Que souhaitent entendre les Juifs en cette nouvelle année ? Des rabbins tentent de répondre
En cette période de troubles aux États-Unis et en Israël, des rabbins délivrent des messages d'espoir et de résilience à l'occasion des fêtes du Nouvel An juif
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JTA – Cela fait maintenant un an.
La guerre contre le Hamas fait rage. Quarante-sept otages, vivants ou morts, sont toujours retenus captifs. Si Israël a remporté quelques victoires notables dans sa campagne contre ses belliqueux voisins, il a aussi été critiqué dans son propre pays pour cette guerre qui semble ne pas vouloir finir, et ostracisé à l’étranger en raison de la crise humanitaire en cours à Gaza.
Sur le plan intérieur, l’arrivée d’un nouveau président a provoqué un flot incessant de gros titres polarisants et de mesures bouleversant les normes établies. Les Juifs se sont retrouvés au centre des initiatives du président pour la refonte de l’enseignement supérieur, ainsi qu’au coeur de la course à la mairie de New York, dont le favori défend des positions que de nombreux électeurs partisans d’Israël considèrent comme dangereuses pour eux.
Rosh HaShana est tombé le soir du 23 septembre, deux semaines exactement avant le deuxième anniversaire de l’attaque menée par le Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, au cours de laquelle 1 200 personnes ont été tuées et 251 autres enlevées vers la bande de Gaza, déclenchant la guerre en cours dans l’enclave côtière.
Pour tenter de donner un sens à une année encore incroyablement difficile, marquée par la guerre et les troubles politiques, nous avons demandé à des rabbins américains les messages qu’ils souhaitaient transmettre à l’occasion des fêtes du Nouvel An. Nous leur avons donc posé la question suivante : qu’est-ce que les Juifs ont envie d’entendre cette année ?
Si peu d’entre eux ont spécifiquement évoqué les crises actuelles, leurs réponses à tous font ressortir un thème commun, celui de l’espoir. La plupart ont indiqué que ce dont les Juifs avaient le plus besoin était d’être rassurés, de savoir qu’ils pouvaient garder espoir, dans une période profondément marquée par le désespoir.
Grand merci, donc, aux rabbins Scott N. Bolton, Jeffrey S. Fox, Nicole Guzik, Moshe Hauer, Ammiel Hirsch, Rick Jacobs, Miriam Jerris, Avi Killip, Julia Knobloch, Anchelle Perl, Jason Rubenstein, Michael Schudrich, Chaim Steinmetz, Deborah Waxman, David Wolpe, Shmuly Yanklowitz et Wendy Zierler ; Rebbetzin Avital Chizhik-Goldschmidt et Rabba Rachel Kohl Finegold.
Des possibilités infinies
Rabbi Jason Rubenstein, directeur exécutif de Harvard Hillel
Il m’est impossible de me souvenir d’une année où notre communauté – et chacun d’entre nous sur un plan individuel – ait eu autant besoin de Rosh HaShana que cette année.
Nous sommes ballottés par les conflits politiques et les bouleversements technologiques ; inquiets des déclins de l’alphabétisation, du bonheur, des taux de natalité et de l’espérance de vie ; et – à juste titre – terrifiés par la montée de la violence à l’encontre des Juifs. Entre les notifications incessantes sur nos téléphones de gros titres alarmants et les articles de fond, plus longs, qui nous alertent de l’état et de la trajectoire que prend notre monde, nous pouvons tous être tentés de nous résigner à subir une nouvelle année marquée par la polarisation, le tumulte et la peur.
Rosh HaShana est précisément une contestation de ce genre de pronostics pessimistes. Ensemble, nous célébrons la renaissance du monde — hayom harat olam —, à l’image non pas de n’importe quelle naissance (même si chacune est miraculeuse), mais à l’image de celle que donne miraculeusement une Sarah âgée de quatre-vingt-dix ans à Isaac, après avoir souffert pendant 70 longues années d’infertilité. C’est au mois de Tishrei, nous enseignent nos rabbins, que Sarah a appris qu’elle allait miraculeusement donner naissance à un fils. Et la liturgie de Rosh HaShana est conçue autour de la lecture et de la reviviscence de cette histoire. (La Akeidah, le sacrifice presque accompli d’Isaac par Abraham, est lu le deuxième jour, car cette histoire suit immédiatement la naissance d’Isaac. Mais c’est la maternité, auparavant inimaginable, de Sarah qui représentait traditionnellement – et devrait toujours être considérée comme – le cœur battant de Rosh HaShana.)
