Ébranlé par sa guerre contre Israël, l’Iran à la croisée des chemins, entre défiance et diplomatie
Téhéran s'acheminerait vers des négociations, les frappes américaines et israéliennes ayant montré le « coût de la confrontation militaire » et brisé l'image de la dissuasion
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DUBAI (Reuters) – Affaiblie par la guerre et l’impasse diplomatique, l’élite cléricale iranienne se trouve à la croisée des chemins : défier les pressions pour mettre fin à ses activités nucléaires au risque de s’attirer de nouvelles attaques israéliennes et américaines, ou céder, au risque d’une crise politique.
Pour l’heure, les plus hautes autorités de la République islamique pensent à leur survie, au détriment de ce qui pourrait être une stratégie politique de plus long terme.
Un fragile cessez-le-feu, en juin dernier, a mis fin à une guerre qui aura duré 12 jours, déclarée au moyen de frappes aériennes israéliennes suivies de frappes américaines sur trois sites nucléaires iraniens.
Israël a lancé la première frappe contre l’Iran le 13 juin. Selon Israël, cet assaut généralisé contre les principaux dirigeants militaires iraniens, les scientifiques spécialisés dans le nucléaire, les sites d’enrichissement d’uranium et le programme balistiques étaient nécessaires pour empêcher la République islamique de mener à bien son intention de détruire l’État juif.
Les deux camps se sont déclarés victorieux mais la guerre a mis en évidence les vulnérabilités militaires et l’image de dissuasion de cette grande puissance du Moyen-Orient, ennemie d’Israël à l’échelle régionale élargie.
Trois sources iraniennes ont déclaré à Reuters que les autorités politiques voyaient désormais dans les négociations avec les États-Unis – pour résoudre un différend vieux de plusieurs décennies autour de leurs ambitions nucléaires – le seul et unique moyen d’éviter une nouvelle escalade voire la destruction.
Les frappes contre des cibles nucléaires et militaires iraniennes, qui ont tué de hauts-commandants des Gardiens de la révolution et des scientifiques nucléaires de tout premier niveau, ont choqué Téhéran, la veille d’une sixième série de pourparlers avec Washington.
Téhéran a accusé Washington d’avoir « trahi la voie diplomatique » : des députés et chefs militaires radicaux s’en sont pris aux responsables qui prônaient la diplomatie avec les États-Unis, affirmant que le dialogue s’était avéré être une « stratégie, un piège » pour endormir les forces armées.
Selon un proche des milieux politiques qui, comme d’autres, a requis l’anonymat compte tenu de la sensibilité de la question, les dirigeants penchent désormais vers les pourparlers car « ils ont vu le coût de la confrontation militaire ».
Le président iranien Massoud Pezeshkian a déclaré dimanche, à l’intention des extrémistes opposés à la poursuite de la diplomatie nucléaire après cette dernière guerre, que la reprise des pourparlers avec les Etats-Unis « ne signifiait pas que nous avons l’intention de nous rendre ».
Il a ajouté : « Vous ne voulez pas parler ? Que voulez-vous faire? … Reprendre la guerre ? »
Ses propos lui ont attiré moult critiques de la part des extrémistes, à commencer par le commandant des Gardiens de la révolution, Aziz Ghazanfari, qui a rappelé que la politique étrangère demandait de la discrétion et que des déclarations imprudentes pourraient avoir de graves conséquences.
Au final, c’est le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui a eu le dernier mot. Des proches du pouvoir ont indiqué que le pouvoir clérical était parvenu à un consensus en vue de la reprise des négociations sur le nucléaire, considérées comme vitales pour la survie de la République islamique.
Le ministère iranien des Affaires étrangères a déclaré qu’aucune décision n’avait été prise sur la question de la reprise des pourparlers nucléaires.
Dynamique et pression externe
Le président américain Donald Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu ont averti qu’ils n’hésiteraient pas à frapper de nouveau l’Iran s’il reprenait l’enrichissement de l’uranium, possible voie vers le développement d’armes nucléaires.
Bien que l’Iran nie chercher à se doter d’armes nucléaires, il a enrichi de l’uranium à des niveaux sans application pacifique connue, a empêché les inspecteurs étrangers d’accéder à ses installations nucléaires pour les inspecter et massivement augmenté ses capacités balistiques.
La République islamique a récemment pris des mesures en faveur de l’armement, a d’ailleurs déclaré Israël.
La semaine dernière, Trump a dit à l’intention de l’Iran qu’en cas de reprise de l’enrichissement malgré les frappes de juin sur ses principales usines de production, « nous recommencerons », ce à quoi Téhéran a réagi en promettant des représailles énergiques.
