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Comment les Houthis aident l’Iran à faire de l’Arabie saoudite un moyen de pression

Soutenu par Téhéran, le groupe entend obtenir des concessions de la part du Yémen ; des analystes mettent en garde contre le risque de propagation du conflit à tout le Golfe

Des partisans des autorités houthies brandissent leurs armes lors d'une manifestation contre l'intervention saoudienne au Yémen, à Sanaa, le 9 octobre 2026. (Mohammed HUWAIS/AFP)
Des partisans des autorités houthies brandissent leurs armes lors d'une manifestation contre l'intervention saoudienne au Yémen, à Sanaa, le 9 octobre 2026. (Mohammed HUWAIS/AFP)

DUBAÏ (Reuters) — Les attaques des Houthis contre l’Arabie saoudite dépassent désormais le seul cadre du Yémen.

En s’en prenant aux infrastructures et salons d’investissement essentiels aux ambitions économiques de l’Arabie saoudite, ils entendent faire pression sur le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, afin qu’il cède aux conditions des Houthis au Yémen et convainque le président américain Donald Trump d’alléger le blocus américain qui étouffe l’économie iranienne, expliquent des sources saoudiennes, iraniennes et régionales.

Cette campagne est le signe d’un calcul de l’Iran et des Houthis selon lequel la prospérité, les ambitions d’investissement et la vulnérabilité de l’Arabie saoudite face aux perturbations en font un point de pression idéal dans une confrontation qui s’étend désormais du détroit d’Ormuz, à l’entrée du Golfe, jusqu’à Bab el-Mandeb, en mer Rouge.

Soumis à une pression économique et militaire de plus en plus forte depuis la guerre lancée par les États-Unis et Israël, le 28 février dernier, l’Iran tente de faire monter le prix à payer par Washington en s’en prenant à ses partenaires dans la région, explique Michael Knights, du cabinet de conseil stratégique Horizon Engage.

« Les Iraniens sont pris à la gorge », affirme-t-il. Incapables de forcer directement Washington à changer de cap, Téhéran et les Houthis « s’en prennent à l’Arabie saoudite, le point faible », ajoute-t-il, exploitant en cela la vulnérabilité économique du royaume et son besoin de stabilité.

Les Houthis ont un intérêt direct à l’allègement du blocus américain contre l’Iran, leur principal soutien régional.

Un relâchement de la pression qui pèse sur Téhéran renforcerait en effet ses capacités à maintenir le soutien politique, financier et militaire, ainsi que le flux d’armes et d’argent dont dépend le mouvement, estiment les États-Unis.

Un houthi porte un fusil lors d’un rassemblement tribal armé à Sanaa, au Yémen, le 7 octobre 2026. (Photo AP/Osamah Abdulrahman)*

Mais les Houthis ont également leurs propres exigences, indiquent deux sources saoudiennes et trois sources régionales proches du pouvoir saoudien, à savoir l’arrêt des opérations militaires saoudiennes et des restrictions sur les ports et aéroports yéménites, des vols réguliers vers l’Iran, le rétablissement du paiement des salaires, des compensations de guerre et la fin du soutien de Riyad au gouvernement reconnu du Yémen.

La satisfaction de ces conditions aurait pour effet de consolider le pouvoir des Houthis sur une grande partie du Yémen.

D’après un haut responsable iranien, les attaques des Houthis s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie plus large de l’Iran et de ses alliés visant à redéfinir l’équilibre régional des forces en s’en prenant aux infrastructures énergétiques et voies maritimes essentielles. Il ajoute que Riyad ne peut pas compter sur la protection américaine et doit, de ce fait, privilégier les négociations, raison pour laquelle, de son point de vue, les attaques houthies se poursuivront tant que les restrictions saoudiennes ne seront pas levées.

Cette stratégie place ben Salmane face à un dilemme, expliquent les sources proches des dirigeants saoudiens.

En effet, d’un côté, toute escalade risque de provoquer une guerre de plus grande ampleur susceptible de compromettre son programme de transformation économique, et de l’autre, toute concession risque de renforcer un mouvement qui conteste le pouvoir saoudien depuis des années.

Plus le conflit s’éternise, plus la menace pour la sécurité saoudienne, la confiance des investisseurs et la Vision 2030 s’alourdit.

Ni le service de presse du gouvernement saoudien, ni le ministère iranien des Affaires étrangères pas plus que le porte-parole des Houthis n’ont répondu aux demandes de commentaires.

Le porte-parole des Houthis, Mohammed Abdulsalam, nie que le groupe agisse sur ordre de l’Iran, affirmant que ses revendications relèvent de questions humanitaires déjà anciennes concernant l’Arabie saoudite, notamment la levée des restrictions sur les ports et aéroports yéménites, l’allègement des contraintes économiques et le paiement des salaires des fonctionnaires sur les ressources propres du Yémen.

« Nos exigences humanitaires n’ont rien à voir avec l’Iran ou qui que ce soit d’autre », affirme-t-il.

