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Du temps de la Palestine mandataire, ces parachutistes juifs déployés dans l’Europe nazie

Le livre de Matti Friedman, « Out of the Sky », raconte la vie de ces agents du renseignement britannique devenus des héros sionistes malgré — ou grâce — à l'échec de leur véritable mission

  • Des parachutistes juifs du Yishouv (communauté juive du temps de la Palestine mandataire). De droite à gauche,en partant du haut : Reuven Dafni, Zadok Doron, Abba Berdichev. Rangée du bas : Sara Braverman, Arieh Fichman, Haviva Reik.1944 (Domaine public via Wikimedia Commons)
    Des parachutistes juifs du Yishouv (communauté juive du temps de la Palestine mandataire). De droite à gauche,en partant du haut : Reuven Dafni, Zadok Doron, Abba Berdichev. Rangée du bas : Sara Braverman, Arieh Fichman, Haviva Reik.1944 (Domaine public via Wikimedia Commons)
  • Hannah Senesh avec son frère aîné Gyuri à Tel Aviv. Coincé en France à cause de la guerre, Gyuri arriva en Palestine mandataire le jour où sa sœur partait pour l'Égypte, s'entraîner. en vue de sa mission. Cette photo en porte le témoignage. (Domaine public via Wikimedia Commons)
    Hannah Senesh avec son frère aîné Gyuri à Tel Aviv. Coincé en France à cause de la guerre, Gyuri arriva en Palestine mandataire le jour où sa sœur partait pour l'Égypte, s'entraîner. en vue de sa mission. Cette photo en porte le témoignage. (Domaine public via Wikimedia Commons)
  • Enzo Sereni (Hanan Bahir, la collection Bitmuna)
    Enzo Sereni (Hanan Bahir, la collection Bitmuna)
  • Haim Hermesh, en uniforme de l'Armée rouge, à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Autorisation de la famille Hermesh)
    Haim Hermesh, en uniforme de l'Armée rouge, à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Autorisation de la famille Hermesh)

En Israël, on trouve des rues, des places et des kibboutzim du nom de Hannah Senesh, Enzo Sereni et Haviva Reik. Ces noms sont familiers mais peu d’Israéliens savent aujourd’hui qui furent ces femmes et ces hommes et ce qu’ils ont fait pour mériter de tels honneurs.

L’auteur et journaliste Matti Friedman fait justement partie de ceux qui ne connaissaient pas leur histoire jusqu’à ce qu’il commence à travailler sur son dernier livre, « Out of the Sky : Heroism and Rebirth in Nazi Europe », sorti le 24 mars dernier.

Ce livre, qui est le cinquième de Friedman, fait revivre les aventures palpitantes de ces Juifs et de 29 autres de leurs compagnons du Yichouv (la population juive du temps de la Palestine mandataire) qui ont sauté en parachute derrière les lignes ennemies en Europe, en 1944, pour tenter de sauver les Juifs qui n’avaient pas été exterminés par la machine à tuer nazie.

« J’avais une vague idée de qui était Hannah Senesh [la plus célèbre de ces parachutistes], mais je ne connaissais pas les autres. Je crois que la façon dont Hannah est devenue, en un sens, une figure emblématique du sionisme rebute un peu. Cela ne les intéresse pas vraiment d’en savoir plus, tant elle ressemble à une caricature », explique Friedman. (Le temps de l’écriture de son livre, il a gardé un petite figurine en plastique de Hannah Senesh sur une étagère, au-dessus de son bureau.)

Mais dès qu’il s’est intéressé à ces personnages, il a découvert qu’ils étaient intrigants et inspirants, mais aussi bien réels. Il s’est mis en tête de répondre à une question clé : pourquoi sont-ils si importants pour Israël et le mythe fondateur du sionisme alors qu’ils n’ont pas sauvé de Juifs européens ? En outre, les nazis ont capturé 12 d’entre eux et en ont exécuté sept, parmi lesquels Senesh, Reik et Sereni.

Ces parachutistes avaient une double mission, explique Friedman. Ils prenaient leurs ordres de la direction du Yishouv, mais ils étaient techniquement des recrues de l’armée britannique chargées de travailler pour l’unité des services secrets du MI9, et plus particulièrement de faciliter l’évasion des prisonniers de guerre alliés et d’aider les aviateurs alliés abattus à ne pas se faire prendre par l’ennemi.

