La politique d’inhumation en Israël remise en question dans une étude
Alex Weinreb du Taub Center prévient que le nombre annuel de décès pourrait doubler d’ici 2045 et appelle à densifier les sépultures pour éviter des "villes de morts"
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Les politiques israéliennes en matière d’inhumation figurent parmi les plus généreuses au monde, chaque citoyen ayant droit à une sépulture permanente financée par l’État à proximité de son lieu de résidence.
Cette politique pourrait toutefois devenir insoutenable en raison du vieillissement attendu de la population au cours des prochaines décennies, selon une étude du professeur Alex Weinreb, président du département de démographie et directeur de recherche au Taub Center.
Le rapport appelle l’État à adapter la législation relative aux droits de sépulture et à repenser les pratiques funéraires actuelles. Tout en reconnaissant que la crémation, pratique la plus répandue dans la plupart des pays du monde, demeure culturellement et religieusement inacceptable en Israël, Weinreb suggère de s’inspirer d’anciennes pratiques juives de collecte des ossements ainsi que de techniques modernes d’inhumation en structures verticales afin de réduire la pression foncière.
Un porte-parole du ministère des Affaires religieuses n’a pas répondu à notre demande de commentaires.
Israël enregistre actuellement entre 45 000 et 50 000 décès par an. Mais la croissance démographique rapide du pays et le vieillissement de la génération baby-boom pourraient entraîner une hausse annuelle d’environ 3,85 % au cours des prochaines dizaines d’années.
Le nombre annuel de décès dépasserait ainsi 100 000 vers le milieu des années 2040, puis 200 000 à la fin des années 2070, selon l’étude.
À ce rythme, le nombre de décès enregistrés entre 2024 et 2050 dépasserait celui observé entre la création de l’État et la fin de 2023, soit sur 75 ans, souligne Weinreb.
Les principaux cimetières des zones densément peuplées de Tel Aviv et du centre du pays, notamment Yarkon et Barkat (Ganey Ad), initialement prévus comme solutions de long-terme, devraient atteindre leur capacité maximale dès 2035, soit plusieurs dizaines d’années plus tôt qu’initialement anticipé, peut-on lire dans le rapport.
« Le paradoxe est que pour des raisons culturelles et religieuses, nous consacrons aux morts l’une des ressources les plus précieuses et les plus rares du pays », souligne le rapport « Sans avancée vers une planification stratégique permettant une solution globale à l’échelle nationale, Israël risque de voir de larges portions de son territoire se transformer en ‘villes de morts’. »
Un système moribond
La politique funéraire d’Israël se distingue de celle des autres pays pour trois raisons principales, selon le rapport. La quasi-totalité des personnes décédant en Israël, qu’elles soient juives, musulmanes ou chrétiennes, bénéficient d’une sépulture financée par l’État. Alors que le taux de crémation dépasse 60 % dans la plupart des pays occidentaux, seuls 10 % de la population juive laïque d’Israël voient comme une option envisageable cette pratique totalement rejetée par les traditionalistes et les religieux.
La politique israélienne apparaît ainsi plus généreuse que dans la plupart des pays européens, où l’État ne prend en charge que les funérailles minimales lorsque les familles ne peuvent les financer. Les obsèques privées peuvent coûter entre 8 000 à 52 000 shekels voire davantage dans certains pays. (Les sépultures privées dans certains endroits très prisés en Israël, comme le mont des Oliviers à Jérusalem, peuvent également atteindre des montants très élevés.)
Contrairement à la plupart des autres pays, les Israéliens considèrent généralement que les sépultures doivent demeurer intactes de manière permanente. En Europe, souligne le rapport, l’exhumation des tombes pour permettre la réutilisation des espaces funéraires, héritée des cimetières paroissiaux médiévaux, reste la règle.
Le contrôleur général de l’État israélien a mis en garde à plusieurs reprises contre une future pénurie de terrains funéraires, notamment dans un rapport publié en 2024. Ce dernier ne tient cependant pas pleinement compte des évolutions démographiques et sous-estime d’environ un tiers le nombre de sépultures qui seront nécessaires d’ici la fin du siècle, a déclaré Weinreb.