Nous, descendants de Sarah, sommes appelés à nous souvenir que nous pouvons suivre ses traces. Peu importe notre certitude quant à l’apparente similitude, la difficulté ou même le désespoir de l’année qui s’annonce, peu importent la force de conviction des preuves ou le caractère irréfutable des tendances, nous pourrons encore être surpris par des explosions de joie que nous n’aurions pas pu prévoir, ni imaginer. Que chacun d’entre nous, et que nous tous ensemble, ouvrions nos cœurs et nos esprits à la possibilité éternelle de nouveaux espoirs et de nouveaux possibles — ceux-là mêmes que nous réalisons, lorsque nous les voyons, avoir abandonnés.
Être confrontés à des difficultés
Avital Chizhik-Goldschmidt, cofondatrice et rebbetzin de la synagogue Altneu dans l’Upper East Side de Manhattan
Je suis convaincue que les gens se posent une question : celle de l’ennui qui domine en ce moment. Les gens ne sont pas optimistes. Le monde, et les États-Unis en particulier, semble sombrer dans un chaos de plus en plus violent. Les gens luttent pour s’en sortir. Les actualités sont difficiles à supporter. La vie en ligne est rude et compliquée. Nous vivons dans un monde très étrange. Je suis convaincue que les gens, quand ils viennent à la synagogue, souhaitent trouver des messages qui parlent de cette lutte et leur apportent de la clarté.
Réconforter et provoquer
David Wolpe, rabbin émérite Max Webb au temple Sinai de Los Angeles et chercheur résident au Maimonides Fund
Nos missions sont contradictoires, voire paradoxales. Nous devons réconforter et provoquer. Avertir et rassurer. Demander aux gens de se détourner des écrans et des affaires publiques pour se consacrer à leur âme, tout en leur demandant de se mobiliser en signe de solidarité avec leur peuple. Aucune approche unique ne sera suffisante. Si un thème doit se détacher de toute cette musique discordante, c’est peut-être celui de l’écoute. Il y a autant d’harmonies que de bruit. Nous serions tous meilleurs si nous pratiquions le shema — entends, écoute, ô Israël.
Traitez l’étranger avec gentillesse
Rabbi Wendy Zierler, professeure Sigmund Falk de littérature juive moderne et d’études féministes au Hebrew Union College de New York
À mon sens, la chose la plus importante que les Juifs doivent retenir en cette période, est que la mitzvah la plus souvent répétée dans la Torah, de loin et sans le moindre doute, est l’injonction de traiter avec gentillesse le « ger » (l’étranger), car nous étions des gerim (étrangers) en Égypte. Selon Bava Metzia 59b, dans une baraita citée au nom de Rabbi Eliezer le Grand, l’injonction de ne pas opprimer l’étranger apparaît 36 fois dans la Bible. Certains affirment même qu’elle apparaît 46 fois.
La récente et terrifiante montée de l’antisémitisme a, une fois de plus, placé les Juifs américains, ainsi que ceux du monde entier, dans la position d’étrangers maltraités. L’antisémitisme a également fourni, dans ce pays, un prétexte inquiétant à la suppression du financement d’importants domaines de la recherche médicale et scientifique. Même si nous avons de bonnes raisons d’être consternés par l’antisémitisme de la gauche, cela ne nous donne pas le droit de tourner le dos aux principes fondamentaux du judaïsme, à savoir prendre soin des personnes vulnérables, des étrangers, des veuves, des orphelins et des malades. Et même si notre indignation est parfaitement légitime de voir le sionisme transformé en une insulte antisémite, rendant singulière et intolérable notre précieuse fierté nationale et sioniste, cela ne dispense ni la communauté juive mondiale, ni le gouvernement israélien actuel de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour nourrir les affamés et prévenir la violence contre les innocents.
Au niveau le plus élémentaire, l’injonction obsessionnelle de la Bible de ne pas maltraiter le ger a un aspect pragmatique : Dieu nous demande d’adopter un comportement productif et équitable envers ceux qui n’appartiennent pas à notre cercle immédiat afin de ne pas vivre dans un état de guerre permanent. C’est là l’autre raison pour laquelle ce message est si important pour nous : l’idée que nous devons, plus que tout autre chose, tenter d’établir des rapports amicaux avec nos voisins, et non la guerre, les conflits ou les débats acharnés. Comme le dit si bien la Bible, dans le célèbre Psaumes, 34:15 : » Détourne-toi du mal, et fais ce qui est bien, cherche la paix avec ténacité. »
Ce n’est pas un lieu pour la politique
Anchelle Perl, rabbin Habad Loubavitch à Mineola, New York
Les fêtes sont ont une période durant laquelle nous nous réunissons pour renforcer notre identité juive et nos liens communs. Mon message ne parle pas de politique. Il vise à donner aux Juifs le courage et l’inspiration nécessaires pour rester forts et unis, quels que soient les défis auxquels nous sommes confrontés. Notre réconfort vient du fait de savoir qu’en tant que peuple, nous ne sommes jamais seuls : nous pouvons compter les uns sur les autres, nous avons notre tradition et notre foi.
