principaux politiciens juifs du pays fait son possible pour prendre la direction du parti des Verts, classé à gauche.
Zack Polanski, actuellement chef adjoint des Verts et membre de la Greater London Authority (GLA), parle volontiers d’« éco-populisme » et promet, s’il est élu, un parti « beaucoup plus fort, beaucoup plus audible, beaucoup plus efficace ». Il dit aussi qu’il y a beaucoup à apprendre du succès de Farage.
« Est-ce le Farage de gauche ? » questionnait ITV News, lors de son interview de Polanski, qui est âgé de 42 ans, en juin dernier.
Les partisans de Polanski ont un autre exemple en tête : celui de Zohran Mamdani, le démocrate d’extrême gauche qui a remporté le mois dernier l’investiture du parti pour la mairie de New York. Les deux hommes, affirment-ils, « montrent que l’on n’est pas obligé de se caler sur les objectifs de la droite et qu’il est toujours possible de fixer ses propres objectifs », et que la « politique radicale » peut être « amusante, personnelle et reconnaissable ».
Le Parti vert – avec sa ligne anti-Israël dure, favorable au mouvement BDS – doit choisir, pour l’élection de son dirigeant, entre l’environnementalisme conventionnel de deux de ses quatre députés – Adrian Ramsay et Ellie Chowns – et l’approche plus populiste de Polanski.
Ces dernières années, bien qu’en marge de la vie politique britannique, les Verts n’ont cessé de progresser. Les déçus du Parti travailliste – passé de 34 % à 22 % d’opinions positives – pourraient aider le parti à se développer et compliquer la réélection du Premier ministre Keir Starmer dans quatre ans.
Lors des élections générales de l’an dernier, les Verts ont remporté trois sièges de plus à la Chambre des communes – leur plus forte représentation à ce jour – et le parti compte maintenant 800 membres du conseil au sein de plus de 170 autorités locales.
Contrairement à Ramsay et Chowns, qui se présentent sur une liste commune dans le but de co-diriger le parti, Polanski a choisi de ne pas avoir de colistier, estimant que le parti avait besoin de « quelqu’un au sommet… Un visage aisément reconnaissable. »
Gay et végétalien, Polanski – qui a refusé d’être interviewé pour cet article – a une vie mouvementée. Né David Paulden à Salford, dans le nord-ouest de l’Angleterre, il a changé de nom à l’âge de 18 ans.
« Mon beau-père s’appelait David et cela ne me plaisait pas d’être une sorte de mini version de lui », a-t-il récemment déclaré au magazine Big Issue. Il a donc choisi de s’appeler Zack, en hommage au réfugié juif Zach du roman de Michelle Magorian, Goodnight Mister Tom. Il a aussi abandonné le nom de Paulden pour prendre celui de Polanski – le nom de famille de son grand-père avant que la famille ne décide d’angliciser son nom pour ne pas prêter le flanc à l’antisémitisme qui sévissait alors en Grande-Bretagne, à son arrivée d’Europe de l’Est, au début du XXe siècle.
Le fait d’être gay et juif a permis à Polanski de comprendre la marginalité, explique-t-il dans une interview de 2022. Changer de nom était important pour lui, explique-t-il, parce qu’il voulait être fier de ce qu’il était.
Avant d’entrer en politique, Polanksi, qui a fréquenté une école d’art dramatique à Atlanta, en Géorgie, a été acteur et a, à ce titre, joué dans des pièces de théâtre immersives, sans oublier son expérience d’hypnothérapeute. En 2013, il s’est fait une petite notoriété dans le monde des tabloïds en étant cité par le journal The Sun : il y affirmait que l’hypnose pouvait augmenter le tour de poitrine de sa journaliste. (Embarrassé par l’incident, il a par la suite présenté des excuses.)
