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Analyse

Israël se rapproche du Moyen-Orient, pendant que l’Occident lui tourne le dos

La situation d'Israël est aujourd'hui singulière : il négocie avec des ennemis historiques comme le Liban et la Syrie, alors que ses anciens alliés européens tentent de rompre leurs liens avec l'État juif

(De gauche à droite) Michael Needham, conseiller au Département d'État américain, Mike Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, Marco Rubio, secrétaire d'État américain, Michel Issa, ambassadeur des États-Unis au Liban, Nada Hamadeh Moawad, ambassadrice du Liban aux États-Unis, et Yechiel Leiter, ambassadeur d'Israël aux États-Unis, posent ensemble avant une réunion au Département d'État à Washington, DC, le 14 avril 2026. (Crédit : Oliver Contreras / AFP)
(De gauche à droite) Michael Needham, conseiller au Département d'État américain, Mike Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, Marco Rubio, secrétaire d'État américain, Michel Issa, ambassadeur des États-Unis au Liban, Nada Hamadeh Moawad, ambassadrice du Liban aux États-Unis, et Yechiel Leiter, ambassadeur d'Israël aux États-Unis, posent ensemble avant une réunion au Département d'État à Washington, DC, le 14 avril 2026. (Crédit : Oliver Contreras / AFP)

Jeudi, des diplomates israéliens et libanais se sont retrouvés dans une salle à Washington, à l’occasion d’un deuxième face à face en l’espace de deux semaines, évoquant la possibilité de conclure un accord.

D’un autre côté, un groupe de pays européens a de nouveau appelé l’UE, dans la journée de mardi, à suspendre l’intégralité de son accord d’association avec Israël.

Ces événements, qui sont survenus sur des continents différents, illustrent des tendances opposées. Mais ils se ressemblent pourtant sur un point : les Israéliens ne les considèrent ni l’un ni l’autre comme un changement radical.

Les Israéliens s’intéressent de très près à la question d’une prolongation possible de l’accord de cessez-le-feu actuel avec le Hezbollah au-delà de la date limite de dimanche – une question qui occupera le devant de la scène lors des pourparlers. Il y a quelques années à peine, des négociations de paix directes et soutenues entre Israël et le Liban — deux voisins enlisés dans des conflits sanglants depuis des décennies — auraient fait la une de l’actualité. Aujourd’hui, cet événement est à peine plus, semble-t-il, qu’une note de bas de page dans la saga plus large de l’Iran, des États-Unis et du Moyen-Orient au sens large.

Et il en va de même pour le débat au sein de l’UE. Israël a passé des années à tisser des liens de plus en plus étroits avec l’Europe, et pas plus tard qu’en 2023, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez se tenait encore aux côtés de son homologue israélien, Benjamin Netanyahu, lors d’une visite officielle à Jérusalem. Aujourd’hui, l’Espagne mène la charge en faveur de l’exclusion d’Israël par le continent, rejointe en cela par plusieurs autres nations. Mais pour la majorité des Israéliens, cette information ne paraît même pas digne de faire la Une – c’est un mardi comme les autres à Madrid.

Israël fera-t-il la paix avec le Liban et rompra-t-il ses liens avec l’Europe ? Dans les deux cas, la réponse est très probablement non – du moins pas dans un avenir proche. Mais un double processus s’est enclenché : nous arrivons à un tournant, à un moment où certains États du Moyen-Orient se rapprochent d’Israël, tandis que l’Occident s’en éloigne.

Pour les Israéliens, le résultat final pourrait avoir un arrière-goût doux-amer : le pays s’est longtemps considéré comme une démocratie occidentale aspirant à la normalisation avec le Moyen-Orient. Aujourd’hui, au moment même où les Israéliens pourraient normaliser leurs relations avec leurs voisins, ils se heurtent à une froideur croissante de la part de l’Occident.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez (à gauche) et le Premier ministre Benjamin Netanyahu sur cette image composite. (Crédit : AFP)

Face à un ennemi commun

Si les négociations de paix avec le Liban ne semblent pas surprenantes, c’est en partie parce que Beyrouth n’est même pas le premier voisin hostile à rencontrer Israël au cours des douze derniers mois. Les discussions avec le Liban suivent plusieurs cycles de négociations avec la Syrie — et le président Ahmed al-Sharaa a récemment indiqué que la porte restait ouverte à ces échanges. De surcroît, il est de plus en plus communément admis au Moyen-Orient que les intérêts des États du Golfe s’alignent de manière croissante sur ceux d’Israël.

Les raisons pour lesquelles un accord de paix avec le Liban serait important sont les mêmes que celles qui rendent sa conclusion si improbable. Israël a mené plusieurs guerres dévastatrices au Liban, dont une qui se trouve actuellement au cœur d’un cessez-le-feu précaire. Israël a aussi occupé une bande de territoire, dans le sud du pays, pendant des décennies – et son ennemi sur place, le Hezbollah, est toujours bien vivant.

Mais ces conditions ont amené les responsables israéliens à reconnaître une réalité stratégique prometteuse : pour la première fois depuis longtemps, les gouvernements israélien et libanais sont du même côté dans ce conflit.

« Le Hezbollah est un ennemi commun d’Israël et du Liban », a dit, dans la journée de mercredi, le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar. « Tout comme il menace la sécurité d’Israël, il porte atteinte à la souveraineté du Liban et il menace son avenir ».

