Exposition à New York en hommage à Lore Segal, auteure et enfant réfugiée de la Shoah
"And That’s True Too" relate jusqu’au 15 avril la vie de la collaboratrice du New Yorker, du Kindertransport à la Grosse Pomme, ses romans, ses nouvelles et ses livres pour enfants
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JTA — Je n’ai jamais lu de chronique sur la Shoah comparable au roman autobiographique de Lore Segal « Other People’s Houses » (Les maisons des autres), qui a été publié en 1964. Caustique, dépourvu de sentimentalisme et parfois douloureusement honnête, ce livre raconte l’histoire d’une jeune Autrichienne envoyée en Angleterre dans le cadre du Kindertransport, dressant également le portrait de l’artiste en tant que jeune réfugiée.
Parmi ses nombreux admirateurs, plus d’un ont remarqué que Segal, décédée en 2024 à l’âge de 96 ans, n’avait qu’un an de moins qu’Anne Frank, et qu’elle était devenue le genre d’auteur qu’Anne aurait pu être si elle n’avait pas péri à Bergen-Belsen.
L’œuvre de Segal, constituée de décennies d’histoires publiées dans le New Yorker ainsi que d’un joli livre pour enfants, « Tell Me a Mitzi », est également remarquable par son humilité. Segal était convaincue que la mémoire — particulièrement celle d’événements traumatisants comme la Shoah — ne peut être un dépositaire parfait de la vérité. Cela ne signifie pas que les auteurs ne sont pas dignes de confiance, mais que ni l’écrivain ni le lecteur ne doivent rien prendre pour acquis.
C’est ce défi que résume le titre de la nouvelle exposition organisée par le Leo Baeck Institute à New York : « And That’s True Too: The Life and Work of Lore Segal » (Et cela aussi est vrai : la vie et l’œuvre de Lore Segal). Ce titre inspiré d’une citation extraite du « Roi Lear » – l’une des œuvres préférées de Segal -, vient rappeler qu’une même phrase peut contenir des vérités contradictoires et qu’il faut l’accepter – et résister au faux réconfort d’une version unique et définitive.
« Nous avons cherché à donner un aperçu de la capacité de Lore à observer le monde sous différentes perspectives », a indiqué Karin Hanta, commissaire de l’exposition, à l’occasion de l’inauguration qui a eu lieu jeudi, quelques jours avant la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste. L’exposition « And That’s True Too » se tiendra jusqu’au 15 avril.
Durant l’événement, l’actrice Toni Kalem, qui a interprété Angie Bonpensiero dans « Les Sopranos », a lu un extrait de « Other People’s Houses ». Toni Kalem, qui a rencontré Segal il y a plusieurs années et découvert que leurs mères avaient toutes deux vécu l’expérience du Kindertransport, a évoqué la « curiosité incessante » de Segal. Une qualité qui transparaît dans l’exposition de photos, de manuscrits et de souvenirs de famille.
Lore (prononcé « Laura ») Groszmann est née à Vienne en 1928. Un mois après le pogrom nazi de la Nuit de cristal, elle a été envoyée en Angleterre, où elle a grandi dans différentes familles d’accueil. Ses parents, réfugiés, ont fini par la rejoindre, travaillant alors comme domestiques. Elle a ensuite accompagné sa famille en République dominicaine. Tous ont finalement trouvé refuge à Washington Heights, le bastion des Juifs germanophones à Manhattan. Après s’être imposée comme auteure, elle a intégré un cercle d’écrivains principalement juifs à New York, que fréquentaient aussi Cynthia Ozick, Vivan Gornick, Grace Paley, Norma Rosen et Gloria Goldreich. Son mari, l’éditeur David Segal, est décédé en 1970 à l’âge de 40 ans.
Hanta avait d’abord espéré écrire une biographie de Segal. Mais lorsque son projet a été mis en suspens, elle a pris une nouvelle orientation. « Avec tout le matériel que j’avais rassemblé, pourquoi ne pas organiser une exposition ? », se souvient-elle lors de l’inauguration.
La première édition, présentée au Bezirksmuseum Josefstadt de Vienne — dans le quartier où Segal a grandi et, ainsi que Hanta l’a découvert plus tard, près de l’hôpital où elle est née — a attiré des milliers de visiteurs. Enrichie et affinée, la version new-yorkaise déplace l’attention vers l’ouest. Elle retrace le parcours de Segal de la Vienne d’avant-guerre jusqu’à Manhattan, où elle a vécu pendant des décennies, enseigné à des générations d’écrivains et, rapporte le New York Times, « s’est rapprochée de l’écriture d’un grand roman américain ».
