Israël veut passer de la dépendance au partenariat militaire avec les États-Unis
Alors que l’aide militaire américaine est de plus en plus contestée, les deux alliés envisagent une coopération industrielle et technologique, toujours soumise aux aléas politiques
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Longtemps jugés indéfectibles, les liens étroits qui unissent Israël et les États-Unis sont désormais remis en question, et l’avenir des relations entre les deux alliés est incertain. Au cœur de ces interrogations figure la coopération militaire de Jérusalem avec son allié le plus puissant et le plus généreux, qui pourrait être considérablement réduite.
En juin, le vice-président américain JD Vance, considéré comme l’une des principales figures du courant républicain sceptique à l’égard d’Israël, a mis en garde les Israéliens qui critiquaient le mémorandum d’entente conclu entre les États-Unis et l’Iran, aujourd’hui caduc, les invitant à ne pas mordre la main qui les nourrit.
« Si je faisais partie du gouvernement israélien, je m’abstiendrais peut-être de m’en prendre au seul allié puissant qui me reste dans le monde », a déclaré Vance. « Et j’ajouterais aussi qu’au cours des trois derniers mois, les deux tiers des armes défensives qui ont protégé votre pays ont été fabriquées par des Américains et financées par l’argent des contribuables américains. »
Dans les deux grands partis américains, certains réclament la fin de l’aide militaire accordée à Israël depuis des dizaines d’années. Les démocrates progressistes souhaitent mettre fin aux financements ou aux ventes d’armes qui soutiennent les opérations israéliennes à Gaza et en Cisjordanie. De leur côté, certains républicains s’interrogent sur la nécessité de subventionner les alliés des États-Unis avec l’argent des contribuables américains et sur les raisons qui poussent Washington à s’engager dans des conflits à l’étranger.
Le président américain Donald Trump lui-même s’est montré un critique virulent des aides étrangères, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu a semblé vouloir anticiper cette évolution lorsqu’il a déclaré à The Economist en janvier qu’il entendait « réduire progressivement l’aide militaire [américaine] au cours des dix prochaines années », confirmant, lorsqu’on le lui a demandé, qu’il entendait la ramener à zéro.
Loin de chercher à affaiblir sa coopération en matière de sécurité avec Washington, Jérusalem espère passer d’une dépendance financière à l’égard des États-Unis à un partenariat plus équilibré, dans lequel Israël prendrait davantage en charge ses dépenses tout en renforçant les avantages technologiques, industriels et stratégiques pour les deux pays.
Le risque pour Israël est toutefois qu’une réduction drastique de l’aide militaire ne soit que la première étape d’une remise en cause plus large de la coopération bilatérale, du partage de renseignements au développement d’armements.
Même une transition vers un modèle fondé davantage sur le partenariat ne mettrait pas Israël à l’abri de lourdes conséquences militaires si une future administration américaine décidait de réduire considérablement sa coopération avec Jérusalem.
« De l’aide au partenariat »
L’aide militaire américaine à Israël s’est considérablement accrue après la guerre du Yom Kippour de 1973 et est devenue, au fil des ans, l’un des piliers de la relation entre les deux pays. En vertu du mémorandum d’entente actuel, négocié avec l’administration Obama et couvrant la période 2019-2028, Washington s’est engagé à verser 3,3 milliards de dollars par an au titre du programme américain de financement militaire à l’étranger, une somme en grande partie destinée à l’acquisition d’armements américains, ainsi que 500 millions de dollars supplémentaires par an pour la défense antimissile.
Cette aide représente désormais une part plus faible du budget militaire israélien, l’économie du pays et ses dépenses de défense ayant augmenté ces dernières années. Israël a d’ailleurs déjà réussi à se passer de l’aide américaine et à remporter d’importantes victoires militaires, notamment en 1967. Même depuis le renforcement de cette aide, le pays a trouvé des moyens de faire face à certaines restrictions, en développant notamment sa production nationale.
Même si l’aide était réduite, voire supprimée, Israël chercherait probablement encore à acheter des armes américaines avec ses propres fonds. Toutefois, si les relations en matière de défense devaient évoluer au-delà de l’aide militaire, les autorisations américaines nécessaires à la vente et à la livraison d’armes pourraient devenir incertaines.
L’armée de l’air israélienne dépend des avions de combat F-15, F-16 et F-35 de fabrication américaine, ainsi que de vastes stocks de munitions de précision provenant des États-Unis. De leur côté, les systèmes israéliens de défense antimissile reposent dans une large mesure sur des financements, des technologies ou des programmes de coproduction américains.
