Iran : Les religieux sont confrontés à une crise de légitimité – sans issue facile
Selon une organisation de défense des droits humains basée aux États-Unis, 2 200 personnes ont été arrêtées et un immense drapeau iranien a été décroché et déchiré par des manifestants dans la deuxième plus grande ville du pays
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DUBAÏ, Émirats arabes unis (Reuters) — Alors que les agitations antigouvernementales évoluent rapidement en Iran, alors que les pressions venant de l’étranger s’intensifient, le régime des religieux semble être dans l’incapacité, pour l’instant, de faire face à ce qui s’est transformé en une crise de légitimité au cœur même de la république islamique.
Les manifestations, qui avaient commencé à Téhéran le mois dernier, se sont élargies à l’ensemble des 31 provinces iraniennes – mais le mouvement de protestation n’a toutefois pas encore atteint l’ampleur de la mobilisation qui, en 2022-2023, avait suivi la mort de Mahsa Amini. La jeune femme s’était éteinte alors qu’elle était placée en détention pour avoir, paraît-il, enfreint le code vestimentaire islamique.
Après avoir débuté à Téhéran avec les commerçants du Grand Bazar, qui étaient mécontents de la forte chute du rial, les dernières manifestations impliquent désormais d’autres secteurs de la population – principalement des jeunes hommes, alors que les femmes et les jeunes filles avaient tenu un rôle déterminant dans le mouvement de protestation en lien avec l’affaire Amini.
L’agence de presse américaine Human Rights Activists News Agency (HRANA) a évoqué la mort d’au moins 34 manifestants et de quatre membres des forces de sécurité dans le cadre des agitations actuelles. Elle a aussi fait état de 2 200 arrestations pendant les troubles – ce qui, selon les analystes, souligne une désillusion plus profonde à l’égard du statu quo chiite.
L’Iran a connu une coupure d’Internet à l’échelle nationale, jeudi – le web était encore inaccessible dans la journée de samedi, selon NetBlocks, le groupe de veille de l’internet. Cette coupure a coïncidé avec les appels lancés depuis l’étranger par Reza Pahlavi, le fils du dernier shah d’Iran, renversé lors de la révolution islamique de 1979, qui a exhorté les Iraniens à redescendre dans la rue.
« Il n’y a pas que le rial qui s’effondre, il y a aussi la confiance », commente Alex Vatanka, directeur du programme de l’Iran au sein du Middle East Institute à Washington DC.
Les autorités ont tenté de maintenir une double approche face aux agitations, affirmant que les protestations économiques étaient légitimes et qu’elles seraient traitées par le dialogue – tout en répondant à certains rassemblements par des gaz lacrymogènes lorsqu’ils ont tourné aux affrontements violents.
Presque cinq décennies après la révolution islamique, les chefs religieux iraniens peinent véritablement à combler le fossé entre leurs priorités et les attentes d’une société jeune.
« Je veux juste mener une vie paisible et normale… A la place, ils (les responsables) insistent sur la nécessité de poursuivre le programme nucléaire, de soutenir les groupes armés dans toute la région et de conserver leur hostilité à l’égard des États-Unis », déplore Mina, âgée de 25 ans, lors d’un entretien téléphonique avec Reuters depuis Kuhdasht, une ville située dans la province occidentale du Lorestan.
« Ces politiques avaient peut-être un sens en 1979 mais pas aujourd’hui. Le monde a changé », affirme cette diplômée de l’université actuellement sans emploi.
Les manifestants envahissent les rues
Un ancien haut responsable de l’aile réformiste de l’establishment estime, de son côté, que les piliers idéologiques fondamentaux de la république islamique – en partant des codes vestimentaires imposés jusqu’aux choix en matière de politique étrangère – ne trouvent pas d’écho auprès des moins de 30 ans, qui représentent malgré tout près de la moitié de la population.
« La jeune génération ne croit plus aux slogans révolutionnaires – elle veut vivre librement », s’exclame-t-il.
Le port obligatoire du hijab – qui avait été au cœur des mouvements de protestation qui avaient eu lieu après la mort d’Amini – est désormais appliqué de manière sélective. De nombreuses Iraniennes refusent désormais ouvertement de le porter dans les lieux publics, rompant ainsi avec une tradition qui a longtemps défini la république islamique.
Dans le cadre des manifestations en cours, de nombreux protestataires ont exprimé leur colère face au soutien apporté par Téhéran aux groupes terroristes de la région, scandant des slogans tels que « Ni Gaza, ni Liban, ma vie pour l’Iran » – un signe de leur frustration face aux priorités qui sont celles de l’establishment.
