Dans la ville « la plus progressiste » du Royaume-Uni, le mémorial aux victimes du 7 octobre a été détruit à plusieurs reprises
Érigé par des proches d'Israéliens assassinés au kibboutz Nahal Oz, le site commémoratif de Brighton a clivé cette enclave libérale, entre soutien et une cinquantaine d'attaques
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BRIGHTON AND HOVE, Royaume-Uni — Par cette matinée ensoleillée de fin d’été, la vingtaine de personnes venues au Centre juif de Brighton et Hove se rassemblent pour la veillée hebdomadaire devant une grande photo d’Omri Miran, otage du Hamas depuis le 7 octobre 2023. Autour d’eux, les arbres sont ornés de rubans jaunes et un drapeau israélien flotte doucement au vent.
Scène on ne peut plus naturelle mais aussi tristement incongrue.
Située sur la partie sud des côtes anglaises, Brighton est la ville qui a élu le premier député vert de Grande-Bretagne. C’est l’une des communautés les plus progressistes du Royaume-Uni et elle s’enorgueillit d’une atmosphère ouverte et tolérante.
Et pourtant, ces deux dernières années, le mémorial dédié aux victimes du Hamas a été pris pour cible une cinquantaine de fois et complètement détruit à cinq reprises, dans la ville voisine de Hove, à deux pas de là.
Avec ses cafés branchés et ses restaurants végans, sa scène artistique et ses clubs florissants, sans oublier la plus grande Gay Pride de toute la Grande-Bretagne, Brighton abrite une communauté juive dont les racines remontent à plus de 150 ans.
C’est précisément ce mélange qui a attiré là Heidi Bachram et son mari d’origine israélienne, Adam Maanit, il y a de cela 15 ans.
« Nous sommes très à gauche. J’ai longtemps travaillé dans le domaine de la lutte contre le changement climatique et des droits de l’homme, et Adam, pour une organisation caritative environnementale », explique Bachram au Times of Israel.
« Quand je suis tombée enceinte, nous avons pris la décision d’élever nos enfants dans un environnement progressiste, à un endroit qui leur permettrait d’être libres. »
Ces mots ont aujourd’hui pris une tournure ironique.
Comme pour tant d’autres personnes, la vie du couple a radicalement changé le matin du 7 octobre, lorsque, à plus de de 1500 km de là, au kibboutz Nahal Oz, le cousin de Maanit, Tsachi Idan, a mis sa femme Gali et trois de leurs enfants dans la pièce sécurisée de leur maison.
Il n’y avait pas de serrure sur la porte – les tirs de missiles étaient habituels mais personne ne s’attendait à une invasion terrestre. Lorsque les coups de feu ont retenti et que les terroristes du Hamas ont fait irruption dans le kibboutz, Tsachi et sa fille aînée, Maayan, se sont accrochés à la poignée dans une vaine tentative pour protéger la famille.
Maayan est morte sur le coup lorsque des hommes armés ont tiré dans la porte. Tsachi et le reste de sa famille ont été séquestrés pendant des heures dans leur maison, leur calvaire diffusé en direct par des hommes armés du Hamas depuis le compte Facebook de Gali. Tsachi a finalement été enlevé à Gaza, laissant derrière lui sa famille brisée, avant d’être assassiné en captivité. Sa dépouille a été restituée à Israël dans le cadre du cessez-le-feu de février 2025.
Lors de ce pogrom, des milliers de terroristes dirigés par le Hamas ont massacré avec une extrême brutalité plus de 1 200 personnes dans le sud d’Israël et fait 251 otages séquestrés dans la bande de Gaza, sans oublier les milliers de blessés.
Pour Bachram et Maanit, le choc et le chagrin ont été aggravés par les événements qui se déroulaient chez eux.
Le 8 octobre, alors que les maisons incendiées des kibboutzim à la frontière de Gaza fumaient encore et que l’armée israélienne tentait désespérément de débusquer les terroristes qui erraient encore dans le secteur, des militants pro-palestiniens et anti-Israël se sont rassemblés à la tour de l’horloge victorienne, dans le centre de Brighton, où l’un d’entre eux a prononcé un discours faisant l’éloge de ces attaques, qualifiées de « belles » et « réussies ».
« Cela a déclenché quelque chose en nous : nous avons alors réalisé que notre famille avait été blessée, blessée physiquement, là-bas [en Israël], et que nous étions blessés ici mais aussi menacés ici », souligne Bachram.
