Grâce aux techniques de la police scientifique, des archéologues ont permis à des familles de faire leur deuil
Visible sur le campus de l'Autorité des antiquités d'Israël à Jérusalem, l'exposition revient sur le travail minutieux d'identification des victimes et la documentation des destructions
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Lorsqu’Assaf Peretz, archéologue et photographe pour l’Autorité israélienne des antiquités, est entré dans la première maison qu’il devait examiner au kibboutz Beeri, deux semaines après les atrocités commises par le Hamas le 7 octobre 2023, il en a eu le cœur serré.
« La chambre des enfants ressemblait à celle de mon aîné », confie Peretz en parlant du mobilier et des animaux en peluche toujours bien en place malgré le chaos. « À ce moment-là, un de mes collègues m’a dit qu’il fallait que je me force à voir les choses autrement, sinon je ne pourrais pas faire ce travail. J’ai suivi son conseil et à partir de ce moment-là, j’ai pu travailler comme je le fais habituellement. »
Peretz est l’un des dizaines d’archéologues qui, suite au pogrom commis par le Hamas qui a fait 1 200 morts dans le sud d’Israël, ont passé au peigne fin les lieux des massacre pour identifier les restes humains. A ce moment-là, les autorités avaient du mal à établir avec certitude qui avait été tué ou kidnappé et de nombreuses personnes étaient portées disparues.
Peretz s’est entretenu avec le Times of Israel en marge du vernissage de « Renaître de ses cendres : l’archéologie au coeur d’une crise nationale », exposition organisée dans les locaux du Campus national Jay et Jeanie Schottenstein pour l’archéologie d’Israël à Jérusalem.
Dans un parcours couvrant trois salles dotées de multiples installations audiovisuelles, l’exposition parle du travail des experts, sur le terrain comme en laboratoire, ainsi que des millions de photos et vidéos prises pour garder la mémoire des destructions. La dernière salle est consacrée au travail de sensibilisation effectué par les membres de l’Autorité israélienne des antiquités auprès des évacués un peu partout dans le pays, avec des conférences et des ateliers pour les enfants et les adultes.
« Au cours de ma carrière d’archéologue, j’ai fouillé des centaines de tombes et j’en ai photographié des milliers », se rappelle Peretz. « En 2022, j’ai fouillé le plus grand cimetière de la fin de la période romaine et du début de l’époque byzantine dans le nord du Neguev. Du fait de cette expertise, après le 7 octobre, on m’a demandé si je voulais venir près de l’enveloppe de Gaza. »
Peretz confie qu’au début, il a hésité, de crainte de répercussions sur sa santé mentale, avant de donner suite.
« Dès le lendemain, j’étais à Beeri », précise-t-il. « Au début, c’est le choc – l’odeur ignoble des corps brûlés et en décomposition était comme une agression : elle m’enveloppait. J’avais l’impression d’avoir pris un coup au visage. »
C’est justement l’expertise de Peretz et de ses collègues qui s’avère cruciale.
« Nous sommes formés pour identifier les os, même les plus petits fragments, quel que soit leur état de conservation, au beau milieu des cendres et des débris », poursuit-il. « C’est ce que nous avons fait. »
La première salle de l’exposition revient sur l’histoire des 16 personnes identifiées grâce au travail de l’Autorité israélienne des antiquités.
En novembre 2023, Joe Uziel, archéologue de l’Autorité israélienne des antiquités et bénévole dans les communautés de l’enveloppe de Gaza, faisait savoir au Times of Israel qu’ils avaient retrouvé les restes de 60 personnes et qu’une dizaine seulement avaient été identifiés.
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Le jour du vernissage de l’exposition, Peretz explique que bien des restes – souvent carbonisés ou réduits à l’état de fragments – n’ont pas pu être identifiés faute d’ADN extractible. Parfois, ajoute-t-il, ces restes étaient ceux de terroristes du Hamas tués lors des combats.
Dans certains cas, les archéologues sont parvenus à récupérer les effets personnels des victimes.
« Dans une maison presque totalement calcinée, nous avons retrouvé une quinzaine de photographies à l’intérieur de la pièce sécurisée », se rappelle Peretz.
« Il y avait 15 photos de vacances en famille. Et dehors, sur la pelouse, nous avons retrouvé des dessins que les petits-enfants avaient faits pour leurs grands-parents. »
« Comment ces photos et dessins ont survécu à l’incendie, je n’en ai aucune idée », ajoute-t-il. « Nous les avons restituées à la famille. Ils nous ont dit que c’était tout ce qu’il leur restait de leurs parents et grands-parents. »
Il leur est arrivé d’identifier une victime grâce à un objet calciné découvert au festival de musique Supernova, où les terroristes du Hamas ont tué plus de 360 festivaliers.