L’influence régionale de Téhéran a été affaiblie par les attaques lancées par Israël à l’encontre de ses proxies – du Hamas à Gaza au Hezbollah au Liban, en passant par les Houthis au Yémen et les milices irakiennes – ainsi que par le renversement du dictateur syrien Bachar al-Assad, qui était un proche allié de l’Iran.
Dans une vidéo qui a circulé sur X et dont l’authenticité a été vérifiée par Reuters, des manifestants s’emparent d’un grand drapeau iranien qui était accroché à un mât et ils le déchirent dans la deuxième ville la plus peuplée du pays, Mashhad, qui se trouve dans le nord-est du territoire.
A massive Islamic Republic of Iran flag was taken down and tore apart in the city center of Mashhad, Iran's second largest city. Coordinates at 36.311031, 59.653486. pic.twitter.com/ilKZX8fZax
— Faytuks Network (@FaytuksNetwork) January 7, 2026
Des affrontements ont eu lieu entre la population et les forces de sécurité dans le Grand Bazar de Téhéran, et des manifestants enthousiastes ont défilé à Abdanan, une ville du sud-ouest de la province d’Ilam, comme l’ont montré d’autres vidéos vérifiées par Reuters, cette semaine.
Dans une vidéo provenant de la ville de Gonabad, dans le nord-est du pays – des images que Reuters n’a pas été en mesure de vérifier – de jeunes hommes se précipitent hors d’une mosquée pour rejoindre une foule importante de manifestants qui les acclament, une scène qui sembleêtre le symbole d’une expression de révolte contre les religieux.
Pas d’issue facile pour le guide suprême
Vatanka, du Middle East Institute basé à Washington, indique que le système clérical iranien a survécu à des cycles de protestations répétés en utilisant à la fois la répression et des concessions tactiques – une stratégie qui atteint toutefois ses limites, explique-t-il.
« Le changement semble désormais inévitable ; l’effondrement du régime est possible, mais pas garanti », ajoute-t-il.
Dans d’autres pays de la région, comme la Syrie, la Libye et l’Irak, les dirigeants de longue date ne sont tombés qu’après une combinaison de mouvements de protestation et d’interventions militaires.
Le président américain Donald Trump a affirmé qu’il pourrait venir en aide aux manifestants iraniens si les forces de sécurité devaient ouvrir le feu sur eux.
« Nous sommes prêts à intervenir », a-t-il déclaré sans donner plus de détails, le 2 janvier, sept mois après que les forces israéliennes et américaines ont bombardé des sites nucléaires iraniens à l’occasion d’une guerre qui avait duré douze jours.
Le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui se trouve aujourd’hui confronté à l’un des moments les plus difficile de son règne – il tient l’Iran d’une main de fer depuis plusieurs décennies – a riposté en promettant que l’Iran « ne céderait pas à l’ennemi ».
L’ancien responsable iranien confie qu’à ses yeux, il n’y a pas d’issue facile pour le dirigeant, âgé de 86 ans, dont les politiques menées depuis des décennies – politiques qui ont consisté à créer des proxies, à contourner les sanctions et à faire progresser les programmes nucléaires et balistiques – semblent s’effondrer.
De son côté, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a salué les manifestations, disant qu’elles représentaient « ce moment décisif où le peuple iranien prend son avenir en main ».
En Iran, les opinions sont partagées s’agissant de l’imminence ou de la simple possibilité d’une intervention militaire étrangère – et même les détracteurs les plus virulents du gouvernement s’interrogent sur cette opportunité.
« Ça suffit. Cela fait 50 ans que ce régime dirige mon pays. Regardez le résultat. Nous sommes pauvres, isolés et frustrés », s’exclame un homme âgé de 31 ans à Ispahan, une ville du centre du pays, sous couvert d’anonymat.
Soutient-il une intervention étrangère ?… A cette question, il répond : « Non. Je ne veux pas que mon pays subisse à nouveau des frappes militaires. Notre peuple a suffisamment souffert. Nous voulons la paix et l’amitié avec le monde, sans la république islamique ».
Les opposants en exil à la république islamique, eux-mêmes profondément divisés, pensent que le moment de renverser le régime est peut-être proche et ils ont appelé à davantage de manifestations. Mais il est difficile de dire dans quelle mesure ils bénéficient d’un soutien à l’intérieur du pays.
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