Soigneusement sélectionnés pour effectuer cette mission (32 candidats sur 250), ils furent envoyés en Égypte, alors sous mandat britannique, pour se former grâce au Special Operations Executive. Là, ils apprirent à se servir d’une radio et à rentrer en contact avec les groupes partisans, avant d’être transférés à Bari, en Italie, et d’embarquer à bord d’appareils supposés les larguer dans des territoires contrôlés par l’ennemi.

« L’un des personnages les plus intéressants de ce livre est, je pense, l’officier britannique à la tête de cette mission, le [Lt. Col.] Tony Simonds. Il savait ce que les Juifs pouvaient apporter au renseignement britannique grâce à leur double identité [ils avaient fui la Shoah, dans plusieurs pays européens, et s’étaient rendus en Palestine]. Ils pouvaient se faire passer pour des Hongrois, des Slovaques ou des Croates. Ce qui était très utile », souligne Friedman.

« Out of the sky » par Matti Friedman (Spiegel & Grau)

Simonds ne voyait pas de problème à ce que ces parachutistes entrent en contact avec les populations juives locales, à condition qu’ils aient accompli la mission qui leur avait été assignée par le MI9. Et en ce qui concerne les parachutistes et la direction politique du Yishouv, la première mission était de sauver les Juifs.

Le problème, c’est que personne ne savait vraiment comment faire et les parachutistes n’avaient reçu ni instructions ni outils pour mener à bien leur mission.

« Pour la direction sioniste et les parachutistes, la mission britannique se résumait à un billet d’avion et un sésame pour entrer en Europe… Même l’aide à apporter aux Juifs n’était pas clairement expliquée », poursuit Friedman.

Lt. Col. Anthony Simonds OBE (Avec l’aimable autorisation de Rosey Woollcombe et du site Internet de la famille Simonds www.simondsfamily.me.uk)

« Il y a cette scène [dans le livre, adossée à des archives historiques] dans laquelle les parachutistes rencontrent la direction sioniste après leur recrutement. Il y a notamment Ben Gurion et Golda Meir. Les parachutistes sont supposés recevoir là leur véritable mission, et il s’avère que personne ne sait vraiment en quoi elle consiste… Chacun des dirigeants sionistes avait son idée. La seule chose qu’ils avaient en commun, c’était le caractère impossible de la mission », assure-t-il.

Friedman a décidé de se focaliser sur quatre de ces parachutistes, à savoir Senesh, Sereni, Reik et Haim Hermesh. Hermesh est le moins connu des quatre, sans doute parce qu’il a survécu. Ses mémoires sur la mission, épuisées (et uniquement disponibles en hébreu), « Operation Amsterdam », font beaucoup aidé Friedman.

Groupe de parachutistes juifs sous commandement britannique, dont Haviva Reik, photographié du temps de la Palestine mandataire (Domaine public via Wikimedia Commons)

A l’instar des autres parachutistes qui ont survécu, Hermesh était décédé avant que Friedman puisse l’interviewer, faute de quoi l’auteur s’est rendu sur les lieux que ces parachutistes ont connus, en Europe, et s’est plongé dans les archives.

« Fort heureusement, la documentation disponible est formidable. La Haganah [la principale milice sioniste – officieuse – de la Palestine mandataire], à Tel Aviv, conserve des milliers et des milliers de documents sur cette mission, ce qui m’a permis de reconstituer les faits et de raconter les choses avec un souffle épique, sans rien inventer. Il existe aussi des mémoires et des biographies, dont la plupart ne sont guère lues. Cette histoire a été très populaire dans les années 1950 et 1960, puis elle a été peu à peu oubliée », souligne Friedman.

Enzo Sereni (Hanan Bahir, la collection Bitmuna)

« Out of the Sky » suit ses quatre personnages principaux qui tentent chacun d’accomplir leur mission. Il serait dommage de dévoiler ici ce qui est arrivé à chacun d’entre eux ou encore les décisions que leurs responsables ou eux-mêmes ont prises.

En revanche, le fait de dire que Senesh a disparu après avoir franchi la frontière entre la Yougoslavie et la Hongrie, a été torturée et exécutée dans une prison de Budapest est une chose connue. Il en va de même de la mort de Reik, massacré comme tant d’autres résistants, par les Allemands en Slovaquie, mais aussi de la mort de Sereni, au camp de concentration de Dachau.