Quelques semaines après le 7 octobre, la famille de Shani Gabay, 25 ans, était toujours sans nouvelles depuis que des terroristes l’avaient blessée alors qu’elle tentait de fuir. Faute d’avoir retrouvé le corps, ses proches pensaient qu’elle avait été kidnappée.
« Shani a été portée disparue pendant 47 jours », se souvient sa mère, Michal Gabay, le jour du vernissage de l’exposition. « Pendant 47 jours, nous avons vécu dans le doute : a-t-elle été kidnappée, a-t-elle été tuée ? »
« Notre plus grande crainte était qu’elle devienne un nouveau Ron Arad », ajoute-t-elle en parlant du pilote de l’armée de l’air israélienne qui a sauté en parachute au-dessus du sud-Liban en 1986 et dont le sort reste inconnu, même si on le croit mort.
C’est le directeur adjoint de l’Autorité israélienne des antiquités, Moshe Ajami, qui repère le premier le collier en forme de lune que Shani portait ce jour-là en examinant les restes d’une ambulance calcinée. Une vingtaine de personnes y avait trouvé refuge avant que les terroristes du Hamas ne tirent une roquette qui l’a pulvérisé et tué 18 personnes.
Les tests ADN pratiqués sur le collier confirment qu’il appartient à Shani mais on y trouve également l’ADN d’une autre jeune femme dont les restes ont été enterrés quelques semaines auparavant. Cela donne lieu à un réexamen des restes, qui confirme qu’une partie renvoie à Shani.
« Seuls quelques restes de Shani ont été retrouvés – deux dents, une vertèbre et un os », explique Gabay.
« Grâce à Moshe, qui a retrouvé ce collier, il n’y a pas eu de nouveau cas à la Ron Arad », poursuit Gabay. « Nous avons pu mettre un point final à ce cas et lui donner une sépulture digne dans notre ville, en présence de ceux qui l’aimaient. »
Pour le Times of Israel, Ajami confie ses craintes de rencontrer la famille de Shani Gabay.
« Au début, j’étais inquiet parce que c’est moi qui avais découvert l’élément qui prouvait que leur enfant était morte – alors qu’ils avaient peut-être encore l’espoir qu’elle était en vie », confie-t-il. « Mais quand nous nous sommes rencontrés, ils m’ont remercié de les avoir aidés à faire leur deuil. »
Interrogé sur ce qu’il a ressenti en travaillant sur le site de Supernova – alors que des centaines de personnes s’étaient succédé pour effectuer des recherches, sans succès – Ajami explique que les émotions n’avaient pas leur place.
« Nous avons travaillé comme des machines », poursuit-il.
Le jour du vernissage, Michal Gabay et sa cadette, Nitzan, la sœur de Shani, portaient des répliques du collier de Shani.
« Aujourd’hui, nous portons tous le collier en forme de lune de Shani, qui est vendu pour collecter des fonds au profit d’une organisation caritative que nous avons fondée et qui porte son nom », explique Nitzan Gabay au Times of Israel.
Elle ajoute que l’ONG soutient des causes qui lui tenaient à cœur, à commencer par le bien-être des animaux ou encore la protection de l’environnement.
« Plus que tout, Shani aimait la vie, alors chaque jour, nous nous réveillons en pensant à ce que Shani aurait souhaité que nous fassions et nous le faisons », poursuit Nitzan.
Au-delà des vidéos qui retracent la vie des victimes ou donnent à entendre les témoignages de leurs proches et d’archéologues, l’exposition présente également les outils employés par ces experts, notamment les tamis et outils dentaires permettant de fouiller les espaces exigüs comme les impacts de balle et les fissures.
Garder la trace des destructions pour la postérité
Au moment où les archéologues finissaient de fouiller, à la recherche de restes humains ou d’effets personnels des victimes, l’Autorité israélienne des antiquités a lancé un autre projet destiné à garder la mémoire du 7 octobre pour la postérité.
Les experts ont collecté des éléments – images, vidéos et autres supports technologiques – sur chaque maison, chaque quartier et chaque communauté, qui leur ont permis de recréer dans les laboratoires de l’Autorité israélienne des Antiquités des modèles 3D des sites détruits.
« Il est important de rappeler l’objectif premier de ce projet », insiste la curatrice de l’exposition, Leora Berry, en accompagnant des journalistes dans l’une des salles où l’on peut voir et interagir avec plusieurs de ces modèles 3D, entendre les experts et des survivants du 7 octobre.
« La région reprend vie, comme il se doit ; elle se reconstruit et les zones détruites cèderont bientôt la place à de nouveaux bâtiments », ajoute-t-elle.
« Tout ceci est d’une importance vitale — non seulement pour la recherche et l’enquête, mais aussi en tant que témoignage essentiel pour ceux qui doutent des horreurs qui se sont déroulées en Israël le 7 octobre. »
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