La synagogue, tout particulièrement pendant la période des fêtes, n’est pas le lieu où l’on ressasse ces opinions politiques que l’on entend toute l’année. Ce moment sacré nous offre une occasion de dépasser les clivages politiques, et de nous rappeler que ce qui nous unit en tant que Juifs est bien plus fort que ce qui nous divise. Mon objectif n’est pas de décider qui, d’un camp ou d’un autre, a raison. Mon objectif est que nous nous rappelions notre mission spirituelle et notre responsabilité communes.
Dans mes sermons, je ne parle ni de politique intérieure, ni de débats partisans. Ces sujets sont déjà bien assez présents ailleurs. Les fêtes nous permettent de tourner nos regards et nos cœurs vers quelque chose de plus haut : vers Dieu, vers notre tradition et vers notre avenir commun. Il s’agit de renforcer notre unité, d’approfondir notre lien avec la Torah et les mitzvot, et d’assurer la continuité de la vie juive.
Nous sommes ensemble
Michael Schudrich, grand rabbin de Pologne
Aujourd’hui, le plus important pour les Juifs, c’est qu’aucun d’entre eux ne doit jamais se sentir seul. Face à un antisémitisme réel et à un sentiment d’hostilité envers Israël aujourd’hui plus répandu que jamais, on peut avoir une impression d’aliénation et de solitude. Nous devons faire savoir à nos communautés que nous sommes unis, très clairement et indéniablement. Je n’ai pas de solution à apporter aux problèmes qui touchent les gens dans leur vie quotidienne, tout autour du monde. Mais ce dont je suis sûr, c’est que nous devons être solidaires. Comme nos rabbins nous l’enseignent, n’importe qui est capable de faire rompre un roseau seul, mais même le plus fort de tous ne réussira pas à casser un fagot de roseaux maintenus ensemble.
À la recherche de l’autorité suprême
Rabbi Deborah Waxman, présidente et directrice générale de Reconstructing Judaism
Depuis longtemps, l’accent mis lors de Rosh HaShana sur l’idée de règne est un concept que je m’efforce de reconstruire et de réinterpréter. Mais pas cette année. Cette année, les choses sont différentes. Cette année, en tant qu’enfant de la démocratie, je me sens vraiment en phase avec l’idée d’un Dieu souverain, d’un souverain qui détient l’autorité ultime. Je tiens à être claire. Je ne crois pas en un Dieu incarné, je ne m’imagine donc pas un vieillard doté d’une longue barbe blanche et assis sur un trône, tout comme je ne m’imagine pas ce même vieil homme dans le rôle d’un juge, inscrivant mon nom ou le vôtre dans le Livre de la Vie. Je pense à la malkhut de Dieu, à sa souveraineté, comme à la source de l’autorité morale dans tout l’univers, une source à laquelle nous sommes tous finalement redevables. Je pense à la souveraineté de Dieu comme à une reconnaissance nécessaire des limites de la compréhension et du comportement humains. Je pense à la souveraineté de Dieu comme à un rempart contre l’individualisme radical qui peut dégénérer en nihilisme. Je pense à un Dieu avec lequel nous pouvons conclure une alliance horizontale, et ensuite manifester la présence de ce Dieu dans la façon dont nous nous traitons les uns les autres.
Un monde reconstruit avec maturité et sainteté
Scott N. Bolton, rabbin de la congrégation Or Zarua de Manhattan
En cette période des Fêtes de Tichri, les Juifs aspirent à une clarté morale, notamment la condamnation des injustices, l’affirmation de nos valeurs, et une nouvelle signification des enseignements de notre Torah. Mais ce dont ils ont peut-être encore davantage besoin, c’est de la capacité à pouvoir accepter plusieurs idées simultanément, malgré leurs convictions profondes, et à mieux gérer cette multiplicité.
D.W. Winnicott a écrit : « D’une véritable démocratie (au sens où on l’entend aujourd’hui), on peut dire ceci : dans cette société, aujourd’hui, une proportion suffisante des individus ont atteint une maturité émotionnelle suffisante pour qu’existe une tendance innée à créer, recréer et maintenir le mécanisme démocratique. »
Ce que les Juifs ont soif d’entendre, c’est qu’il existe des individus possédant une maturité suffisante, à qui l’on peut faire confiance pour préserver la démocratie en laquelle nous croyons. Même si nous débattons des guerres, de la montée de l’antisémitisme et du destin national, le message le plus profond de cette période est le suivant : Dieu est souverain, la source du renouveau. Entendre le shofar, c’est entrevoir la possibilité d’un monde reconstruit par des personnes à l’esprit mûr, qui recherchent la sainteté. Nous avons soif d’affirmer qu’il existe un Président des présidents, un Premier ministre des premiers ministres, un Maire des maires. Dieu est à la fois roi et père. Et la shekhinah, et les eaux limpides qui nous purifient et nous accordent une maturité renouvelée, à la fois de l’esprit et du cœur.