Les doutes d’Israël sur la fiabilité des approvisionnements américains se sont renforcés pendant la guerre à Gaza, lorsque l’administration Biden a retardé certaines livraisons d’armes et refusé d’expédier des bombes de 900 kg.
Ces inquiétudes vont au-delà de la simple vente d’armes à Israël. Depuis 2008, Washington est tenu par la loi de préserver « l’avantage militaire qualitatif » d’Israël, en veillant notamment à ce que ses ventes d’armes et de technologies aux autres pays de la région ne compromettent pas sa supériorité militaire.
Israël craint toutefois que Washington ne soit plus disposé à sacrifier de lucratifs contrats d’armement pour préserver cet avantage. Les efforts de Trump pour vendre des F-35 à l’Arabie saoudite, sans qu’un accord de normalisation avec Israël ait été conclu, ont suscité la colère à Jérusalem, même si le département d’État américain a affirmé le mois dernier que cette vente « ne modifiera pas l’équilibre militaire dans la région ».
CNN: “Israel’s favorability all negative — not just with Dems, the general electorate has turned against Israel… not just a left issue, an American issue… a SIXTY-SEVEN POINT SHIFT AGAINST ISRAEL…” pic.twitter.com/HATzVVetSO
— The Tennessee Holler (@TheTNHoller) September 18, 2026
L’opinion publique américaine devrait également peser sur l’avenir de la coopération militaire entre les deux pays, alors que plusieurs signes témoignent d’une dégradation sans précédent de l’image d’Israël aux États-Unis.
Le mois dernier, le principal analyste des données de CNN a souligné que tous les sondages nationaux réalisés depuis le printemps faisaient apparaître davantage d’opinions défavorables que favorables à Israël, avec un écart allant de 10 à 23 points de pourcentage, selon les enquêtes menées par Ipsos, Fox News, la faculté de droit de l’université Marquette et le Pew Research Center. La chaîne a également indiqué que 55 % des Américains estimaient que l’aide militaire américaine à Israël devrait être réduite, voire supprimée.
Un sondage publié fin juin par l’université Quinnipiac a révélé que 48 % des électeurs américains estimaient que les États-Unis soutenaient « trop » Israël, soit la proportion la plus élevée enregistrée par l’institut depuis qu’il a commencé à poser cette question, en 2017.
Il existe « un véritable fossé » entre l’importance que l’armée américaine et l’industrie de la défense accordent à une coopération accrue avec Israël et la manière dont « elle trouvera un écho dans le débat politique aux États-Unis au cours des prochaines années », a déclaré l’ancien ambassadeur américain en Israël, Dan Shapiro, qui avait participé, sous l’administration Obama, à la négociation du mémorandum d’entente arrivant à échéance en 2028.
En juin, des représentants du ministère israélien de la Défense et de l’administration Trump ont officiellement engagé des discussions sur le prochain accord-cadre de défense. Selon le ministère, ce nouvel accord aurait pour objectif de « renforcer l’avantage militaire qualitatif de Tsahal grâce à une augmentation des investissements conjoints dans la recherche, le développement et la coproduction, d’approfondir le partenariat américano-israélien illustré par l’opération Lion rugissant [la campagne militaire menée conjointement par les États-Unis et Israël contre l’Iran en 2026], et de passer progressivement d’une relation fondée sur l’aide à un partenariat pleinement réciproque ».
Ces discussions se poursuivent, a déclaré Aviram Hasson, directeur de la mission du ministère israélien de la Défense auprès des États-Unis et du Canada, lors d’un récent entretien avec le Times of Israel.
Cette nouvelle relation reposerait moins sur l’aide financière que sur la production conjointe à grande échelle, la fabrication de composants spécialisés, le développement technologique, l’accès à la propriété intellectuelle et la coopération face aux défis communs en matière de défense, a-t-il expliqué, ajoutant que « chacun apporte ce qu’il fait de mieux, ses atouts, et c’est ainsi que naît une synergie. Un plus un égal trois ».
Sans l’aide du programme américain de financement militaire à l’étranger, Israël devrait financer une part croissante de ses achats d’armements aux États-Unis sur ses propres ressources, a précisé Hasson. Cette tendance s’est déjà accentuée depuis le début de la guerre à Gaza, déclenchée par le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023. Depuis, Israël a dépensé environ 3,3 à 3,4 milliards de dollars de ses propres fonds aux États-Unis pour répondre à ses besoins militaires liés à la guerre.
Hasson n’a toutefois pas été en mesure de préciser sur quels postes du budget de l’État seraient prélevées les sommes nécessaires à ces futurs achats, soulignant que cela dépendrait des priorités du gouvernement.
Quels sont les avantages pour Washington ?