Hannah Senesh regarde la mer Méditerranée depuis le kibboutz Sdot Yam, en 1942-43 (Domaine public via Wikimedia Commons)

« À la fin [de l’écriture du livre], je m’étais pris d’amitié pour mes personnages principaux, chacun d’une manière différente. Hannah [la fille d’un célèbre dramaturge et journaliste hongrois] était idéaliste, une intellectuelle et une enfant de la balle. Elle est arrivée en Israël au même âge que moi, à 17-18 ans. »

« J’aime beaucoup Enzo. C’était un personnage fougueux. Il avait une imagination littéraire très puissante. Il se voyait comme un personnage héroïque et s’est en quelque sorte donné pour mission d’incarner ce héros. »

« Haim était un observateur attentif des événements [comme on peut le lire dans ses mémoires]. C’était un gars très modeste. Il a fait des choses d’un héroïsme fou, mais il n’en tire aucune gloire. Sa façon de parler des choses a créé le mythe tout en le démontant », explique Friedman.

« Ma préférée, c’est Haviva : elle était tellement pleine d’humanité. Elle avait une vie très compliquée et elle était malheureuse la plupart du temps. Elle essayait de trouver son bonheur un peu partout. Dans sa vie personnelle, elle n’avait rien d’héroïque, mais c’est sans doute elle qui a été la parachutiste la plus efficace », ajoute-t-il.

Haviva Reik, alors soldat britannique en Égypte, aux alentours de 1942 (Domaine public via Wikimedia Commons)

Si Reik est celle qui a le mieux rempli sa mission, comment expliquer que ce soit Senesh qui soit devenue célèbre ?

« C’est la vie personnelle de Haviva Reik qui l’a empêchée de passer pour l’héroïne de cette mission. Hannah Senesh avait elle un côté totalement Jeanne d’Arc. Ce qui a desservi Haviva, c’est son côté chaotique », souligne Friedman.

Les 32 parachutistes savaient tous qu’ils avaient de forts risques de mourir et qu’ils deviendraient sans doute des héros sionistes, surtout Senesh et Sereni, estime Friedman.

« Je crois que c’est lié à une histoire de classe. Tous deux venaient de familles juives de la haute société. Tous deux avaient reçu une éducation européenne très littéraire : ils lisaient beaucoup et avaient dans l’idée d’incarner des rôles héroïques… Je pense qu’ils avaient pleinement conscience qu’ils allaient laisser à leur mort les ferments d’un mythe héroïque. Ils savaient ce que font les héros dans les grands romans ou les pièces de théâtre, et ils s’étaient volontairement donné pour mission de le faire, à leur tour », a Friedman.

Le poème « Ashrei Hagafrur » (Le mariage est heureux), écrit par Hannah Senesh et remis à une camarade juste avant qu’elle ne franchisse la frontière entre la Yougoslavie et la Hongrie, au début de l’été 1944. (Photo prise par Yigal Zalmanson au Kibboutz Sdot Yam Museum ; Domaine public via Wikimedia Commons)

« Out of the Sky » nous invite à réfléchir, aujourd’hui, à la pertinence de l’héroïsme de ces parachutistes. En quoi les recherches de Friedman sur ce mythe fondateur du sionisme vont-elles raviver le souvenir de celles et ceux qui ont donné leur nom à ces rue au sein de la jeune génération ?

Selon l’auteur, les Israéliens vivent certes dans un Israël bien différent de celui qui existait il y a de cela 80 ans, mais il est important qu’ils comprennent que cet État est aussi là grâce à des gens comme Hannah Senesh.

« Evidemment, cela a beaucoup changé, mais après le 7-Octobre, j’ai enfin compris les personnages du [livre]. Ils vivaient dans un monde où il n’y avait pas de solutions satisfaisantes. Ils ont dû évoluer au cœur d’une hostilité inimaginable… Loin de moi l’idée de comparer ce que nous vivons à ce qu’ils ont vécu, mais les situations se rejoignent sur la question de l’absence de solutions satisfaisantes… Ces gens n’ont pas attendu les bras ballants. Ils n’ont pas la politique de l’autruche. Ils ont compris ce qu’il fallait faire, ils se sont comportés en véritables héros », ajoute Friedman.

« Je crois utile de revenir un peu sur les débuts et d’examiner l’un de nos mythes fondateurs. Cela a à voir avec ce que nous sommes devenu et ce n’est pas aussi éloigné de ce que nous en pensions, le 6 octobre 2023 », conclut-il.

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