Ne pas abandonner le monde
Rachel Kohl Finegold, rabbin de la congrégation Moriah, une synagogue conservatrice traditionnelle située à Deerfield, dans l’Illinois
Je vais m’adresser à un millier de personnes. Chacune d’entre elles a des besoins différents, et pourtant, j’espère que toutes ressentiront mon message comme leur étant directement adressé. Même si elles entendront ce même message différemment, toutes aspirent à ce que notre humanité commune soit reconnue, et c’est donc sur ce point que je vais me concentrer.
Ce dont les gens ont besoin cette année, c’est que leur sentiment de désespoir soit reconnu et pris en compte, c’est de se sentir autorisés à exprimer leur sentiment de « dégoût » face au monde actuel. Ils ont également besoin d’être encouragés à ne pas abandonner le monde, à trouver des étincelles de bonté, si minuscules soient-elles. Je vais recourir au concept de Dieu envoyant le déluge à l’époque de Noé. La Torah dit en fait qu’en constatant la présence du le mal absolu dans le monde, Dieu regrette de l’avoir créé. Je suis convaincue que beaucoup d’entre nous peuvent s’identifier à ce sentiment d’être prêt à abandonner le monde. Le déluge est alors une « réinitialisation », suivie d’une recréation du monde. À Rosh HaShana, l’anniversaire de la création du monde, nous nous engageons également à créer. Nous savons que le mal sera toujours là, mais que nous ne devons pas le laisser nous « submerger ». À la fin du déluge, les termes employés dans la Torah font écho à ceux de la création. Nous aussi, au cours de l’année qui s’annonce, nous « recréerons » notre monde, aussi modeste que puisse être cet acte de création.
Deux très longues années
Chaim Steinmetz, grand rabbin de la congrégation Kehilath Jeshurun dans l’Upper East Side de Manhattan
Ces deux dernières années ont été très longues. Je suis personnellement convaincu que cette année aura pour thème la résilience. S’il devait y avoir un deuxième thème – étroitement lié à la montée de l’antisémitisme aux Etats-Unis, tant à gauche qu’à droite -, c’est celui de la persévérance, qui relève également de la résilience. C’est garder espoir lorsque les choses semblent prendre la mauvaise direction, et qu’il devient difficile de faire face. Nous devons donc faire de notre mieux.
Partager la souffrance
Nicole Guzik, grande rabbine au Sinai Temple à Los Angeles
Comment surmonter le désespoir et le poids du quotidien, et en ressortir avec un sentiment d’espérance ?
L’un de mes fidèles, âgé de 23 ans et atteint d’un cancer, était déterminé à assister au mariage de son frère aîné. Je me tenais sous la houppah, et je le regardais marcher vers son frère et sa future belle-sœur. Mais il ne marchait pas seul. Il avançait bras dessus bras dessous, main dans la main, avec ses autres frères et sœur, leurs cœurs éternellement liés. Je ne sais pas qui soutenait qui ; dans un flou confus, ils riaient, ils pleuraient et ils avançaient ensemble pour rejoindre leurs parents et les superbes mariés sous le tallit.
Près d’un an plus tard, c’est un cortège funèbre qui s’est formé. Cette fois-ci, c’était le corps du jeune homme, accompagné de sa famille, qui était mis en terre. Une fois encore, ils étaient là, main dans la main, bras entrelacés, une famille se soutenant mutuellement, capable d’avancer pas à pas, portée par la force, le courage, la foi et l’amour de chacun. Des centaines et des centaines de membres de la communauté se tenaient derrière eux, tous silencieux, à l’exception de la guitare du garçon qui résonnait dans les haut-parleurs. Cinq êtres humains se soutenaient mutuellement. Et nous avons clairement deviné, qui arrivait depuis l’au-delà, le sixième, les mains du garçon si clairement serrées avec les leurs.
Comment surmonter le chagrin ? Nous choisissons d’ouvrir nos bras et de nous soutenir mutuellement. Oublions la politique. Oublions nos différences. Oublions nos vieilles rancunes et nos disputes. Dans les moments les plus difficiles, nous devons juste être prêts à prendre la main d’un être cher, et à lui assurer que, dans notre douleur commune, nous décidons de nous soutenir mutuellement. Et comme nous l’a enseigné ce membre de ma congrégation, depuis le Olam HaBa [le monde à venir], les âmes de nos proches continuent de nous donner de la force et d’alimenter nos âmes.