Israël, à la pointe de l’innovation militaire dans une région hautement stratégique, a beaucoup à apporter aux États-Unis dans le cadre d’un partenariat plus équilibré, estiment les défenseurs de cette approche.
Confronté en permanence aux menaces d’acteurs régionaux et de groupes terroristes, Israël offre également un terrain d’expérimentation pour les technologies de défense américaines.
Il est clair, des deux côtés de l’océan, que cette coopération répond à un besoin stratégique des deux puissances, et pas seulement d’Israël
Hasson a souligné les prouesses techniques et les avancées en matière de propriété intellectuelle issues du développement des systèmes de défense active israéliens, précisant que toutes les demandes du gouvernement américain concernant les technologies développées dans le cadre du programme Arrow 3, un système d’interception de missiles balistiques à longue portée, avaient été satisfaites.
« Il est clair, des deux côtés de l’océan, que cette coopération répond à un besoin stratégique des deux puissances, et pas seulement d’Israël », a-t-il déclaré.
Israël dispose d’une grande capacité d’innovation et peut tester rapidement ses technologies. De leur côté, les États-Unis possèdent une industrie de défense beaucoup plus vaste, capable d’assurer une production à grande échelle et de permettre ainsi aux entreprises israéliennes de répondre à la demande américaine et internationale.
« Avec un cadre réglementaire adapté, on peut très rapidement passer du statut de ‘start-up nation’ à celui de ‘scale-up nation’ », a déclaré Richard Goldberg, conseiller principal de la Foundation for Defense of Democracies et président de la Defense Technology Alliance.
Il a cité AUKUS, le partenariat trilatéral conclu en 2021 entre les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni dans les domaines de la sécurité et des technologies militaires, comme exemple d’une telle intégration réglementaire.
Dans le cadre d’un modèle similaire, la propriété intellectuelle israélienne pourrait être intégrée aux systèmes américains, les entreprises israéliennes pourraient développer leur production aux États-Unis et les grands groupes américains de défense pourraient acquérir ou intégrer des technologies israéliennes.
Un rapprochement de ce type constituerait ainsi un investissement non seulement dans la sécurité d’Israël, mais aussi dans l’industrie, l’emploi et les capacités militaires des États-Unis, a ajouté Goldberg. Pour Israël, cette évolution permettrait de renforcer ses capacités de production nationales afin de répondre à ses propres besoins de sécurité, tout en s’appuyant sur l’industrie américaine pour adapter sa production à des marchés plus vastes.
La guerre des drones et les moyens de s’en défendre, devenus des éléments majeurs des conflits récents en Ukraine et au Moyen-Orient, offrent un exemple de coopération potentiellement bénéfique aux deux pays. Alors que l’Ukraine produit environ huit millions de drones par mois dans le cadre de sa guerre contre la Russie, le ministère américain de la Guerre cherche à atteindre un niveau de production comparable sans dépendre de composants chinois.
La solution pourrait venir d’Israël, qui intensifie ses efforts dans la production de drones et le développement de technologies permettant de détecter les appareils ennemis, alors qu’il fait face, à sa frontière nord, à la menace du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran. Des entreprises israéliennes ont déjà commencé à fournir au Pentagone des systèmes de lutte contre les drones.
Israël présente également des avantages pour l’armée américaine, qui cherche à renforcer sa présence dans la région. Le pays peut accueillir des bases et des installations de ravitaillement, garantissant ainsi aux forces américaines un accès à la région et renforçant la capacité des deux armées à opérer ensemble.
Plusieurs bases américaines situées à proximité de l’Iran ont été frappées et évacuées, certaines ayant même été mises hors service, lors du conflit de cette année. Dans le même temps, Trump reprochait régulièrement aux pays européens de restreindre l’accès des forces américaines à leur territoire et de limiter les livraisons d’armes. Israël, en revanche, dispose de systèmes de défense très avancés et serait beaucoup moins enclin à imposer de telles restrictions aux États-Unis.
« Au lieu de considérer les États-Unis uniquement comme une solution de secours pour l’approvisionnement d’Israël en munitions, Israël peut également constituer une réserve à laquelle Washington pourrait faire appel lorsque ses ressources sont mises à rude épreuve dans d’autres régions du monde », a déclaré Goldberg.
La petite taille d’Israël et ses infrastructures surchargées limitent toutefois sa capacité à accueillir des bases pour les troupes américaines et leurs équipements. Cette difficulté s’est notamment manifestée pendant la guerre contre l’Iran, lorsque la présence d’avions ravitailleurs américains à l’aéroport Ben Gurion a fortement perturbé le trafic aérien commercial, dont les activités ont été reléguées au second plan jusqu’à ce qu’Israël demande aux Américains de quitter les lieux.