Le ministère des Affaires religieuses, chargé de la réglementation et de la planification des cimetières, a reconnu ne pas disposer de projections nationales fiables de mortalité ni de données actualisées sur les terrains funéraires disponibles, l’empêchant ainsi d’élaborer une planification à long terme, a-t-il ajouté.
Selon Weinreb, si rien ne change, Israël devra consacrer environ 333 hectares supplémentaires aux cimetières pour pouvoir accueillir toutes les personnes décédées dans le pays d’ici 2050. La loi imposant une sépulture proche du lieu de résidence, la pression foncière se concentrerait principalement dans le centre du pays, déjà saturé.
En finir avec les anciennes habitudes
La solution, écrit Weinreb, passe par une transformation des pratiques d’inhumation.
Pendant des années, la méthode dominante en Israël a été « l’enterrement traditionnel en pleine terre », chaque défunt disposant d’une tombe individuelle. Cette pratique reste la moins efficace en matière d’occupation des sols (avec environ 300 tombes par 1 000 m²), mais c’est aussi la moins chère en termes d’infrastructure, avec un coût d’environ 3 800 shekels par tombe.
Les terres se faisant de plus en plus rares, le gouvernement a encouragé les sociétés funéraires à adopter des méthodes plus denses, notamment des structures funéraires à plusieurs étages et ce qu’on appelle « l’enterrement Sanhédrin », dans lequel les corps sont placés dans des niches creusées dans des murs, les uns au-dessus des autres. Ces méthodes peuvent accueillir jusqu’à 1 500 sépultures par 1 000 m² et utilisent les terrains quatre à cinq fois plus efficacement que l’inhumation en pleine terre. Mais elles sont aussi environ cinq fois plus chères que les sépultures en pleine terre, avec un coût compris entre 18 000 et 20 300 shekels par tombe.
Une approche plus efficace consisterait à renouer avec une ancienne pratique funéraire juive connue sous le nom « d’inhumation en Terre d’Israël », ou collecte des ossements, écrit encore Weinreb.
Selon cette méthode, largement répandue depuis la période du Premier Temple jusqu’à l’époque de la Michna et du Talmud, le défunt est dans un premier temps enterré en pleine terre. Ensuite, environ un an plus tard, une fois la décomposition achevée, les ossements sont recueillis et déposés dans un petit ossuaire en pierre ou en argile, généralement au sein d’une sépulture familiale.
Cette pratique permettrait d’atteindre une densité d’environ 3 000 inhumations par dunam, soit dix fois plus que l’inhumation traditionnelle en pleine terre et près du double des méthodes actuelles les plus denses. Elle constitue ainsi la solution la plus efficace pour limiter l’emprise des cimetières sur les terres disponibles. Son coût reste difficile à évaluer en raison de la complexité du processus, mais l’étude l’estime entre 5 300 et 20 300 shekels par sépulture.
Weinreb recommande également d’assouplir la loi imposant une inhumation à proximité du lieu de résidence, afin de permettre le développement de grands complexes funéraires dans les régions périphériques, notamment dans le sud du pays où les terrains sont plus abondants. Il suggère aussi d’ajuster les mécanismes économiques du secteur, par exemple en autorisant des suppléments pour les familles souhaitant une inhumation en pleine terre.
« Israël doit choisir entre maintenir des modes d’inhumation devenus intenables, dans lesquels ‘les morts prennent la place des vivants’ et adopter des solutions déjà pratiquées dans l’Antiquité », telle que l’inhumation dite du Sanhédrin ou la collecte des ossements, estime Weinreb. « Il est important de comprendre que cette question a des implications sociales et économiques profondes et, sans changement de perspective ni planification stratégique à long-terme, nous serons bientôt confrontés à une crise dont les conséquences pèseront non seulement sur nous, mais aussi sur les générations futures. »
la Communauté du Times of Israël !







