Dans le ghetto de Lodz, les Juifs ont défié les nazis grâce à l’art. Aujourd’hui, ces œuvres sont exposées à Jérusalem
La deuxième plus grande ville de Pologne abritait une culture juive florissante avant que le Troisième Reich n'envoie 164 000 Juifs aux travaux forcés. Une expo à Yad Vashem témoigne de leur résilience
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« Figures in the Ghetto » (Personnages dans le ghetto), par Zvi Hersz Szylis (Crédit : Collection d'art, Archives Moshal, Yad Vashem)
L'exposition « A Shared Destiny » (Un destin commun) présentée à Yad Vashem retrace l'histoire des artistes du ghetto de Lodz (Crédit: Yad Vashem)
« Ruins of the synagogue » (Synagogue en ruines), par Sara Gliksman-Fajtlowicz (Crédit : Collection d'art, Fonds Moshal, Yad Vashem)
« Expulsion to the Lodz Ghetto » (Expulsion vers le ghetto de Lodz), par Szymon (Szymek) Szerman (Crédit : Collection d'œuvres d'art, Fonds Moshal, Yad Vashem)
En Pologne occupée par les nazis, des détenus du ghetto de Łódź tirant une charrette de pain destinée à la distribution à l’intérieur du ghetto. (Crédit : Henryk Ross)
À l’automne 1940, alors que la famine, la surpopulation et la peur régnaient au sein du tristement célèbre ghetto de Lodz, en Pologne, une poignée d’artistes juifs a osé l’impensable : ils ont organisé une exposition d’art.
Pour cette exposition, les peintres Yitzhak (Vincenty) Brauner et Izrael Lejzerowicz ont transformé une salle réquisitionnée en galerie d’art et y ont exposé les œuvres des prisonniers du ghetto. Des milliers de personnes sont venues, malgré des conditions de vie effroyables.
« Ce n’était pas si facile de payer le prix d’entrée », a écrit Brauner par la suite. « L’exposition a duré six semaines, et elle a attiré 12 000 visiteurs. Des porteurs, des cordonniers et des colporteurs, des gens simples de Bałuty [un quartier pauvre de Lodz] dont on disait qu’ils n’avaient pas la moindre notion du monde de l’art, et ce sont eux qui ont manifesté le plus grand intérêt pour l’exposition. »
C’est ce moment singulier de la vie culturelle sous le pouvoir nazi qui est aujourd’hui au cœur de l’exposition « A Shared Destiny » (Un destin commun), proposée par Yad Vashem, le mémorial israélien de la Shoah.
Ce projet, qui sera accessible pendant plusieurs mois, se penche sur la manière dont les artistes juifs de Lodz ont continué à créer, à coopérer et à documenter la vie quotidienne alors même que leur monde volait en éclats.
« Ils ont dénoncé la persécution nazie en dessinant ce qui se passait », a déclaré Orly Nachmani-Ohana, conservatrice adjointe à Yad Vashem. « Nombre d’entre eux ont été contraints de produire du matériel de propagande pour le Judenrat [conseil juif nommé par les nazis] mais, en secret, ils ont continué à travailler pour eux-mêmes, en s’efforçant avant tout de ne pas perdre leur identité. »
Lodz, à la veille de la Shoah, était une ville industrielle florissante, la deuxième plus grande de Pologne, avec 670 000 habitants ; les Juifs y représentaient plus d’un tiers de la population. La ville possédait une scène culturelle riche, avec une communauté dynamique et soudée d’artistes juifs qui ont continué à créer même après l’occupation nazie.
Les 233 000 Juifs qui vivaient à Lodz avant la guerre avaient mis en place un réseau d’écoles, de journaux et d’autres institutions. Les artistes issus de cette communauté s’inscrivaient dans les deux courants créatifs qui dominaient alors la scène locale. Le style classique et traditionnel était prôné et enseigné par le peintre juif Maurycy (Mojżesz) Trębacz. Le mouvement avant-gardiste, davantage porté sur l’expérimentation, l’abstraction, l’utilisation expressive de la couleur et les formes fracturées, était quant à lui associé au groupe artistique Yung-yidish.
« C’était un cercle très restreint, mais très actif », a raconté Nachmani-Ohana. « Chacun pouvait apprendre des autres. Tous étaient à la fois enseignants, étudiants et amis. Ce sentiment de communauté est palpable dans leurs œuvres. »
Mais ces liens allaient bientôt être mis à rude épreuve. Deux mois après l’invasion de la Pologne, le 9 novembre 1939, les nazis ont annexé Lodz au Reich. Les persécutions à l’encontre de la communauté juive et les décrets visant à la réprimer n’ont pas tardé à suivre. Le 1er mai 1940, lorsque les portes du ghetto de Lodz (Litzmannstadt) se sont refermées, emprisonnant quelque 164 000 Juifs, des dizaines d’artistes se sont retrouvés confinés à l’intérieur du deuxième plus grand ghetto d’Europe – après celui de Varsovie.