Rester unis en tant que Juifs
Rabbi Moshe Hauer, vice-président exécutif de l’Orthodox Union
En 1946, le rabbin Isaac Herzog, qui était alors grand rabbin d’Israël (sous mandat britannique en Palestine), a visité les camps de personnes déplacées dans lesquels se trouvaient des milliers de survivants de la Shoah. Après avoir passé la fête de Shavouot dans le camp de Föhrenwald, dans la zone américaine de l’Allemagne occupée, il a relaté son expérience comme suit :
« C’est là que m’a été révélée la foi éternelle du peuple juif, cette foi ancrée en lui depuis des générations, cette foi qui jaillissait et s’élevait du cœur de chaque personne résidant dans ce camp… Je n’oublierai jamais comment ces milliers de personnes se sont réunies et ont dansé pendant quatre heures en chantant « Ani Maamin« , l’hymne juif de la croyance en un avenir meilleur. À ce moment-là, j’ai eu l’impression que la foi de toutes les générations, d’Abraham jusqu’à nos jours, s’était concentrée ici, une foi qui avait été purifiée dans les flammes de notre histoire de souffrances ; une foi qui représente la vérité essentielle de l’éternité de l’homme créé à l’image de Dieu, et qui allume dans son cœur l’étincelle divine. »
Être témoin de cela, ou même simplement en entendre parler, renforce encore notre foi dans le peuple juif. Mais cette même foi peut aussi être renforcée par ce qui se passe ici et maintenant dans les synagogues de tout le pays, et dans celles du monde entier. Regardez autour de vous, et vous aurez du mal à comprendre comment tout le monde est arrivé ici, depuis tous les coins de la vie juive, des gens qui ont grandi plus ou moins proches de la tradition. Et pourtant, ils sont ici, et pourtant nous sommes ici, debout, ensemble, en tant que Juifs, récitant ensemble les prières des Fêtes du Nouvel an pour un avenir meilleur, pour le monde entier, un monde où la présence de Dieu est reconnue et où Sa parole est respectée.
Notre foi en l’engagement indéfectible de Dieu envers la mission et la destinée du peuple juif n’est pas une foi aveugle. Nous en sommes la preuve. Les défis récents, la haine qui a pris pour cible les Juifs en Israël et dans le monde entier, ne nous ont ni découragés ni aliénés ; au contraire, ils nous ont rapprochés de Dieu, de notre peuple et de notre communauté, avec l’espoir et la prière d’un monde meilleur.
« Je veux donner de l’espoir »
Julia Knobloch, rabbin du Temple Beth El and Center à San Pedro, Californie
Pour nombre d’entre nous, en ces temps troublés, il est difficile de trouver un sens à la fréquentation de la synagogue, à la prière, à la réflexion sur Dieu, quand tout ce qui se passe dans le monde, en Israël, dans notre pays, va à l’encontre d’une grande partie de notre liturgie et de nos valeurs. Je souhaite réussir à donner de l’espoir et un sens aux offices des Fêtes du Nouvel An, en rétablissant le sentiment d’émerveillement pour le monde, la conscience du caractère précieux de la vie au milieu du désenchantement, du doute, du chagrin et de la perte. Rosh HaShana célèbre essentiellement la vie, la création du monde. Je suis convaincue que nous avons tous soif de messages simples et poétiques, qui nous aident à faire face aux vicissitudes et aux incertitudes de notre époque.
Le jour de Rosh HaShana, je serai plus prosaïque. Je reviendrai sur ce que l’année 5785 a apporté à Los Angeles, à notre pays, à Israël et au monde. Plusieurs membres de notre congrégation ont été touchés par les incendies de Palisades et d’Eaton. De plus, dans une ville portuaire, l’immigration est un sujet qui trouve un écho particulier. Comment pouvons-nous, dans ces conditions, aborder la nouvelle année sans cynisme et avec résilience ?
