Des thérapeutes de Boston mettent un mot sur le déni de la détresse juive post-7 octobre
Miri Bar-Halpern et Jaclyn Wolfman parlent d'invalidation traumatique lorsqu'elles évoquent le silence, les reproches, l'exclusion auxquels les Juifs du monde entier ont été confrontés
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JTA – Miri Bar-Halpern et Jaclyn Wolfman n’utilisent pas le terme « gaslighting » dans leur article sur le traumatisme juif après 7 octobre 2023, mais elles auraient tout aussi bien pu le faire.
Basées dans la région de Boston, ces thérapeutes spécialistes des traumatismes donnent, dans leur article du Journal of Human Behavior in the Social Environment, un nom différent à la douleur ressentie par de nombreux Juifs au cours des 20 derniers mois : « invalidation traumatique ».
C’est un terme couramment utilisé dans leur domaine, permettant de décrire les cas dans lesquels, par exemple, des victimes de viol s’entendent dire qu’elles ont « mal interprété » des événements ou même qu’elles les ont elles-mêmes provoqués.
Elles ont choisi d’appliquer ce terme à ce qu’ont rapporté les Juifs dans les mois qui ont suivi l’invasion de milliers de terroristes menés par le Hamas, qui ont massacré quelque 1 200 personnes dans le sud d’Israël et en ont enlevé 251 autres dans la bande de Gaza.
« Plutôt que d’être accueillis avec compassion et attention », ont-elles écrit, « beaucoup ont plutôt rencontré un étonnant mélange de silence et de blâme, excluant et allant même jusqu’à carrément nier les atrocités du 7 octobre et toute douleur émotionnelle qui en découlerait. »
Pour les Juifs cités dans leur étude, « l’invalidation traumatique » a pris la forme de collègues qui les ont ignorés ou évités après le 7 octobre, ou ont suggéré qu’Israël l’avait bien mérité, ou encore leur ont dit qu’ils « réagissaient de manière excessive » aux commentaires antisémites.
Elles ont évoqué les cas de clients et de collègues exclus de clubs et d’associations professionnelles, bombardés de messages pro-Hamas envoyés par ceux qu’ils considéraient comme des amis, ou forcés à entendre que leur chagrin face à la mort, l’enlèvement et l’agression sexuelle de Juifs après le 7 octobre importait peu par rapport au bilan humain à Gaza.
Les personnes dont les expériences sont ainsi invalidées ou minimisées peuvent être à risque de présenter une gamme de symptômes, notamment sautes d’humeur, anxiété, dépression et même stress post-traumatique. Pire encore, ont-elles indiqué, ce sont souvent des thérapeutes et des conseillers qui déprécient la douleur de leurs clients juifs ou minimisent leur détresse.
Publié le mois dernier dans une revue spécialisée, dans le cadre d’un numéro consacré à l’antisémitisme et au travail social, l’article de Bar-Halpern et Wolfman a été largement relayé sur les réseaux sociaux.
« Nous avons reçu de très nombreux messages et emails nous remerciant simplement d’avoir parlé au nom de ceux qui souffrent », a déclaré Bar-Halpern dans une interview conjointe avec Wolfman. « Une personne nous a dit qu’elle avait pleuré en le lisant, parce qu’elle se sentait enfin validée au bout d’un an et demi, et que les choses avaient enfin un sens pour elle. »
Bar-Halpern, 41 ans, est psychologue clinicienne, chargée de cours à la Harvard Medical School et directrice de la formation et des services relatifs aux traumatismes à Parents for Peace, une ligne d’assistance nationale destinée aux familles américaines dont les enfants se radicalisent. Elle a grandi en Israël et a déménagé aux États-Unis il y a maintenant 17 ans.
Wolfman, 45 ans, psychologue clinicienne formée à Harvard, a grandi dans le Connecticut. Elle est la fondatrice et directrice de Village Psychology à Belmont, Massachusetts.
