De la frappe de Doha au succès de Charm el-Cheikh : comment les États-Unis ont négocié l’impossible accord avec Gaza
L'engagement de longue date de Trump envers Israël lui a permis d'amener Netanyahu à accepter son plan, le Hamas ayant admis que les otages étaient devenus un problème à régler prioritairement
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Dans les jours qui ont suivi les tirs de missiles israéliens contre les dirigeants du Hamas à Doha, le 9 septembre dernier, au moment-même où de timides résultats commençaient à poindre, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait fait le pari de revendiquer haut et fort cette décision qui a achevé de fédérer la totalité de la région contre lui.
« Ce n’est pas un échec, parce qu’il y avait un message central : nous y avons bien réfléchi avant de tirer. Vous aurez beau vous cacher, vous aurez beau fuir, nous vous aurons », avait affirmé le Premier ministre, aux côtés du Secrétaire d’État américain Marco Rubio.
Des semaines plus tard, Netanyahu se trouvait dans le Bureau ovale, tenant à la main le téléphone que lui avait remis le président américain Donald Trump, en train de lire des excuses au Premier ministre qatari, Mohammed Abdulrahman Al Thani, en ligne.
« C’est le genre de chose que font les adultes. Cela nous a donné un moyen de pression », explique un haut responsable américain au sujet des négociations qui ont permis à l’administration Trump de conclure un accord pour mettre fin à la guerre à Gaza, après deux ans d’hostilités.
Dans un tout premier temps, la frappe sur Doha a eu pour conséquence la détérioration des circonstances liées à cet accord, des proches d’otages revenant de leur déplacement à Washington pour y rencontrer des collaborateurs de Trump convaincus que l’administration ne s’occupait plus de la question.
La frappe « a provoqué beaucoup d’angoisse dans le monde arabe », a expliqué jeudi un haut responsable américain impliqué dans les négociations lors d’un briefing avec des journalistes. « On s’est dit que cela n’aurait pas dû arriver. Que si cela s’était produit là, celà pourrait se reproduire ailleurs. »
C’est précisément pendant cette période de doute que l’envoyé spécial américain Steve Witkoff et son efficace prédécesseur lors du premier mandat de Trump, Jared Kushner, ont commencé à élaborer un plan pour mettre fin à la guerre à Gaza et ramener la confiance entre Israël et ses voisins du Moyen-Orient.
Si Witkoff et Kushner ont admis l’existence d’une colère croissante contre Israël à l’échelle régionale, ils se sont par ailleurs « aperçus que le Hamas en avait assez ».
« Ils se sont battus avec acharnement. Mais c’est un conflit qui [affecte] toutes les familles de Gaza… Les Gazaouis n’en veulent pas seulement à Israël. Ils en veulent aussi grandement au Hamas. Nous avons commencé à le percevoir et à en faire une force », a précisé le haut responsable américain.
Un président, pas un « intermédiaire »
Bien décidés à élaborer un plan de nature à tirer parti de la crise, Witkoff et Kushner se sont inspiré des principes et idées issus de précédentes propositions concernant les otages ou la fin de la guerre, tout en se concertant avec Al Thani, rallié à l’idée suite aux excuses de Netanyahu, a indiqué le haut responsable américain.
Le document qui en a résulté a alors été présenté par Trump aux pays alliés des États-Unis du monde arabe et musulman, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU : leur soutien sera nécessaire pour stabiliser et gèrer Gaza dans l’après-guerre.
Le plan a été amendé en fonction de leurs commentaires puis de ceux de Netanyahu, le dernier week-end de septembre.
Le plan en 20 points a ensuite été dévoilé par Trump depuis la Maison Blanche, avec Netanyahu à ses côtés. Quelques instants plus tôt, Netanyahu avait accepté non seulement de présenter des excuses au Qatar mais aussi de donner son accord à ce plan susceptible de précipiter la chute de son gouvernement, car il envisage une fin immédiate de la guerre, un retrait israélien progressif de Gaza et la possible création d’un État palestinien.
En expliquant comment les États-Unis ont pu obtenir l’accord de Netanyahu pour mettre fin à la guerre – ce que l’administration Biden a été incapable de faire alors que ce sont sans doute les électeurs démocrates qui l’auraient le plus souhaité, un haut conseiller de Trump également présent lors du briefing de jeudi a vanté la « formule éprouvée » de son patron selon laquelle le président était tout sauf un « intermédiaire ».
Trump s’est « tenu aux côtés d’Israël à 100 %. Et c’est grâce à cela qu’il a pu les guider dans la bonne direction », a précisé l’assistant. « Israël a une grande confiance dans le président Trump et sait qu’il ne va pas lui demander de faire quoi que ce soit de nature à compromettre [sa] sécurité. »
Quand les otages sont devenus un inconvénient et non plus un atout pour le Hamas
Une fois Israël à bord, Trump n’a eu besoin que de quelques jours et d’un ultimatum pour que le Hamas leur emboîte le pas.