Au bout de deux semaines quasiment sans manger ni dormir, parcourues d’incessantes conversations sur les événements en Israël et les réactions à Brighton, le couple a décidé d’agir. Avec le soutien d’autres personnes, ils ont organisé un rassemblement sur la place Palmeira, élégante enclave du milieu du XIXe siècle entourée de manoirs de style italien, non loin de la synagogue réformée de Hove.
« Cela a commencé de façon spontanée, pour exprimer notre chagrin », ajoute Bachram, et pour exprimer le fait que nous nous sentions « déshumanisés ici, privés de tout soutien, de toute empathie ».
Pendant des heures, ils ont lu à haute voix les noms des personnes assassinées et capturées par le Hamas le 7 octobre.
« Nous pensions que le fait de prononcer leur nom aurait pour effet de les incarner. C’étaient de vraies personnes, de vraies femmes, de vrais enfants, de vraies personnes âgées, des survivants de la Shoah, des personnes devenues invisibles au milieu de tout ce qui se disait sur les événements à Gaza », poursuit Bachram.
Au moment où ils ont lu les noms, des torrents d’insultes se sont déversés sur eux, venus de passants ou d’automobilistes.
« À Manchester, nous avons vu ce qu’il en coûte de ne pas s’attaquer à ces problèmes », affirme Bachram en évoquant l’attaque meurtrière de Yom Kippour contre une synagogue orthodoxe de cette ville du nord de l’Angleterre. « Lorsque les actes de soutien au terrorisme ou à la haine des Juifs sont impunis, on fait un pas de plus vers la violence. Il y a une relation directe entre l’inaction, la radicalisation et le terrorisme. »
Néanmoins, le mémorial informel aux victimes du 7 octobre est resté sur la place et les habitants ont commencé à laisser des fleurs et des messages.
« Nous avons commencé à recevoir des témoignages de soutien de la part de la communauté, et nous avons réalisé que nous n’étions pas seuls », souffle Bachram. « Nombre de personnes ont tenu à nous témoigner de la solidarité : le mémorial était certainement le seul moyen de le faire. »
Petit à petit, le mémorial s’est formalisé, avec chaque soir un hommage à une victime. Le mémorial a accueilli le grand rabbin, Sir Ephraim Mirvis, mais Bachram estime que le point d’orgue est la venue des parents de Jake Marlowe, un Britannique assassiné au festival de musique Supernova, pour parler de leur fils.
« Cet endroit s’est teinté d’une grande spiritualité après cet épisode. Nous sommes vraiment devenus une famille, et l’impact du mémorial s’est propagé bien au-delà des limites de Brighton, partout dans le pays », ajoute-t-elle.
Le mémorial a également attiré des Israéliens de passage. Un groupe de Druzes est ainsi venu y rendre hommage aux 12 enfants tués par une roquette du Hezbollah alors qu’ils jouaient au football dans la ville de Majdal Shams, sur le plateau du Golan, en juillet 2024. Un ballon de football revêtu du nom – en arabe – des petites victimes a été ajouté au mémorial.
Des excréments sur le « livre des morts »
Mais au-delà des visites de proches de ceux qui ont perdu la vie ou ont été pris en otage le 7 octobre – et du soutien manifeste de certaines parties de la communauté de Brighton – il y a eu de nombreuses attaques.
Des excréments ont été déposés dans le « livre des morts ». Les visiteurs du mémorial ont parfois entendu les slogans « Mourez, mourez », accompagnés de signes de la main mimant des armes à feu déclenchées dans leur dos. Des graffitis négationnistes ont été retrouvés à proximité.
À sept reprises, des manifestations pro-palestiniennes et anti-Israël ont débuté sur cette même place de la Palmeira ou sont passées devant le mémorial.
Bachram estime que ce lieu symbolise les émotions qui ont secoué Brighton.
« Il a suscité de la haine, mais il a aussi attiré de l’amour, et il a raconté ce qui se passait dans cette ville », dit-elle.
La police locale, ajoute Bachram, a mis du temps à réagir. En effet, des policiers lui ont dit qu’ils ne pouvaient pas prouver qu’une attaque contre le mémorial – filmée et largement diffusée sur les réseaux sociaux – était un crime de haine et que de surcroit l’agresseur, arrêté mais pas inculpé, avait manifestement des problèmes de santé mentale.