En politique, ses premières amours l’ont porté vers les libéraux-démocrates centristes – il a représenté le parti lors des élections de 2016 à la Greater London Authority – mais il est depuis devenu une figure de proue de la gauche avec les Verts, qu’il a rejoints en 2017. En 2021, il a été élu à la Greater London Authority et est devenu le chef adjoint du parti un an plus tard. À l’époque, il plaidait pour que le parti prenne position au-delà des seules questions environnementales qui lui avaient permis d’attirer, dans les villes, les déçus du travaillisme et dans les campagnes, ceux du conservatisme.
« Il n’y a pas de justice environnementale sans justice raciale, sociale et économique », a-t-il fait valoir lors de sa candidature réussie à la direction adjointe.
Les expériences radicales de Polanski – il a été lors d’une manifestation d’Extinction Rebellion contre le changement climatique en 2019 – ne seront sans doute pas un frein pour les 60 000 membres des Verts, qui commenceront à voter pour élire leur nouvelle direction en août, avec un résultat attendu le 2 septembre.
En revanche, son argumentaire destiné à faire des Verts une version de gauche de Reform UK risque de moins bien passer. Selon les commentateurs politiques, cette campagne oppose des « professionnels sobres, axés sur l’élection » – incarnés par Ramsay, co-chef du parti depuis 2021 – et des « militants insurgés ».
Polanski se veut on ne peut plus clair : il souhaite faire bouger les lignes. « Nous devons être nettement plus audacieux au niveau de l’offre », a-t-il déclaré après avoir annoncé sa candidature.
Quitte à, pour cela, s’inspirer de Farage.
« Les gens en ont plus qu’assez des deux vieux partis. C’est le moment de tous les dangers car Nigel Farage est prêt à prendre cette place », a déclaré Polanski lors d’une interview au Guardian en mai dernier. « Loin de moi l’idée de faire du Nigel Farage. Malgré tout, il y a des choses à apprendre sur la façon de s’adresser aux gens. Être sensible et professionnel, ce sont là des qualités. Mais ce n’est pas le plus important, selon moi. »
A l’occasion d’autres entretiens, Polanski a déclaré que Farage disait « des choses très puissantes », même si c’était « fondé sur de la désinformation et des mensonges ».
Les Verts, explique-t-il, doivent en tirer des leçons. « Pas en faisant la même politique, que je méprise, mais avec le même sens du récit. » C’est le coeur de la croyance forte de Polanski dans « l’éco-populisme » – « toujours fondé sur des preuves, la science, les chiffres – sans jamais s’en éloigner – tout en racontant une histoire puissante. »
Polanski reproche au Parti travailliste d’aider et encourager Farage en « protégeant les richesses et le pouvoir des super-riches ».
Son désir de garer les chars des Verts sur les pelouses des travaillistes s’enracine dans une politique dure : les 40 sièges pour lesquels les Verts sont arrivés en deuxième position aux dernières élections sont actuellement détenus par le parti de Starmer, et la plupart se trouvent dans des zones urbaines – Londres, Manchester, Leeds ou encore Merseyside. Selon de récents sondages, si un Britannique sur cinq dit envisager de voter pour les Verts aux prochaines élections, cela tient beaucoup à ceux qui ont voté pour le Parti travailliste en 2024.
« Cela ne tient pas seulement à Keir Starmer. Je pense qu’ils ne reviendront jamais en arrière. Ils n’ont pas quitté le Parti travailliste, c’est le Parti travailliste qui les a quittés », a-t-il déclaré à The Big Issue.
Polanski ne cache pas non plus son désir de faire du pied à la gauche du Parti travailliste. Il a ouvertement parlé de « dérouler le tapis rouge » aux députés travaillistes de gauche désireux de faire défection pour rejoindre les Verts. Plus polémique encore, il a annoncé qu’il serait prêt à accueillir Jeremy Corbyn, l’ancien chef du Parti travailliste d’extrême gauche élu député sans étiquette en juillet dernier. « « Mais bien sûr » a-t-il répondu à un journaliste à propos d’une possible arrivée de Corbyn chez les Verts.