Pendant les plus de quatre années d’existence du ghetto, les résidents ont dû travailler dans des conditions proches de l’esclavage. Des dizaines d’artistes ont néanmoins continué à exercer leur activité dans des établissements d’enseignement, des ateliers et un centre culturel.
Certains artistes étaient affectés au service des statistiques du Judenrat. Ils y produisaient du matériel de propagande et des publications combinant photographies et designs d’avant-garde. Parallèlement, ils continuaient à peindre des scènes décrivant l’indescriptible réalité de la vie quotidienne qui les entourait.
À mesure que la guerre avançait, les membres du service des statistiques ont dissimulé certaines de ces œuvres d’art. Après la fin de la guerre, les survivants sont revenus pour les récupérer. L’un d’entre eux, Nachman Zonabend, a particulièrement contribué à sauver des photographies, des dessins, des peintures et d’autres documents du ghetto lorsqu’il a été chargé de déblayer les décombres après la destruction des lieux en 1944.
Une visite virtuelle de la vie dans le ghetto
L’exposition de Yad Vashem retrace l’histoire du ghetto de Lodz, à travers le regard de ces artistes.
Une œuvre de Szymon (Szymek) Szerman représente le moment où une famille juive quitte son domicile, chassée vers le ghetto. Au centre, le père charge leur bagage sur ses épaules. La mère, accablée par le désespoir, est assise, et leur fille cherche à comprendre ce qui se passe. Le salon, en désordre, témoigne du pogrom subi par la famille avant son expulsion.
Des œuvres de Brauner et Lejzerowicz dépeignent le ramassage quotidien des eaux usées du ghetto dans un chariot, tracté par une équipe d’ouvriers, avant l’aube. Une tâche qui est devenue le symbole même du travail physique éreintant imposé aux Juifs du ghetto et des humiliations qu’ils enduraient.
« C’est un travail très dégradant », a commenté Nachmani-Ohana. « On perçoit la souffrance et l’intensité de l’activité, la pénibilité de la tâche. On ne voit pas les visages. C’est tout le système de la déshumanisation qui est mis en avant. »
Sara Gliksman-Fajtlowicz, une peintre classique affectée au Département des statistiques, a pour sa part réalisé une douzaine de toiles pendant la guerre. Parmi celles-ci, un tableau représentant les ruines d’une synagogue au cœur du ghetto. Trois lieux de culte de la ville ont été détruits entre le 15 et le 17 novembre 1939. Les ruines de la synagogue de la rue Wolborska sont alors devenues le symbole de l’anéantissement de la communauté juive de Lodz.
Dans son témoignage après la guerre, Gliksman-Fajtlowicz a évoqué l’importance que revêtait pour elle le fait de dessiner et de documenter la vie dans le ghetto.
« Parfois, mon envie de dessiner était si forte que je renonçais à ma soupe pour pouvoir m’offrir un peu de peinture », s’est-elle souvenue. « Je ne crois pas pouvoir imaginer plus grand sacrifice : je m’évanouissais parfois de faim, mais malgré tout, je parvenais à me procurer de la peinture. »
Si cette aquarelle monochrome de Józef Kowner peut, par son style, rappeler la période bleue de Picasso, la ressemblance s’arrête là. Un père décharné, portant une étoile jaune, est assis avec ses enfants ; la mère, absente, se devine plus qu’elle ne se voit. Les visages des enfants sont représentés comme ceux d’adultes ; il sont marqués par la faim.
« Ils ressemblent à des adultes. Même le plus jeune », a fait remarquer Nachmani-Ohana. « La misère est palpable. Le bleu peut signifier une pénurie de peinture. Ou un choix délibéré de l’artiste pour créer cette atmosphère. »
De l’autre côté de la salle, une œuvre de Zvi Hersz Szylis met en scène un musicien ambulant muni d’une petite boîte à musique, figure familière du quartier pauvre de Baluty avant la guerre, puis plus tard du ghetto. Les personnages sont peints sur un matériau brut, déjà utilisé ; les pigments sont rugueux et irréguliers.
« C’est censé être une scène joyeuse : un chanteur de rue, un spectacle », a observé Nachmani-Ohana. « Mais c’est extrêmement déprimant. Certes, il espérait recevoir une pièce, mais je pense surtout que ces gens tentaient simplement d’apporter un peu de vie dans les rues. Une joie qui se cache dans l’ombre. »
L’exposition s’achève sur des images de Mordechai Chaim Rumkowski, chef controversé du Conseil juif du ghetto mis en place par les nazis, ainsi que sur des réflexions à propos de la vie dans la Pologne d’après-guerre.
Pour Nachmani-Ohana, ces peintures sont bien plus que de simples œuvres d’art historiques.
« Ces tableaux sont des sources d’information essentielles, qui nous en apprennent beaucoup sur des gens, des lieux et une vie quotidienne qui ont aujourd’hui disparu », a-t-elle indiqué. « Ces œuvres constituaient aussi un acte de résistance, par lequel ces artistes se sont battus avec le seul moyen dont ils disposaient : en créant ensemble. »
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