« Nous avons senti que le Hamas était prêt… qu'[il] ne considérait plus les otages comme un avantage mais comme un inconvénient », a ajouté le haut responsable américain.
Le 3 octobre dernier, le groupe terroriste a publié une déclaration se réjouissant de certains points de l’accord – le plus important étant le plan américain prévoyant la libération immédiate de tous les otages – tout en laissant entendre qu’il subsistait des désaccords avec les phases suivantes concernant le « jour d’après » à Gaza.
Netanyahu a interprété la réponse du Hamas comme un « non » mais pas Witkoff et Kushner, qui y ont vu assez de bases pour travailler.
Trump a demandé à Witkoff et Kushner : « Quelles sont les chances de conclure un accord ? » Ce à quoi ils ont répondu : « 100 %… Nous ne pouvons pas nous permettre un échec : nous ne pouvons pas faire autre chose que conclure un accord », a déclaré l’assistant principal de Trump.
Trump leur a alors dit : « Je ferai tout ce dont vous aurez besoin et je vous soutiendrai. Vous avez toute autorité pour faire le nécessaire en vue de conclure un accord », a rappelé l’assistant principal. « Cela nous a donné une bonne marge de manœuvre pour régler les derniers détails. »
Des médiateurs du Qatar, de l’Égypte et de la Turquie ont ensuite été dépêchés à Charm el-Cheikh, en Égypte, où ils ont eu des entretiens techniques avec des équipes de négociation d’Israël et du Hamas, lundi et mardi.
Ces pourparlers ont bien progressé, les médiateurs ayant réussi à convaincre le Hamas que Trump était prêt à soutenir chacun des points du plan en 20 points, y compris sa vision d’un retrait complet, bien que progressif, d’Israël à Gaza, a déclaré le haut responsable américain.
« Tout le monde sera traité équitablement », a souligné Trump à plusieurs reprises le mois dernier, en tentant de convaincre le Hamas d’accepter un plan qui lui fait, en substance, perdre ce qu’il a longtemps considéré comme son meilleur atout (les otages) lors des 72 premières heures de l’accord.
« Il voulait que les deux parties comprennent qu’il allait faire respecter des règles de bonne conduite. C’était un message important et général : nous étions là pour parler et le message a été très bien reçu », a déclaré le haut responsable américain en ajoutant que Trump était très impliqué dans les pourparlers à distance avec l’Egypte, appelant à plusieurs reprises les médiateurs.
Quelle frappe à Doha ?
C’est dans cette impulsion que Witkoff et Kushner se sont envolés pour Charm el-Cheikh, où ils sont arrivés mercredi matin pour rejoindre immédiatement les négociations avec de hauts responsables des différentes parties prenantes.
Les parties ont convenu d’isoler la question de la libération des otages des autres phases du plan en 20 points, en laissant les questions les plus épineuses, relatives à la gestion d’après-guerre de Gaza, à plus tard.
Ce qui a rendu possible le succès que l’on sait, mercredi soir, alors que les médiateurs venus du Moyen-Orient déambulaient entre les salles de bal du centre de conférence, là où les équipes de négociation d’Israël et du Hamas avaient pris place.
« Nous y avons passé 20 heures d’affilée, et à la fin, nous avons senti que tout le monde était plus ou moins prêt à un accord », explique le haut responsable américain. « Une fois que tout le monde a vu que c’était à portée de main, ils ont eu envie de transformer l’essai. »
Un consensus s’était dégagé autour des questions clés – celle de l’échange otages contre prisonniers et celle de l’amorce de retrait israélien de Gaza – et peu après 2 heures du matin, Witkoff et Kushner ont décidé d’annoncer la nouvelle.
Quelques minutes plus tard, l’un d’entre eux en parlait sur le compte Truth Social de Trump.
Les réjouissances, à Gaza et en Israël, ont été immédiates et ont même gagné Charm el-Cheikh, où des scènes surréalistes se sont déroulées : on a pu voir des médiateurs qataris en train de donner l’accolade à leurs homologues israéliens, comme s’il n’y avait jamais eu de frappe sur Doha un mois auparavant.
Des invités surprises au Conseil des ministres
Quelques heures plus tard, Witkoff et Kushner se sont rendus au Caire, pour s’entretenir avec le président égyptien Abdel-Fattah al-Sissi. « Nous lui avons dit que nous lui étions reconnaissants de ce qu’il avait fait … et que nous allions avoir besoin de lui lors de la phase de mise en œuvre », a déclaré le haut responsable américain.
Jeudi soir, les deux hommes sont arrivés en Israël, où ils ont sans tarder vu le président Isaac Herzog puis Netanyahu, avant un Conseil des ministres réuni pour ratifier l’accord signé à Charm el-Cheikh.
Witkoff a proposé de plaider la cause de l’accord en Conseil des ministres, ce que Netanyahu a accepté sans hésiter.
Les deux responsables américains ont créé la surprise chez les ministres israéliens, que Netanyahu n’avait pas informés, ce qui ne les a pas empêchés d’être accueillis par des applaudissements prolongés.