Pourtant, Téhéran craint que de nouvelles frappes ne mettent à mal la coordination entre pouvoir politique et militaire, ce qui l’a amené à se doter d’un conseil de défense destiné à assurer la continuité du commandement, même dans l’éventualité où Khamenei, qui est âgé de 86 ans, doive se réfugier dans une cachette isolée pour ne pas être tué.
Selon Alex Vatanka, directeur du programme Iran à l’Institut du Moyen-Orient, à Washington DC, si l’Iran cherchait à rétablir rapidement ses capacités nucléaires sans garanties diplomatiques ou de sécurité, « une frappe américano-israélienne serait non seulement possible mais presque inévitable ».
« La reprise des pourparlers pourrait donner à Téhéran une précieuse marge de manœuvre, sans parler du répit économique, mais sans une réciprocité rapide des États-Unis, elle risque une réaction intransigeante, une aggravation des divisions de l’élite et de nouvelles accusations de reddition », a déclaré Vatanka.
Téhéran insiste sur son droit à l’enrichissement de l’uranium dans le cadre de ce qu’il assure être un programme nucléaire pacifique, tandis que l’administration Trump exige son arrêt total – un point de friction central qui explique l’impasse diplomatique actuelle.
Le renouvellement des sanctions des Nations unies dans le cadre du mécanisme dit de « snapback », promu par trois puissances européennes, est une menace de plus contre Téhéran en cas de refus de reprise des négociations ou à défaut d’accord vérifiable pour freiner son activité nucléaire.
Téhéran a menacé de quitter le Traité de non-prolifération nucléaire. Mais les experts assurent qu’il s’agit là d’une tactique et non d’un projet réaliste, car la sortie du TNP donnerait lieu à une course iranienne à la bombe nucléaire, ce qui ne manquerait d’inciter les États-Unis et Israël à intervenir.
Selon un diplomate occidental de haut rang, les autorités iraniennes sont plus vulnérables que jamais et tout acte de défiance est un pari susceptible de se retourner contre elles alors même que la contestation intérieure grandit et le pouvoir de dissuasion s’affaiblit, sans oublier ses milices mandataires au Moyen-Orient depuis 2023, neutralisées par Israël.
Une anxiété croissante
Dans la rue iranienne, la lassitude face à la guerre et à l’isolement international est profonde, aggravée par un sentiment toujours plus fort d’échec politique. Par ailleurs, l’économie basée sur le pétrole, déjà entravée par les sanctions et la mauvaise gestion de l’État, est de plus en plus sous pression.
Des pannes d’électricité quotidiennes frappent des villes et une population de 87 millions d’habitants, ce qui ne laisse d’autre choix aux entreprises que de réduire leurs activités. Les réserves d’eau ont reculé et atteint des niveaux record, à tel point que le gouvernement a alerté contre le risque imminent d’« urgence nationale en matière d’eau ».
Nombre d’Iraniens – même les opposants à la théocratie chiite – se sont ralliés derrière leur pays pendant la guerre, en juin, mais ils font aujourd’hui face à une perte de revenus et une répression plus forte que jamais.
Alireza, 43 ans et marchand de meubles à Téhéran, envisage de licencier du personnel et partir vivre avec sa famille en dehors de la capitale, de crainte de nouvelles attaques aériennes.
« C’est le résultat de 40 ans de politiques erronées », dit-il en parlant dela révolution islamique de 1979 en Iran qui a renversé la monarchie soutenue par l’Occident. « Nous sommes un pays riche en ressources et pourtant les gens n’ont ni eau ni électricité. Mes clients n’ont pas d’argent. Mon entreprise est en train de péricliter. »
Une vingtaine de personnes interrogées par téléphone dans tout l’Iran ont le même sentiment qu’Alireza, à savoir que la plupart des Iraniens ne veulent pas d’une nouvelle guerre et qu’ils ont perdu confiance dans la capacité de leurs autorités à gouverner avec sagesse.
Malgré un mécontentement généralisé, le pays n’a cette fois pas connu de manifestations de grande ampleur. Les autorités ont renforcé les mesures de sécurité, redoublé de pression sur les militants pro-démocratie, procédé à des exécutions et réprimé les réseaux d’espionnage présumés liés à Israël, ce qui fait craindre des mesures de surveillance et de répression accrues.
Toutefois, les modérés, mis à l’index durant des années, refont surface dans les médias officiels. Certains analystes y voient une tentative de se concilier l’anxiété de la population et de faire passer le message d’une possible réforme de l’intérieur, sans « changement de régime » susceptible de révolutionner les politiques fondamentales.
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