Vers un monde meilleur
Miriam Jerris, rabbin de la Society for Humanistic Judaism
Les Juifs souhaitent avant tout d’entendre que l’espoir existe. Ils veulent savoir que pour créer de l’espoir pour l’avenir, ils peuvent se joindre à la communauté juive. En tant que Juifs, en tant qu’êtres humains, il est de notre responsabilité de participer à l’amélioration et à la guérison du monde. Nous pouvons nous donner les moyens, et donner aux autres les moyens, de s’unir pour défendre et protéger la vie et la dignité de tous les êtres humains, pour traiter les autres comme nous voulons être traités, pour exprimer la vision d’un monde de gentillesse et de compassion, un monde sûr pour nos enfants ainsi que pour leurs enfants. Je veux prendre part à ce mouvement de changement vers un monde meilleur. Je veux que d’autres se joignent à moi pour le réaliser. Comme l’a écrit le rabbin Sherwin Wine, le fondateur du judaïsme humaniste : « L’espoir est un choix… L’espoir est un acte de volonté, qui affirme, en présence du mal, que de bonnes choses vont arriver. »
Trouver la force dans la diversité
Rabbi Rick Jacobs, président de l’Union pour le judaïsme réformé
Cette année, de nombreux rabbins craignent que leurs paroles ne divisent davantage notre communauté déjà clivée. Certains préfèrent éviter les sujets controversés et s’en tenir à la Torah et aux livres de prières – même si bon nombre de nos textes sacrés ébralent davantage nos âmes qu’elles ne les apaisent. Mais lorsque les rabbins et les fidèles s’expriment avec amour et avec respect à l’égard de ceux dont les opinions sont différentes, les sujets difficiles peuvent être abordés sans que la congrégation ne se polarise. Notre peuple a soif de messages réfléchis et sérieux, même s’il n’est pas d’accord avec eux.
Notre liturgie des Fêtes du Nouvel an se rédige au pluriel : « Pour les péchés que nous avons commis « , nous rappelant que même si nous agissons en tant qu’individus, nous sommes inextricablement liés en tant que peuple juif. Les liens profonds qui unissent les Juifs du monde entier expliquent pourquoi ici, en Amérique du Nord, nous avons ressenti si viscéralement la douleur immense causée par le massacre du Hamas, le 7 octobre 2023.
Au-delà de notre sentiment général d’appartenance au peuple juif et de la douleur que nous ressentons pour ce que vivent nos frères et sœurs israéliens, la guerre à Gaza a des répercussions directes en Amérique du Nord. Elle provoque de profondes divisions au sein des familles et des communautés, et elle met à rude épreuve le soutien politique bipartisan américain qui, depuis près de 80 ans, aide Israël à se défendre contre ses voisins hostiles. Tout cela survient à un moment où les Juifs d’Amérique du Nord sont confrontés à une recrudescence meurtrière de l’antisémitisme.
Les membres de notre communauté qui s’inquiètent de l’élargissement de la guerre, du sort atroce réservé aux otages restants et de la famine qui sévit à Gaza font écho à l’inquiétude des centaines de milliers d’Israéliens qui descendent dans la rue, semaine après semaine, pour exhorter le gouvernement israélien à choisir une autre voie.
Soyons clairs : ce n’est pas parce qu’on est peiné par les pertes humaines et par les souffrances des Gazaouis innocents, que l’on souhaite que tout cela cesse, que l’on réclame davantage de nourriture, d’eau et autres fournitures nécessaires pour les civils de Gaza, que pour autant, on aime moins Israël. Tous ceux qui entendent mes paroles ne seront pas d’accord avec moi. Mais j’aime prier dans des communautés qui ne croient pas, qui ne pratiquent pas, qui ne vénèrent pas ou qui ne votent pas toutes de la même manière. Il existe très peu d’endroits où nous pouvons nous réunir et trouver de la force, voire de l’inspiration, dans une telle diversité. La personne assise à côté de moi à la synagogue peut avoir une vision différente d’Israël, mais cela ne la rend pas automatiquement moralement obtuse ou déloyale envers le judaïsme.
L’antisémitisme est bien réel. Il y a des gens qui détestent les Juifs — tous les Juifs — et pas seulement les libéraux ou les conservateurs. Alors, trouvons le courage et la solidarité nécessaires pour chanter ces paroles à plusieurs reprises pendant ces jours de crainte : « Avinu Malkeinu, renouvelle-nous pour une année de bonté ». « Nous », ce n’est pas seulement ma famille ou ceux qui pensent comme moi, mais plutôt la plus grande partie de notre peuple, et même le reste de la très grande et très diversifiée famille de Dieu.
« La religion est en amont de la politique »
Rabbi Jeffrey S. Fox, doyen de la faculté de Yeshivat Maharat
Il y a une idée fondamentale que nous devons tous garder en tête cette année : la religion est en amont de la politique. Nos décisions dans l’isoloir doivent être guidées par notre compréhension de la Torah, et nous ne devons pas laisser notre choix de synagogue être déterminé par les préférences politiques de son rabbin. Lorsque les alliances et les allégeances politiques deviennent primordiales, les communautés et même les familles ont tendance à se fracturer. Les gens commencent à choisir leur synagogue, leur école et même leurs amis en fonction de sujets de discussion potentiels, au détriment d’une vision spirituelle commune. Ce qui transforme la religion en outil politique alors qu’elle devrait être à la base – c’est là qu’elle doit être. Si, chaque fois que votre candidat s’exprime, son message reflète parfaitement votre interprétation de la parasha de cette semaine, c’est que vous avez mal compris la parasha de cette semaine. Ce qui est vrai en Amérique, en Israël et dans le monde entier.