Une coopération militaire davantage axée sur les technologies de défense et l’innovation pourrait également avoir un coût. Si une intégration plus poussée permettrait aux deux pays de progresser dans ces domaines, elle risquerait aussi de réduire le contrôle exercé par Israël sur l’accès à ses technologies sensibles et de limiter sa liberté de choisir ses partenaires, en raison des exigences américaines.
Ces contraintes pourraient être particulièrement importantes dans les domaines de l’intelligence artificielle, de l’énergie et des technologies stratégiques, qui occupent une place croissante dans la rivalité entre Washington et Pékin. Israël pourrait ainsi être contraint de choisir entre sa coopération avec les États-Unis et le maintien de ses relations économiques et technologiques avec la Chine.
Les limites imposées par la politique
Malgré les tensions politiques croissantes, Israël dispose encore d’une certaine marge de manœuvre, du moins jusqu’à la fin du mandat de Trump.
En juillet, la Chambre des représentants a adopté un projet de loi annuel sur la défense prévoyant notamment un renforcement de la coopération militaire et du partage de renseignements avec Israël. Le mois dernier, des responsables américains ont par ailleurs indiqué que l’administration Trump préparait une vente de munitions à Israël d’un montant de 2,8 milliards de dollars, comprenant des dizaines de milliers de bombes de 900 kg. Il s’agit du même type de bombes que l’administration Biden avait refusé de livrer en 2024, en raison de préoccupations humanitaires liées à la situation à Gaza.
Cependant, même si Israël finançait lui-même une part croissante de ses achats d’armements, Washington conserverait le pouvoir d’autoriser ou non les futures livraisons d’armes, de pièces détachées et de munitions, ainsi que la fourniture d’une assistance militaire. Même une fois livrés, les équipements d’origine américaine restent soumis à des contrôles de leur utilisation finale. Tout manquement signalé peut entraîner un durcissement des restrictions et, dans les cas les plus graves, la suspension de futures ventes ou exportations.
Selon Shapiro, la difficulté des négociations sur le prochain accord-cadre de coopération militaire tient moins au montant de l’aide financière accordée à Israël qu’aux autorisations d’exportation d’armes, au contrôle exercé par le Congrès et, plus largement, à la politique de l’administration américaine.
Le futur protocole d’accord ne pourrait garantir le soutien des États-Unis à long terme, car, contrairement à un traité, il n’est pas juridiquement contraignant. Une future administration américaine opposée à certaines de ses dispositions pourrait donc chercher à les renégocier.
Par ailleurs, si une réduction de l’aide militaire pouvait apaiser les républicains qui s’opposent au financement de la sécurité israélienne par les contribuables américains, elle répondrait beaucoup moins aux préoccupations, principalement exprimées par les démocrates, concernant la politique israélienne et l’utilisation des armes américaines. Dans ce cas, la contestation pourrait simplement se reporter de l’aide financière vers les ventes d’armes ou une coopération militaire plus étroite.
Si le prochain gouvernement israélien refusait d’adapter sa politique aux attentes américaines, une véritable autonomie militaire supposerait de produire davantage d’armements sur le territoire national ou de diversifier les fournisseurs, plutôt que de se contenter de financer lui-même ses achats d’armes américaines.
Tout en cherchant à rééquilibrer sa relation avec Washington pour en renforcer les avantages mutuels, Jérusalem souhaite préserver l’étroite coopération militaire qui unit déjà les deux pays.
« Il règne au sein de l’administration actuelle un état d’esprit selon lequel Israël est un partenaire. Cet état d’esprit imprègne le ministère de la Défense, mais aussi les industries de défense », a déclaré Hasson.
Il a évoqué une coopération exceptionnelle avec des dizaines d’entreprises américaines du secteur de la défense, ainsi qu’avec des responsables militaires américains, pendant les récentes guerres menées par Israël. Certaines entreprises ont ainsi accéléré leurs livraisons ou réorienté vers Israël des cargaisons initialement destinées à d’autres clients, tandis que des responsables de l’armée de terre et de l’armée de l’air américaines ont réorganisé leur emploi du temps pour écouter les besoins israéliens et trouver des solutions.
Hasson a toutefois reconnu que certaines entreprises américaines collaborant avec Israël avaient essuyé un accueil glacial de la part de pays hostiles à Jérusalem, signe que les relations industrielles elles-mêmes n’échappent pas aux pressions politiques.
Le prochain accord pourrait ainsi rendre la coopération militaire entre Israël et les États-Unis plus équilibrée et profitable aux deux pays, sans pour autant garantir le soutien politique indispensable à sa pérennité.
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