Saar a ajouté qu’Israël n’avait « aucun désaccord sérieux avec le Liban. Il y a quelques différends frontaliers mineurs, qui peuvent être résolus. L’obstacle à la paix et à la normalisation entre les deux pays est unique : c’est le Hezbollah. »

Une version de ce principe s’applique depuis longtemps au Golfe également : des pays comme les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite partagent avec Israël un adversaire commun, l’Iran.

C’est cette raison qui avait amené les Émirats arabes unis et Bahreïn à normaliser leurs relations avec Israël en 2020, et cet alignement stratégique s’est accentué pendant la guerre américano-israélienne contre l’Iran – quand les missiles de Téhéran ont pilonné Ryad et Abu Dhabi, ainsi que Jérusalem et Tel Aviv.

Un accord de normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël – souhaité depuis longtemps par les États-Unis et par l’État juif –  est encore loin d’être acquis. Si l’Iran reste puissant, les pays du Moyen-Orient pourraient être dissuadés de se rapprocher d’Israël. Mais grâce aux tirs iraniens, l’Arabie saoudite et Israël ont passé le mois de mars à repousser les missiles provenant du même pays.

Cette photo fournie par l’Agence de presse saoudienne (SPA) montre le président par intérim de la Syrie, Ahmed al-Sharaa (à gauche), accueilli par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, sous le regard de Donald Trump Jr. (à droite), lors de la conférence « Future Investment Initiative » (FII) à Riyad, le 29 octobre 2025. (Crédit : AGENCE DE PRESSE SAOUDIENNE SPA / AFP)

Antagonisme croissant en Europe

En 2008, le Conseil d’association UE-Israël avait annoncé que l’Union « renforçait » ses relations avec l’État juif, notamment en intensifiant le dialogue diplomatique et en permettant à Israël de rejoindre « les agences, programmes et groupes de travail européens ». La ministre des Affaires étrangères de l’époque, Tzipi Livni, avait salué les « liens croissants et de plus en plus étroits entre Israël et l’UE ».

Tout comme il aurait été difficile d’imaginer des pourparlers de paix israélo-libanais en 2008, il est difficile d’imaginer qu’un tel accord entre l’UE et Israël puisse être conclu aujourd’hui. Certains des détracteurs les plus virulents d’Israël se trouvent sur le continent. Et même ses alliés idéologiques, tels que le gouvernement de droite italien, prennent des mesures pour se distancier d’Israël. L’Allemagne, l’allié le plus important d’Israël au sein de l’Union, s’est fait un devoir de critiquer les mesures expansionnistes israéliennes en Cisjordanie.

L’Allemagne et l’Italie ont tout de même indiqué qu’elles bloqueraient le vote nécessaire pour mettre fin à l’accord d’association entre l’UE et Israël. Mais l’UE dispose d’autres moyens d’affaiblir ses liens avec Jérusalem – des moyens qui ne nécessitent qu’une « majorité pondérée » et qu’il pourrait être plus difficile de contrecarrer.

Les mauvais présages pour Israël s’élargissent au-delà du domaine de la diplomatie. Une série de compagnies aériennes internationales ont suspendu leurs vols vers Israël. Et le mois prochain, plusieurs pays boycotteront l’Eurovision en signe de protestation contre Israël, jetant un froid sur ce concours  international qui symbolisait jusqu’à présent et à bien des égards l’intégration d’Israël dans la culture européenne.

La Première ministre italienne Giorgia Meloni s’exprime lors d’une conférence de presse avec la Première ministre japonaise Sanae Takaichi à la résidence officielle du Premier ministre à Tokyo, le 16 janvier 2026. (Crédit : Toru HANAI / POOL / AFP)

Qu’en est-il alors d’Israël ? Au mois de juillet dernier, alors que le paysage géopolitique était différent mais que ces tendances se dessinaient déjà, l’intellectuel israélien Micah Goodman avait prédit que le réchauffement des relations d’Israël avec le Moyen-Orient pourrait enrayer le déclin de ses relations avec l’Occident.

« Il y aura une concurrence entre deux processus : celui de la légitimation d’Israël et celui de la criminalisation d’Israël », avait-il déclaré lors d’un podcast du Times of Israel à l’époque. « Et paradoxalement, le processus de légitimation d’Israël se déroule au Moyen-Orient, tandis que celui de la criminalisation d’Israël se produit en Europe ».

Il avait ajouté : « Et nous ne pouvons que supposer que le processus de légitimation contribuera à freiner le processus de criminalisation ».

L’avenir de ces deux processus dépend de nombreux facteurs – notamment de ce qui va se passer en Iran, de ce qui va se passer avec le Hezbollah, de la politique qui va être menée par Israël en Cisjordanie et de l’issue des élections israéliennes qui doivent avoir lieu dans six mois. Mais parallèlement aux critiques incessantes, dans les forums diplomatiques israéliens, s’agissant de l’hostilité affichée par l’Europe, les pourparlers avec le Liban ont donné aux Israéliens une raison d’espérer.

Depuis des décennies, les Israéliens parlent, avec espoir ou avec une certaine ironie, d’un avenir utopique où ils « mangerait du houmous à Damas ». Mercredi, le président Isaac Herzog a ajouté une nouvelle nuance à ce tableau de la paix au Moyen-Orient : « Prendre la voiture et rouler tout droit jusqu’à Beyrouth ».

De tels espoirs – s’ils restent malgré tout improbables – ne semblent pas impossibles. Il se peut que, dans quelques années, les Israéliens puissent monter dans leur voiture et parcourir les 210 kilomètres qui, le long de la côte, relient Tel Aviv à Beyrouth.

Pourront-ils prendre l’avion qui les transportera de Tel Aviv à Bruxelles ?… C’est une autre histoire.

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