Dans un appel sur Zoom, elles ont parlé de la douleur que les autres vous infligent lorsqu’ils nient votre souffrance, de la manière dont les thérapeutes échouent auprès de leurs patients juifs et des types de compétences qui renforcent la résilience.
L’interview a été éditée à des fins de concision et de clarté.
Pour commencer, pourriez-vous m’expliquer comment vous en êtes venues à ce sujet ?
Miri Bar-Halpern : Le 7 octobre 2023, j’ai écrit un message sur un groupe [chat] d’Israéliens du Massachusetts disant : « Voilà mon numéro de téléphone portable. Si vous besoin d’aide, appelez-moi », et j’ai été inondée d’appels. J’ai donc rapidement mobilisé une équipe de cliniciens qui parlaient d’hébreu. Pendant environ un an, nous avons proposé un soutien gratuit aux Israéliens du Massachusetts. Et puis les choses ont pris de l’ampleur. J’ai commencé à entendre les histoires de personnes que je ne voyais parfois que pour une seule séance, parce qu’elles avaient leur propre thérapeute, et leurs récits étaient très similaires à ce que je voyais dans mon cabinet.
En d’autres termes, les clients viennent vous voir parce qu’ils pensent que leurs propres thérapeutes soit refusent d’entendre leurs inquiétudes, soit sont incapables de comprendre ce qu’ils vivent en tant que Juifs ?
Bar-Halpern : Exactement. Si vous parcourez les listes de diffusion en ce moment, vous verrez des messages comme : « Je cherche un thérapeute sioniste. Je cherche un thérapeute juif ». Les gens recherchent quelqu’un à qui ils peuvent s’identifier, ce qui, auparavant, n’était pas un problème.
Jaclyn Wolfman : Dans ce sens, j’ai vu quelqu’un qui avait cessé d’aller à la synagogue en personne par peur de subir des violences et qui n’avait jamais évoqué le problème avec son ancien thérapeute. Et on se retrouve avec ce genre de situations : certaines questions ne sont pas évoquées parce que [les thérapeutes] ignorent qu’ils doivent les demander, ou peut-être que les patients ne se sentent pas assez en sécurité pour les partager, parce qu’ils ne savent pas comment leurs paroles seront reçues, si elles seront rejetées, ou encore minimisées.
L’antidote, c’est l’éducation, la formation et l’expérience, des choses que nous voulons être en mesure d’offrir aux gens.
Pouvez-vous me donner des exemples de patients juifs qui se sont sentis invalidés par des amis ou manipulés par leurs thérapeutes ?
Bar-Halpern : Il y avait une personne faisait partie de la communauté LGBTQ. C’est en fait cette histoire qui m’a vraiment fait prendre conscience de la nécessité d’écrire cet article. Cette personne fréquentait depuis des années un groupe LGBTQ et, après le 7 octobre, elle a raconté que l’animateur du groupe avait commencé à venir en portant un keffieh et que les œuvres d’art [dans le bureau] étaient devenues « Du fleuve jusqu’à la mer », « Mondialisez l’Intifada », une carte d’Israël sur laquelle figurait un drapeau palestinien… Des gens ont dit à l’animateur que cela les mettait mal à l’aise, qu’ils avaient perdu des proches le 7 octobre. Et l’animateur du groupe leur a répondu : « Vous devrez vous y faire. C’est la justice sociale ».
Avez-vous pu venir en aide à cette personne ?
Bar-Halpern : J’ai fini par appeler le directeur de ce cabinet et je lui ai dit : « Vous faites du mal. Ce n’est pas éthique. Quand un client vous dit : ‘Vous me faites du mal’, alors ce n’est pas éthique ». Et la réponse a été : « Eh bien, je peux comprendre que les choses puissent être envisagées de deux manières différentes ».