D’importantes conférences perturbées

L’Arabie saoudite a fait face à plusieurs attaques houthies d’une ampleur accrue, cette dernière semaine, notamment des frappes mortelles sur l’aéroport international Roi-Khaled de Riyad et une frappe contre Saudi Aramco, le plus grand exportateur de pétrole au monde et un pilier de l’économie, ce qui a provoqué un incendie sur plusieurs étages.

Des flammes s’élèvent dans une installation appartenant au géant pétrolier saoudien Aramco, au sud de Ryad, le 3 octobre 2026. (AFP)

Ces attaques ont perturbé la grande conférence pétrolière de Riyad et conduit au départ plusieurs dirigeants du secteur, sans parler du réaménagement des modalités du Future Investment Initiative (FII), un forum d’investissement mondial annuel, qui s’est tenu cette fois à distance.

Ce n’est pas la première fois que les Houthis frappent au cœur du royaume : en 2019, des attaques contre des installations d’Aramco avaient, un temps, interrompu l’acheminement de près de 5 % du pétrole mondial. Cela s’était produit suite à l’intervention de Riyad au Yémen, en 2015, suite à la prise de la capitale, Sanaa, par les Houthis.

La guerre s’était muée en un sanglant blocage militaire avant le cessez-le-feu, en 2022.

Les autorités saoudiennes estiment désormais que la pression militaire est leur seule solution, affirme Abdulaziz Sager, président du Gulf Research Center, dont le siège se trouve en Arabie saoudite.

« Ils sont arrivés à un point où il n’y a plus de négociations possibles », explique-t-il. « Ils n’ont pas d’autre choix que l’action militaire. »

Les Houthis ont le sentiment de se trouver en position de force, cherchant à faire reconnaître leur autorité à Sanaa et obtenir un allègement des restrictions sur le Yémen, analyse Fawaz Gerges, spécialiste du Moyen-Orient à la London School of Economics. « Ce que les Houthis demandent aujourd’hui, c’est la paix du vainqueur », estime-t-il.

Depuis qu’ils les ont bombardés, l’an dernier, en réponse aux attaques contre le trafic maritime en mer Rouge, avant de conclure un cessez-le-feu, les États-Unis sont peu enclins à une nouvelle campagne prolongée contre les Houthis, apprend-on de sources proches des autorités saoudiennes.

Les réticences de Washington laissent Riyad face à un conflit dans lequel la seule pression militaire pourrait ne pas suffire à obtenir un résultat décisif.

Les Saoudiens ont davantage de choses à perdre

Au début de la campagne des Houthis, ben Salmane a demandé de l’aide à Donald Trump pour lutter contre le groupe, ce que le président américain lui aurait refusé, ont expliqué des sources à Reuters le mois dernier. À la place, Washington aurait proposé une assistance au ciblage et un partage de renseignements.

Par la suite, Trump a déclaré envisager une action contre les Houthis, tout en donnant le sentiment de reporter sa réponse à l’après élections américaines de mi-mandat.

Le président américain Donald Trump et le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane marchent en direction du bureau ovale de la Maison-Blanche à Washington, DC, le 18 novembre 2025. (ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP)

Le Département d’État américain s’est référé aux précédentes déclarations de Donald Trump et du Secrétaire d’État Marco Rubio, qui ont condamné les attaques des Houthis contre l’Arabie saoudite.

La Maison-Blanche n’a pas répondu à la demande de commentaire.

Dans la mesure où drones et missiles ont révélé les vulnérabilités des défenses saoudiennes, les analystes estiment que le conflit risque de se transformer en une guerre d’usure dans laquelle les Houthis estiment que le temps et la géographie jouent en leur faveur.

Selon l’ex-négociateur américain Aaron David Miller, l’avantage du groupe réside non seulement dans sa position, non loin du verrou de Bab el-Mandeb, mais aussi dans l’asymétrie des enjeux.

« Les infrastructures saoudiennes ont bien davantage de valeur que celles des Houthis », souligne-t-il. « Ils ont nettement moins à perdre que les Saoudiens. »

L’analyste et spécialiste du Yémen, Farea al-Muslimi, affirme que la campagne des Houthis contre Riyad est une tentative d’affirmer leur suprématie régionale, au risque de provoquer un conflit bien plus vaste dans la péninsule Arabique.

Au cœur de la crise figure l’aporie de la feuille de route vers la paix soutenue par l’Arabie saoudite en 2023, laquelle offrait aux Houthis une voie vers la légitimité politique et des financements pour la reconstruction. Selon cette feuille de route, Riyad devait participer au financement des salaires du secteur public et de la reconstruction.

Le conflit en mer Rouge a fait dérailler ce processus au moment où les Houthis renforcent leur alignement sur l’Iran.

« Nous nous dirigeons vers le pire scénario », estime al-Muslimi. « Une guerre pire que celle de 2015. Qui sera plus sanglante, et l’Arabie saoudite y entrera avec moins d’alliés. »

Selon lui, aucune campagne efficace contre les Houthis n’est possible sans l’unité du Golfe, principalement entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

« Les Houthis ne sont pas seulement une menace pour l’Arabie saoudite », conclut-il. « Ils menacent l’ensemble du Golfe et la région tout entière. Ce n’est pas simplement une guerre saoudienne. C’est une guerre du Golfe. »

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