Conflit en Ethiopie: tensions régionales et crainte d’extension
"Le risque existe que les hostilités s'étendent à l'Érythrée et au Soudan", estiment Ahmed Soliman et Abel Abate Demissie, chercheurs du centre de réflexion Chatham House dans une note publiée jeudi
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Les hostilités dans le nord de l’Éthiopie ont récemment repris dans un contexte de tensions régionales dans la Corne de l’Afrique, issues de dynamiques complexes et d’alliances mouvantes, impliquant plusieurs acteurs extérieurs autour de la mer Rouge, voie maritime stratégique.
Le ton est monté mercredi quand l’Éthiopie a fermé son ambassade à Asmara et sommé dix diplomates érythréens de quitter le territoire, ce à quoi l’Érythrée a réagi en rompant ses liens diplomatiques avec son voisin.
L’Érythrée
Cette ancienne colonie italienne progressivement annexée par l’Éthiopie dans les années 1950 est devenue officiellement indépendante en 1993 après des décennies de lutte armée.
Mais les tensions ont subsisté, débouchant rapidement sur une guerre à grande échelle entre 1998 et 2000, suivie de 18 ans de relations glaciales entre les deux voisins.
Érythrée et Éthiopie n’ont rétabli leurs relations diplomatiques qu’en 2018, après l’arrivée aux affaires du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, ce qui a valu à ce dernier le prix Nobel de la paix l’année suivante.
Ce rapprochement a conduit Issaias Afeworki, qui dirige l’Érythrée d’une main de fer depuis son indépendance, à prêter main-forte à M. Abiy entre 2020 et 2022 durant le précédent conflit l’ayant déjà opposé au Front de libération du peuple du Tigré.
Ce parti, qui a dirigé l’Éthiopie durant trois décennies (1991-2018), est l’autorité de fait de cet État régional du nord éthiopien, frontalier de l’Érythrée.
Mais les relations entre MM. Issaias et Abiy se sont fortement dégradées depuis, sur fond notamment de revendications éthiopiennes répétées d’un accès souverain à la mer Rouge, dont l’a privée l’indépendance érythréenne.
Asmara accuse Addis Abeba de lorgner son port d’Assab.
L’Éthiopie dénonce en retour depuis des mois la collusion de l’Érythrée avec le TPLF, mais aussi les milices Fano qui ont pris les armes en 2023 dans l’Etat de l’Amhara.
Soudan
L’Éthiopie, qui partage au nord-ouest une frontière de près de 750 km avec le Soudan, est régulièrement accusée de servir de plateforme d’approvisionnement et de territoire de repli aux paramilitaires soudanais des Forces de soutien rapide (FSR), soutenues par les Émirats arabes unis, proche allié d’Addis Abeba.
L’Éthiopie accuse de son côté l’armée soudanaise (SAF), engagée dans un conflit ravageur contre les RSF au Soudan depuis 2023, de soutenir le TPLF au côté de l’Érythrée.
Des combattants du TPLF ont été signalés épaulant les SAF dans l’est soudanais, frontalier de l’Éthiopie et du Tigré.
Égypte
Le Grand barrage de la Renaissance (Gerd), construit par l’Éthiopie sur le Nil, est source de tensions récurrentes depuis plus d’une décennie avec l’Égypte, qui craint un tarissement de ses ressources en eau et dénonce une « menace existentielle ».
En 2024, Le Caire a signé avec l’Érythrée et la Somalie un accord de coopération sécuritaire perçu comme une nouvelle alliance régionale contre l’Éthiopie.
Somalie et Éthiopie entretiennent historiquement des relations tendues, aggravées par le rapprochement entre Addis Abeba et la République autoproclamée du Somaliland qui a fait sécession de Somalie depuis 1991 et n’a été reconnue – récemment – que par Israël.
L’Éthiopie a aussi expulsé jeudi un diplomate égyptien, sans invoquer de motif, entraînant une mesure similaire du Caire qui a invoqué « la réciprocité ».
Un responsable égyptien, cité jeudi soir par la chaîne Al-Qahera News, a dénoncé une mesure « regrettable et injustifiée », accusant l’Éthiopie de faire porter à des acteurs étrangers la responsabilité de ses « crises internes successives ».
Émirats arabes unis
Les Émirats, liés à l’Éthiopie par nombre d’accords bilatéraux, sont considérés comme l’un des principaux soutiens, notamment financiers, de M. Abiy.
Ils ont notamment fourni, durant le précédent conflit du Tigré entre 2020 et 2022, des équipements militaires à l’armée éthiopienne, dont des drones qui se sont avéré décisifs pour repousser définitivement les forces du TPLF fondant sur Addis Abeba fin 2021.
Même s’ils s’en défendent, leur soutien aux RSF est largement documenté et considéré comme potentiellement déstabilisateur pour la région, notamment au regard de la concurrence d’Abu Dhabi avec Ryad au Soudan et au Yémen.
La Somalie a annulé en janvier tous les accords la liant aux Émirats, très présents au Somaliland et vus comme un allié d’Israël, et signé un pacte militaire avec l’Arabie Saoudite.
Des risques de propagation?
« Le risque existe que les hostilités s’étendent à l’Érythrée et au Soudan », estiment Ahmed Soliman et Abel Abate Demissie, chercheurs du centre de réflexion Chatham House dans une note publiée jeudi.
Le gouvernement éthiopien va-t-il confiner le conflit au nord de l’Éthiopie « ou va-t-il envisager (…) des possibilités plus audacieuses? », s’interrogent-ils, comme « cibler l’Érythrée » dont « la priorité » est de « garder la guerre hors de son territoire ».
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