« Quand nous sommes sur la même ligne, nous parlons des mêmes problèmes. » (Actuellement, des rumeurs circulent selon lesquelles Corbyn pourrait s’allier à l’ex-députée travailliste Zarah Sultana, très controversée.)
Si la question des possibles transfuges du Labour reste purement spéculative, Polanski a d’ores et déjà obtenu le soutien d’anciens fidèles de Corbyn. Owen Jones, le commentateur et militant d’extrême gauche qui a soutenu les Verts en juillet dernier, l’a annoncé comme une alternative de gauche au populisme à la Farage.
« Il y a de plus en plus de déçus à la gauche du Parti travailliste, mais à l’heure actuelle, elle est fragmentée et démoralisée », a déclaré Jones récemment. « Polanski est le meilleur pari des Verts pour inverser la vapeur. »
La volonté de Polanski de courtiser Corbyn et ses anciens partisans peut sembler étrange de la part d’un politicien juif de premier plan. En effet, Polanski avait critiqué la montée de l’antisémitisme au sein du Parti travailliste sous la direction de Corbyn, en déclarant en 2018 qu’il était « un juif pro-européen », « deux raisons pour lesquelles je ne pouvais pas voter pour le Parti travailliste de Jeremy Corbyn ».
Mais le candidat à la direction des Verts est revenu sur ses déclarations en disant au média d’extrême gauche Novara Media, le mois dernier, qu’il « ne m’était pas utile de supposer que le Parti travailliste était en proie à l’antisémitisme alors que nous savons maintenant que ce n’était manifestement pas vrai ». Il a ajouté que Corbyn n’avait pas traité la question « parfaitement ». Corbyn a été suspendu du parti travailliste en 2020 après avoir répondu à un rapport accablant de la Commission pour l’égalité et les droits de l’homme en affirmant que le problème de l’antisémitisme au sein du parti avait été « considérablement exagéré pour des raisons politiques ».
Polanski a aussi défendu le parti des Verts lors des élections générales de l’an dernier, suite à des rumeurs d’antisémitisme dans ses rangs. « La question de l’antisémitisme doit être traitée avec attention et soin », a déclaré Polanski en réponse à une enquête du journal The Times. « Il faut que nous soyons clairs sur l’amalgame qui est fait entre la critique légitime du gouvernement israélien et l’antisémitisme. » Polanski a également déclaré que si l’antisémitisme ne serait « jamais toléré au sein du Parti vert », d’autres partis « militarisaient » la question.
Polanski dit qu’il n’est pas sioniste et qu’il a évolué vers une position plus dure sur Israël. Il a déclaré à un intervieweur, en mai dernier, qu’il avait grandi dans « une famille très sioniste, dans la croyance qu’Israël était le centre de tout et qu’il devait être défendu à tout prix. Ce qui est très différent de ma politique actuelle. » Il a ajouté : « Je m’identifie vraiment comme juif, je suis très fier d’être juif, je suis très impliqué dans la culture juive, mais je ne suis certainement pas sioniste. » Lors d’une autre interview, l’an dernier, Polanski a déclaré que sa position sur Israël avait changé parce qu’Israël « avait changé ».
Il assure que sa nouvelle position lui a valu des attaques « vicieuses » de la part des « soi-disant communautés juives dominantes ». Il n’hésite pas à dénoncer des organismes communaux comme le Conseil des députés des Juifs britanniques, qu’il a surnommé « le Conseil des députés du gouvernement israélien ».
La position de Polanski reflète la ligne pro-palestinienne du parti des Verts et son hostilité envers l’État juif. Le parti soutient la reconnaissance unilatérale par la Grande-Bretagne d’un État palestinien et « un effort international urgent pour mettre fin à l’occupation illégale des terres palestiniennes ». Lors de leur conférence annuelle en septembre dernier, les Verts ont réaffirmé leur soutien au mouvement BDS, adopté une motion qualifiant Israël d’« État d’apartheid » et l’ont accusé de perpétrer un « génocide ».