Lorsque Bachram a signalé les violences et menaces dont elle était victime sur les réseaux sociaux, la police lui a suggéré de ne plus publier sur des sujets controversés. (Les agents locaux lui ont plus tard présenté leurs excuses à ce sujet.)
« J’avais l’impression d’être victime deux fois, de l’agresseur puis des autorités », affirme Bachram. « Ce que les autorités ont fait est bien pire parce que si nous ne pouvons pas compter sur eux, c’est le signe que nous sommes vraiment en difficulté. »
Bachram reconnaît que la police locale a une « attitude très libérale et tolérante » envers les manifestations, une tradition à Brighton. Mais elle croit aussi que les autorités ont opté pour la facilité – la communauté juive respectueuse des règlements municipaux et ses alliés ne font tout simplement pas le poids face à un mouvement pro-palestinien bruyant et agressif.
La réaction des politiciens locaux a elle aussi été inégale. Le ministre du Cabinet Peter Kyle, député travailliste de Hove, a « toujours été très favorable à la communauté », souligne Bachram. En revanche, Sian Berry, la députée verte de la circonscription de Brighton Pavilion, a rejoint les manifestations pro-palestiniennes, y compris les manifestations controversées qui débutaient Place de la Palmeira.
« Elle n’a jamais montré aucun intérêt pour nous – ni condoléances ni sympathie – et c’est pourtant elle, ma députée », poursuit Bachram.
Les actes antisémites à Brighton ont triplé depuis le 7 octobre. Outre les attaques contre le mémorial de la place Palmeira, un enfant juif a été frappé au visage, des croix gammées gravées sur les chaises d’une école et une « grève scolaire en faveur de la Palestine » a jeté sur le pavé une soicantaine d’enfants partis défiler dans le centre-ville en scandant « De la rivière à la mer, la Palestine sera libre ».
Ces chiffres, bien sûr, ne rendent pas compte de l’impact tout aussi injuste mais plus invisible de la montée de l’antisémitisme : les Juifs obligés de ne plus porter leurs pendentifs en forme d’étoile de David lorsqu’ils vont chez le médecin ou de retirer la mezouza devant leur porte.
« Ce sont ceux qui ne font pas les gros titres, et c’est pourquoi il était si important pour nous de faire notre deuil publiquement », explique Bachram. « Nous voulions nous rendre visibles, ne pas nous laisser enfermer dans ces espaces confinés depuis lesquels personne n’entendrait jamais parler de nous et où nous deviendrions complètement invisibles. »
Le réaménagement de la place Palmeira a forcé le mémorial à déménager, mais Bachram explique que tout a été fait pour qu’il reste bien visible. Il est désormais situé dans un espace public, devant la synagogue.
Bien que circonscrits à l’extrême gauche avant le 7 octobre, des signes de malaise pointaient déjà à l’horizon.
L’ouverture d’un magasin israélien, EcoStream, s’est muée en abcès de fixation pour les activistes du BDS qui ont finalement obtenu sa fermeture en 2014.
L’ex-dirigeant travailliste d’extrême gauche, Jeremy Corbyn, fortement pro-palestinien – connu pour le mépris avec lequel il a passé sous silence les accusations d’antisémitisme au sein de son parti – était populaire à Brighton et le parti y a obtenu ses meilleurs résultats lors des deux élections générales à l’issue desquelles il a fini en tête.
Bachram estime que le plus important moteur de l’antisémitisme est la manière dont un courant de « l’extrême gauche radicale » a exploité la « culture très libérale et tolérante de la ville ». Mais alors que Brighton s’enorgueillit de son soutien aux minorités, explique Bachram, il semble que les Juifs ne fassent pas partie des populations dignes d’empathie ou à protéger.
Après deux années particulièrement troublantes et pénibles, Bachram espère que le vent va finir par tourner. Ceux qui ont visité le mémorial – 500 personnes ont assisté à un événement – font « preuve d’humanité et remettent en cause la version unilatérale du conflit », dit-elle.
Elle a par ailleurs le sentiment que les gens, au Royaume-Uni, prennent davantage la parole – et avec plus d’assurance – contre l’antisémitisme qui se déchaine depuis le 7 octobre – et reconnaissent qu’il ne s’agit pas seulement d’une menace pour les Juifs.
« Ce que les gens commencent à comprendre, c’est que cette acceptaption du terrorisme et de la haine nous affecte tous », conclut Bachram.
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