Wolfman : Une jeune adulte a évoqué une publication en soutien à la communauté juive et elle a raconté : « Maintenant, je reçois tous ces messages haineux de la part de personnes avec qui j’ai fait mes études. Ont-ils toujours pensé cela de moi ? » Ce qui l’a amenée à remettre en question tout son cercle social, ses relations et sa place au sein de ses différentes communautés. Elle a été vraiment prise au dépourvu et surprise, car elle s’attendait, après le pire massacre de Juifs en une seule journée depuis la Shoah, à être accueillie avec compassion, avec attention, avec compréhension, ou au moins avec curiosité. Au lieu de cela, elle a fait face à de nombreuses critiques, à des reproches, à une inégalité de traitement.
Y a-t-il un risque que le malaise et les désaccords – qui sont inévitables dans un pays polarisé – se transforment en traumatisme ? Je pense à cette jeune adulte dont les anciens amis avaient pris le parti des Palestiniens. C’est évidemment désagréable, mais est-ce que c’est vraiment utile de considérer cela comme un problème de santé psychique ?
Wolfman : Les désaccords sont les bienvenus et ils sont nécessaires. L’invalidation traumatique n’est pas un désaccord : c’est ignorer, blâmer ou traiter de manière inégale. L’invalidation traumatique envoie le message que l’autre personne est mauvaise ou inacceptable en tant qu’être humain. C’est une attaque contre l’estime de soi. Ce qui est très différent d’avoir une opinion ou une vision du monde différentes. Un désaccord respectueux peut, en fin de compte, s’avérer être très valorisant lorsque vous avez le sentiment que l’autre vous prend en considération, qu’il vous traite comme un être humain à égalité, un être humain dont l’existence est valide.
Ces dernières semaines, deux employés de l’ambassade d’Israël ont été tués devant le Capital Jewish Museum et une attaque à la bombe incendiaire a visé une manifestation en faveur des otages israéliens à Boulder, dans le Colorado. Vos clients et vos collègues parlent-ils de ces attaques d’une manière susceptible de correspondre à votre « cadre d’invalidation » ?
Bar-Halpern : Pour moi, tout ça renvoie à la déshumanisation, à la normalisation de la haine et à la normalisation de l’invalidation. La communauté juive dit : « Nous avons peur que de telles choses arrivent et personne ne dit que notre douleur est réelle, personne ne nous prend au sérieux. »
Je suppose que vous avez écrit un article tel que celui-ci parce que vous voulez alerter vos collègues. Qu’espérez-vous accomplir en le diffusant au monde entier ?
Bar-Halpern : Je voulais donner aux gens les mots nécessaires pour décrire ce qu’ils ressentent et pour leur apporter cette validation dans une revue scientifique à comité de lecture.
Par ailleurs, il y a aussi un appel au passage à l’acte. La communauté de la santé mentale a failli à sa mission à l’égard du monde juif, ces derniers temps. Elle ne fournit pas le même type de soins que j’aimerais voir généralisés à tous les groupes qui sont actuellement en souffrance. Si vous regardez les groupes Facebook, les groupes sur les réseaux sociaux ou même si vous regardez les listes de diffusion de thérapeutes, il est assez brutal de voir comment ils se permettent de remettre en question le traumatisme. Nous ne demandons pas un traitement spécial. Nous demandons simplement le même type de soins que vous accorderiez à n’importe quel client qui viendrait vous dire : « Je souffre, j’ai mal, j’ai peur ».
Wolfman: : Ce qui est véritablement important, c’est qu’en tant que professionnel de la santé mentale, d’essayer de comprendre le monde du point de vue de votre client et de traduire cette compréhension en mots. Valider, cela ne signifie pas être d’accord. Vous n’avez pas besoin d’être d’accord pour valider et pour comprendre d’où vient l’expérience vécue par la personne.
Ce qui est important, c’est d’être vraiment ouvert et curieux de ce que votre client essaie de vous communiquer, de l’écouter et de le lui renvoyer des choses d’une manière qui l’aide à mieux se comprendre, à réguler ses propres émotions, puis à mieux articuler son expérience pour lui-même et pour les autres.