Au cœur de nombre de nos prières pendant cette période se trouvent les treize attributs de la miséricorde divine. Ils sont récités quotidiennement dans les Seli’hot, ils sont au centre de la liturgie de Yom Kippour, et ils sont répétés à plusieurs reprises pendant les moments culminants de Neïla. Dans certaines communautés, ils sont entonnés dans une sorte de chant méditatif, et parfois ils sont criés à pleins poumons.
Nos rabbins sont bien conscients que la Torah écrite donne à Dieu de nombreux attributs, notamment la colère, la vengeance et le châtiment. Et pourtant, lorsqu’ils nous commandent de « marcher dans les voies de Dieu », ils choisissent de se concentrer sur Dieu en évoquant celui qui se tient aux côtés des malades, qui habille ceux qui sont nus et qui réconforte les personnes en deuil. Tout comme Dieu est compatissant, chacun d’entre nous doit s’efforcer d’agir avec compassion (voir Talmud de Babylone, traités Sota 14a et Shabbat 133b), excluant ainsi d’autres caractéristiques de l’exigence humaine de modeler notre comportement sur celui de Dieu. Notre discours et nos choix politiques doivent en fin de compte être guidés par la compassion.
Voici trois mesures que nous pouvons tous prendre pour ramener la religion au centre du reste. Premièrement, consacrer du temps à l’étude de la Torah. Deuxièmement, rechercher des communautés religieuses diverses. Troisièmement, cultiver l’humilité spirituelle. Chacun de ces objectifs est en vérité le travail de toute une vie. Efforçons-nous d’utiliser cette période non seulement pour nous repentir, mais aussi pour nous recentrer.
Cessez d’être obsédé et commencez à agir
Ammiel Hirsch, grand rabbin de la Stephen Wise Free Synagogue à Manhattan
Pour me préparer aux Fêtes du Nouvel an, j’ai pour habitude de demander à autant de personnes que possible ce qu’elles pensent et les sujets qu’elles aimeraient que leurs rabbins abordent. Cette année, la réponse que j’ai reçue à maintes reprises a été « l’espoir ». « Parlez de l’espoir. Donnez-nous de l’espoir. Nous vivons une période si sombre. Tout est déprimant ».
J’ai donc passé des semaines à réfléchir à ce concept d’espoir. Qu’est-ce que les gens entendent par là ? Que veulent-ils entendre exactement ? Que les chefs religieux dispensent des homélies parfumées qui masquent la puanteur de notre époque ? Pour nous améliorer, nous devons d’abord nous occuper du problème.
De nombreuses philosophies religieuses ont cherché à remédier au désespoir en parlant du « monde à venir », des « temps messianiques », du « ciel », du « paradis ». Notre tradition a également spéculé sur le monde à venir. Mais nous accordons davantage d’attention au présent, à nos vies et à celles des autres qui partagent notre monde. Même ce qui nous arrive dans le monde à venir est lié à la façon dont nous avons mené notre vie dans ce monde.
« Pendant deux ans et demi, les écoles de Hillel et de Shammaï ont débattu pour savoir s’il aurait mieux valu ne pas avoir été créés » rapporte le Talmud. « Ils ont finalement voté et conclu qu’il aurait mieux valu que les êtres humains n’aient pas été créés : mais puisque nous avons été créés, examinons nos actes ».
Le judaïsme s’intéresse aux actions. Les Sages ont développé un système moral de comportement qui nous permet de tirer autant de sens, de plaisir, d’autonomie, d’accomplissement — et d’espoir — que possible. L’Ecclésiaste a compris que le remède au désespoir est d’agir : « Tout ce qui est en ton pouvoir, fais-le de toutes tes forces ».
Arrêtez de scroller, arrêtez de cliquer, arrêtez d’être obsédé – et commencez à agir.
Plus nous agissons, plus le désespoir recule. Commencez par une seule action, même si elle est minime. Elle en entraînera d’autres. Les petits pas mènent à de plus grands. Si nous ne parvenons pas à faire correctement les petits pas, nous ne pourrons pas faire les plus grands. Nous deviendrons facilement frustrés et nous nous dirons : « Quelle différence cela fait-il ? De toute façon, tout est sans espoir ». Mais si vous êtes convaincu que votre combat est celui de la justice, de la dignité et de la moralité, si vous vous efforcez de faire la volonté de Dieu, l’emprise du désespoir s’affaiblira.