Le parti a appelé à plusieurs reprises le Royaume-Uni à cesser toute vente d’armes à Israël et « imposer un large éventail de sanctions », ajoutant que le gouvernement britannique devait soutenir publiquement « l’arrestation et le procès de tous ceux qui sont coupables de crimes de guerre – à commencer par le Premier ministre Netanyahu ». Il reproche également à Starmer « nombre de fanfaronnades » et de ne pas avoir pris de « mesures concrètes ».
Sans surprise, les Verts se sont vigoureusement opposés à l’action militaire d’Israël contre le programme nucléaire iranien. « Ces actions confirment qu’Israël est un État voyou opérant en dehors du droit international », a déclaré en juin Chowns, candidat à la direction et porte-parole du parti pour les affaires étrangères. Les actions des États-Unis et d’Israël ont également été dénoncées par la direction du parti comme des « agressions indéfendables ».
Les propos de Polanski sur le conflit sont tout aussi durs. Il accuse Israël de « commettre des crimes de guerre » et un « génocide » et affirme que « des dizaines de milliers d’innocents ont été massacrés ».
Lors d’une manifestation pro-palestinienne à Londres, en juin dernier, Polanski a redit que le gouvernement britannique n’était « pas seulement complice, mais participait activement » au « génocide à Gaza ». « Arrêtez de vendre des armes qui alimentent activement un génocide. Arrêtez Netanyahu et tous ceux qui sont coupables de crimes de guerre », a écrit Polanski sur X le mois dernier.
Polanski a également pris la parole lors d’un rassemblement devant l’ambassade des États-Unis, à Londres, pour protester contre les bombardements « horribles et illégaux » de l’Iran. « L’Iran était en train de négocier – quand Israël a lancé une guerre contre eux », a écrit Polanski.
Les attaques des Verts contre Starmer et le Parti travailliste, au motif qu’il n’a pas pris suffisamment position contre Israël, ont sans aucun doute donné lieu à des dividendes politiques. Lors des élections générales de l’an dernier, ils ont souligné à plusieurs reprises l’incapacité des députés travaillistes à voter en faveur d’un cessez-le-feu au Parlement. A Bristol, les Verts ont battu un membre de l’avant-ban de Starmer, après avoir distribué des tracts arborant le drapeau palestinien.
La campagne hyperactive de Polanski, fin connaisseur des réseaux sociaux, suggère que, s’il est élu en septembre, non seulement il orientera le Parti vert dans une direction plus populiste, mais aussi qu’il rehaussera son profil.
Les experts estiment toutefois que le système électoral britannique pourrait bien entraver la croissance du parti. « Les Verts bénéficient du soutien des électeurs progressistes qui ont soutenu le Parti travailliste l’an dernier, mais qui ont l’impression que le gouvernement les laisse tomber », a déclaré l’expert en sondages Peter Kellner.
« Si la Grande-Bretagne avait le système proportionnel d’Israël, elle serait en passe de faire des gains significatifs et pourrait éventuellement se retrouver dans une coalition de centre-gauche. Mais dans le cadre du scrutin majoritaire à un tour, le mieux qu’ils puissent espérer est de doubler leur nombre de députés, en passant de quatre à huit, sur les 650 sièges de la Chambre des communes.
Et, après s’être engagé à affronter Farage, Polanski pourrait-il finir par l’aider par inadvertance ? « S’ils réussissent à prendre des voix significatives aux travaillistes, le principal impact [des Verts] sera probablement de nuire aux travaillistes au niveau des sièges ciblés par les réformistes et les conservateurs – et donc de réduire le nombre de députés progressistes aux prochaines élections », prévient Kellner.
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