Enseignez-vous des compétences qui aident vos clients à gérer leurs sentiments de traumatisme et d’isolement ?
Bar-Halpern : Je leur apprends ce que nous appelons « anticiper pour faire face » afin qu’ils puissent affronter une éventuelle future invalidation, qu’ils soient prêts à vivre des situations futures où ils pourraient être invalidés, ou ils pourraient ne pas être invités à une fête parce qu’ils sont Juifs, ce qui leur est arrivé à plusieurs reprises. Nous essayons donc d’anticiper autant que possible, tout en reconnaissant que nous ne pouvons pas tout prévoir.
Pour faire face à long terme, il est particulièrement important de trouver un nouveau sentiment d’appartenance et de connexion à une communauté, quelle qu’elle soit, qui soit en lien avec ses propres valeurs. Il ne s’agit pas nécessairement d’une communauté religieuse, ni même d’une communauté juive – même si nous avons constaté que les personnes qui entretiennent des liens plus forts avec la communauté juive se sentent davantage validées, mais d’une connexion à quelque chose, car le sentiment de perte est très fort.
Votre article a été publié le mois dernier. Pouvez-vous me parler des réactions qu’il a suscitées ?
Wolfman : Elles ont été extrêmement positives. Les gens ont dit : « Waouh, c’est tout ce dont nous parlions, tout ce que nous pensions et ressentions, mis noir sur blanc. Je me sens tellement mieux après avoir lu votre article. » Le titre à lui seul, « L’invalidation traumatique dans la communauté juive après le 7 octobre », résume bien ce que ressentent beaucoup de gens. Et encore une fois, c’est le pouvoir de nommer quelque chose et de pouvoir ensuite le comprendre et travailler dessus.
Bar-Halpern : Je vais mentionner une expérience qui a été à la fois négative et positive. Il existe une liste de diffusion pour la communauté [de thérapie comportementale dialectique] et depuis un an et demi, ça a été difficile. Ils ont beaucoup invalidé les expériences juives, et de nombreux cliniciens juifs ont essayé de s’exprimer, mais ils ont été réduits au silence. Et lorsque [l’article] a été publié sur cette liste de diffusion, la réaction immédiate de l’une des personnes a été : « Je pensais qu’on ne parlait plus de la guerre ».
D’un autre côté, quelqu’un a répondu : « Il ne s’agit pas de la guerre. Il s’agit de l’expérience juive aux États-Unis ». Sur cette liste de diffusion, un thérapeute qui n’est pas Juif a déclaré que cet article lui avait permis d’élargir sa capacité à comprendre l’expérience juive et à la valider davantage qu’il ne se sentait capable de le faire, et que cela lui avait donné les moyens de mieux soutenir ses clients juifs. Si nous faisons bouger les choses pour une seule personne, alors nous avons fait notre travail.
Que souhaitez-vous que les gens comprennent d’autre au sujet de l’invalidation traumatique, quelque chose que nous n’avons pas abordé ?
Wolfman : Je tiens vraiment à souligner qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème juif. Lorsque vous commencez à déshumaniser un groupe, vous déshumanisez également d’autres groupes. Si nous considérons tout dans le cadre d’une hiérarchie de la douleur, nous ne considérons plus les gens comme des personnes. Nous perdons alors notre humanité, en particulier en tant que thérapeutes.
Bar-Halpern : J’espère que davantage de personnes non seulement le liront, mais le considéreront comme un appel à passer à l’action. Je veux que les gens soient informés. Je veux que les gens changent leurs habitudes et je veux une cohérence morale. Je veux que nous soyons sensibilisés aux traumatismes, que nous mettions en pratique ce que nous prônons et que nous soyons les meilleurs thérapeutes possible. Je veux que nous recommencions à voir les gens comme des personnes.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de JTA ou de sa société mère, 70 Faces medias
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