C’est en agissant que nous atténuons le désespoir. La prière pour la paix que nous récitons à chaque office n’est pas dans l’espoir que Dieu construise un dais de paix, mais que nous le construisions nous-mêmes. La prière renforce notre engagement à réparer : à choisir la vie plutôt que la mort, le sens plutôt que le désespoir, l’action plutôt que la passivité.
Il y a de l’espoir pour ce monde. L’humanité peut être réparée et rachetée.
Un temps de préparation morale
Rabbi Shmuly Yanklowitz, président et doyen de Valley Beit Midrash : un centre mondial d’apprentissage et d’action
Qu’est-ce que les Juifs ont le plus envie d’entendre cette année pendant les Fêtes du Nouvel an ? Eux-mêmes ! Il y a tellement de bruit que peu d’entre eux ont conservé l’habitude d’écouter leurs propres pensées, de vérifier leurs propres sentiments et d’entendre l’appel de leur âme.
Oui, nous vivons dans un monde fracturé. Mais le judaïsme ne nous a jamais enseigné à attendre que le monde guérisse avant d’amorcer notre propre processus de guérison. Le ma’hzor [livre de prières des Grandes Fêtes] ne contient pas de politique. Il commence par Hineni — Me voici. Vulnérable. Responsable. Ouvert à la transformation. Il nous demande non seulement de nous interroger sur ce qui ne va pas à l’extérieur, mais aussi sur ce qui ne va pas à l’intérieur.
Aujourd’hui plus que jamais, nous devons nous tourner vers nos middot (traits de caractère), non pas pour nous replier sur nous-mêmes, mais pour nous préparer moralement. Le monde a besoin d’âmes courageuses, enracinées dans l’humilité, la patience et l’amour. Le projet juif a toujours consisté à changer le monde avant tout par le raffinement éthique de soi : résister à la colère, pratiquer la compassion, lutter pour la justice avec un cœur plein et brisé. Lorsque nous cultivons notre caractère, nous devenons des vecteurs de guérison bien au-delà de nous-mêmes.
Ne sortons pas de cette saison avec des opinions encore plus figées, mais avec une empathie plus grande. Que notre jeûne de Yom Kippour ne se contente pas de purifier notre corps, mais qu’il brûle également notre arrogance, notre amertume et notre culpabilité. Que nos prières ne soient pas pour la victoire, mais pour la sagesse. Pas seulement pour la paix dans le monde, mais pour la paix entre voisins — et la paix intérieure.
Cette année, la tâche la plus sacrée n’est pas de prouver que nous avons raison, mais de devenir justes. Le shofar retentit non seulement pour secouer les cieux, mais aussi pour éveiller notre conscience. Allons-nous l’écouter ?
Cette année, que notre teshouva ne soit pas seulement politique, mais aussi personnelle.
Garder un cœur ouvert
Rabbi Avi Killip, vice-président exécutif de l’Institut Hadar
Yehudah Amichai a écrit un poème intitulé « Open Closed Open « (Ouvert Fermé Ouvert). Cette phrase a résonné dans ma tête tout au long de l’année passée, une voix évaluant mon propre cœur dans ma relation avec le monde qui m’entoure. À chaque nouvelle information, j’évalue mon cœur : est-il ouvert ou fermé ?
Certains jours, mon cœur est ouvert. Chaque détail s’infiltre dans mon corps, je l’absorbe. Ma respiration ralentit, parfois je pleure. D’autres jours, mon cœur est fermé. Je vois un titre défiler sur le petit écran devant ma main comme s’il était à des millions de kilomètres, puis je mets un paquet de Pringles dans le sac à dos de mon enfant, je lui souhaite une bonne journée et je me dirige vers le métro. Fermé. Pas d’indignation, pas de larmes.
Nous ne pouvons pas être indignés tout le temps, même les vagues de chagrin ont leurs marées basses. Mais parfois, je me surprends à aspirer à ce sentiment d’un cœur ouvert, déverrouillé — et dans le siddur, je trouve une clé. À la fin de l’amidah de la semaine, après avoir prié pour la paix, nous disons « Ouvre mon cœur à ta Torah ». Cette année, j’ai lu l’hébreu comme suit : Ouvre mon cœur à travers ta Torah.
La Torah est ce qui nous permet de garder le cœur ouvert. La Torah nous rappelle que nous faisons partie d’une histoire plus grande, qu’il y a une différence entre le bien et le mal et que cette différence est importante, que Dieu a créé ce monde et que la sainteté est réelle. La Torah est notre arbre de vie. Puissions-nous ouvrir notre cœur à la Torah, afin que la Torah puisse ouvrir notre cœur.
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