Ce roman, « Her First American », publié en 1985, explore la difficile rencontre entre la question raciale et l’histoire de la Shoah à travers la relation entre un réfugié juif et un intellectuel noir. (Le Leo Baeck Institute a prévu un événement en ligne sur Horace Cayton, amant de Lore Segal et source d’inspiration du roman.)
« Other People’s Houses », son premier livre, a valu à Segal une bourse Guggenheim et son recueil de nouvelles, « Shakespeare’s Kitchen » (2007) a été finaliste du prix Pulitzer. Ces trois ouvrages seront réédités au printemps 2026 par New Press. Melville House publiera pour sa part un recueil posthume intitulé « Still Talking ». Préfacé par Gornick, ce recueil inclut les « Ladies’ Lunch », des nouvelles qu’elle a écrites à la fin de sa carrière et qui relatent les aventures d’un groupe d’amies âgées de Manhattan qui font face, avec franchise et souvent avec humour, aux humiliations quotidiennes liées au vieillissement.
L’exposition est visible au Center for Jewish History, où le Leo Baeck Institute répertorie l’histoire et la culture des Juifs germanophones. Les visiteurs découvriront des cahiers du Bedford College de Londres, où Segal a étudié après la guerre, remplis de nouvelles présentées à des concours, des manuscrits annotés et réannotés d’une main qui n’a jamais cessé de les retravailler, ou encore des carnets d’adresses tenus par ses parents — l’un provenant d’Angleterre, l’autre de République dominicaine — ouverts sur des pages qui témoignent discrètement de mondes disparus : des cousins qui se cachaient derrière les rideaux de la cuisine en France, des amis qui avaient pris de fausses identités, des enfants qui n’étaient jamais arrivés à bord des trains.
Un petit objet revêt une importance particulière. Il s’agit d’un livre d’amitié datant de l’enfance, dans lequel parents et amis inscrivent des poèmes et des conseils bien intentionnés. Celui de Segal comprend un mot de sa première mère d’accueil anglaise, qui l’exhorte à chérir l’amitié — un conseil qui prend un sens différent si l’on sait, comme Segal l’a écrit plus tard, que leur relation était tendue. La contribution de son père, un dessin représentant un garçon en randonnée dans les montagnes, fait écho à une histoire que Segal a écrite dans sa jeunesse, racontant une randonnée dans les Alpes avec lui avant la guerre. Une histoire qu’elle a ensuite reprise à l’âge de 90 ans sous le nouveau titre « Dandelion », et que le New Yorker a publiée en 2019, 70 ans après sa première ébauche.
L’exposition s’accompagne d’un cycle de programmes en présentiel et virtuels. Hanta a, par ailleurs, sa propre liste de projets commémoratifs. Elle espère notamment qu’un parc de Vienne dans lequel Segal jouait lorsqu’elle était enfant sera rebaptisé en son honneur, que l’exposition pourra devenir itinérante, et que « Other People’s Houses » pourra être distribué gratuitement en Autriche en 2028, année du centenaire de la naissance de Segal et du 90e anniversaire du Kindertransport.
Au cours de la soirée d’inauguration, Kalem, avant de lire un extrait de « Other People’s Houses », a pris le temps de s’excuser pour les coupes qu’elle avait dû effectuer. « Comme vous le savez, Lore, toute sa vie, s’est attachée à rédiger méticuleusement et à réviser scrupuleusement son travail », a déclaré Kalem. « J’ai donc le sentiment de commettre un délit littéraire en modifiant ne serait-ce qu’un mot de l’histoire de Lore. Comme si j’avais raccourci le monologue de Hamlet dans la pièce de Shakespeare… Alors Lore, j’espère que tu comprends et que tu me pardonneras. »
L’exposition propose en outre une vidéo réalisée par Hanta et le petit-fils de Segal, Benny, dans laquelle on peut voir Lore à la fin de sa vie, toujours en quête de sujets, toujours attentive à la nature insaisissable de la vérité. Lors de l’inauguration, Jacob, le fils de Segal, a évoqué l’ambition et la modestie de sa mère, son sérieux par rapport à l’art et son refus de se laisser abattre par le succès ou la déception.
« Elle a toujours agrandi le monde », a-t-il déclaré. « Il est plus petit maintenant. »
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