Le haut responsable américain a précisé que les « extrémistes » avaient fait valoir des « opinions très clivées », mais que « d’autres voulaient avant tout que les otages puissent rentrer chez eux. Nous avons évoqué toutes les solutions pour parvenir à de bons compromis ».
Au bout d’un peu plus d’une heure, Witkoff et Kushner sont repartis et le Conseil des ministres a ratifié l’accord peu après minuit, dans la nuit de jeudi à vendredi.
« Les gens sont soulagés et heureux que cela se termine. La plupart des gens, en Israël, ont des enfants, des voisins ou des amis qui font la guerre », a déclaré l’assistant principal de Trump, qui a informé les journalistes aux côtés du haut responsable américain, tous deux sous couvert d’anonymat.
« Cela étant, il y a une réelle peur autour de ce qui pourrait se passer par la suite. Gaza sera-t-elle à nouveau une menace ? Si le mécanisme que nous créons fonctionne et que tout le monde se comporte correctement, alors nous pourrions avoir fait émerger un nouveau paradigme susceptible de nous mener vers un avenir de paix et de prospérité », a ajouté le conseiller principal de Trump.
De la première à la deuxième phase
Witkoff et Kushner ont prévu de rester en Israël jusqu’à la libération des otages, en début de semaine prochaine, de façon à s’assurer que l’accord sera correctement mis en œuvre.
« Il y a encore beaucoup de risques que cela tourne mal, ce qui explique que nous restions à l’affût de tous les détails, afin de nous assurer que tout le monde s’acquitte de ses obligations et que tout malentendu soit rapidement dénoué », a ajouté l’assistant principal de Trump.
« Nous voulons nous assurer de parvenir au retrait, au cessez-le-feu et enfin au retour des otages, à l’échange effectif. Ensuite, nous passerons à la phase suivante, pour déterminer ce qui va se passer à Gaza », a poursuivi l’assistant de Trump. « Nous avons beaucoup de projets et d’idées que nous développons depuis longtemps déjà et nous devons aujourd’hui les faire passer dans la phase opérationnelle. »
L’une des premières étapes de ce processus va consister à déployer quelque 200 soldats du Commandement central américain pour établir une force opérationnelle à l’extérieur de Gaza, afin de soutenir la Force internationale de stabilisation qui, selon le plan Trump, a vocation à prendre progressivement le relais de l’armée israélienne dans la bande de Gaza.
Witkoff a fait participer Brad Cooper, le chef du CENTCOM, aux pourparlers, et l’amiral a rapidement convaincu les différentes parties prenantes en leur garantissant qu’il pourrait disposer de la force opérationnelle en question sous deux semaines et demie, a déclaré le haut responsable américain.
« Nous discutons déjà avec plusieurs pays de la mise en place de cette Force internationale de stabilisation », a déclaré le haut responsable américain, sans plus de détails sur les pays volontaires.
L’Indonésie est le seul pays à ce jour à avoir publiquement proposé d’envoyer des soldats à Gaza.
« Ensuite, il y aura des discussions et nous verrons s’il existe une possibilité réelle de démantèlement des installations militaires et armes lourdes à Gaza », a ajouté l’assistant de Trump, sans s’émouvoir outre mesure des déclarations du Hamas selon lesquelles le désarmement était hors de question.
« Je ne ferais pas trop d’attention aux déclarations officielles de qui que ce soit au Moyen-Orient. Ce qui importe, c’est ce que les gens disent en privé et ce qu’ils vont réellement faire. »
Les États-Unis n’ont obtenu aucun engagement financier de la part de leurs alliés arabes et musulmans mais ils ont fait valoir des garanties de sécurité de pays « ayant annoncé leur intention de soutenir le démantèlement des armes » à Gaza.
Accroissement du périmètre des accords d’Abraham
Une fois que la deuxième phase sera confirmée, explique l’assistant de Trump, il est probable que les accords d’Abraham négociés par Trump lors de son premier mandat accueillent de nouveaux membres.
« Le 7 octobre, la guerre à Gaza a attiré des nuages noirs sur la région et considérablement changé la façon de voir Israël », admet l’assistant.
Toutefois, cet accord a le potentiel d’inverser cette dynamique et de relancer les négociations des accords de normalisation entre Israël et des pays comme l’Arabie saoudite, l’Indonésie, le Qatar, la Mauritanie, l’Algérie, la Syrie ou encore le Liban, soutient le conseiller principal de Trump.
« Notre message général consiste désormais à dire que les divisions, l’isolement et la balkanisation ne réussissent pas au Moyen-Orient. Cela a fait un grand nombre de victimes, déchaîné des conflits, fait couler le sang et régler la mésentente », a-t-il poursuivi.
« Alors que quand les gens se parlent et que les pays entretiennent des relations, qu’ils apprennent à se connaître et font des affaires, on a une bien meilleure base pour la paix et la stabilité. »
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