Le négociateur juif de Camp David évoque 50 ans de pourparlers qui ont changé le monde
Dans "The Art of Diplomacy", Stuart Eizenstat s'appuie sur ses entretiens avec 130 acteurs du monde entier pour mettre en lumière les accords les plus importants des cinquante dernières années
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Il n’existe, sans doute, qu’une liste très courte de livres consacrés à la diplomatie qui contiennent la note de bas de page suivante : « J’ai négocié cet accord avec Israël ».
Mais c’est toutefois trouvable (sous la forme d’une annexe aux accords de Camp David concernant la construction d’une base aérienne israélienne et un approvisionnement en pétrole brut) à la page 454 du dernier ouvrage écrit par le négociateur juif américain de longue date Stuart Eizenstat, « The Art of Diplomacy : How American Negotiators Reached Historic Agreements That Changed the World », qui a été publié par la maison d’édition Rowman & Littlefield.
« J’ai essayé de mieux mettre en lumière l’histoire des accords les plus importants des 50 dernières années », explique Eizenstat au Times of Israel lors d’un entretien via Zoom, « en illustrant cette histoire d’une manière qui, je le pense, pourra séduire le lecteur lambda ».
Un défi que le livre relève haut-la-main grâce à l’expérience d’Eizenstat au plus haut niveau – il a travaillé à la Maison Blanche sous des administrations démocrates et républicaines – et grâce à ses entretiens avec plus de 130 personnalités américaines et internationales, parmi lesquelles l’ancien président Bill Clinton ou Martin Indyk, défunt ambassadeur des États-Unis en Israël. Un grand nombre des personnes qui ont été interrogées dans le cadre de l’ouvrage sont des Israéliens qui ont été liés aux négociations de paix au Moyen-Orient – les anciens Premiers ministres Ehud Barak et Ehud Olmert figurant à la tête d’une liste qui comprend également les noms de Tzipi Livni, Yossi Beilin et Itamar Rabinovich.
« Je m’efforce de faire entrer le lecteur dans la salle des négociations, de lui faire sentir au plus près quelles étaient les personnalités présentes, quels étaient les obstacles et la manière dont ces derniers ont finalement été surmontés », explique Eizenstat. « Ce n’est pas seulement un simple récit des pourparlers. J’espère que le livre fera ressentir au lecteur la difficulté de ces négociations, la satisfaction qu’elles procurent lorsqu’elles sont couronnées de succès et ce sentiment négatif qu’elles peuvent entraîner si elles échouent ».
En douze chapitres, Eizenstat évoque les leçons tirées des accords qui ont visé à mettre un terme à de nombreux conflits, qu’ils aient pu se concrétiser ou qu’ils aient échoué dans la dernière ligne droite – guerre du Viêt Nam, guerres des Balkans et guerres américaines en Irak et en Afghanistan.
Dans un chapitre consacré à l’Iran, il se souvient d’une conversation placée sous la direction de son premier patron à la Maison Blanche, Jimmy Carter, dans une cellule de crise installée à la Maison Blanche, alors que les négociateurs tentaient de résoudre la crise des otages qui avait suivi la révolution islamique de 1979.
Selon le livre, Eizenstat préconisait, avec d’autres, le passage à l’action militaire – ce que Carter avait refusé, un refus qui avait été « une erreur », selon l’auteur. Le chapitre se penche ensuite sur l’accord sur le nucléaire conclu sous l’administration de Barack Obama en 2015, le JCPOA, que Donald Trump devait ultérieurement abandonner.
Le chapitre suivant, qui est consacré à l’ensemble du Moyen-Orient, aborde un demi-siècle de crises et de négociations. Un grand nombre d’entre elles impliquent Israël – de la guerre du Kippour aux accords d’Abraham, en passant par le pogrom commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, et la guerre qui a suivi à Gaza.
« Je parle des compétences communes nécessaires aux négociateurs qui réussissent dans leurs missions », note Eizenstat.
Parmi ces compétences, la capacité à « garantir un moment historique », comme lorsque Sadate s’était rendu à Jérusalem ou comme lorsque l’émirati Mohammed bin Zayed avait signé les Accords d’Abraham.
Évoquant l’attaque sanglante du 7 octobre et ses conséquences, l’auteur déplore qu’une leçon de l’Histoire n’ait pas été retenue : « L’une des grandes erreurs de la deuxième guerre d’Irak a été de chasser Saddam Hussein sans savoir au préalable quelle serait la situation politique après la guerre. Il est essentiel, avant d’intervenir, de savoir comment mettre en place un nouveau gouvernement ». Il ajoute qu’Israël a commis cette erreur dès le début et « jusqu’à aujourd’hui concernant ses plans pour l’après-guerre à Gaza ».
Le livre ne fait pas qu’examiner les conflits. Il parle d’accords diplomatiques qui ont pu être finalisés dans le secteurs du commerce, sur la question du dérèglement climatique et – c’est une cause chère à Eizenstat – sur les questions relatives à la Shoah. Il a tenu à jouer un rôle de premier plan dans ces derniers depuis l’époque où il avait intégré pour la première fois une administration américaine, sous Jimmy Carter.
Là où tout est arrivé
Eizenstat s’est trouvé « là où tout est arrivé » à maintes reprises. Il se trouvait là en tant que principal conseiller en politique intérieure de Carter à la Maison Blanche, à divers postes sous Clinton – ambassadeur auprès de l’Union européenne, sous-secrétaire au commerce et à l’État, et secrétaire adjoint au Trésor – et en travaillant sur les questions relatives à la Shoah sous les administrations Carter, Clinton, Obama, Trump et Biden.
Parmi les réussites enregistrées par Carter – qui s’est éteint à la fin de l’année dernière – pendant son mandat à la Maison Blanche, les accords de Camp David qui avaient été conclus entre Israël et l’Égypte et qui sont évoqués dans le livre. Sur C-SPAN, Eizenstat s’est rappelé d’une visite faite par Carter après les accords, chez lui, pour le seder de Pessah.
« Nous étions en train de lire la sortie des Juifs d’Égypte il y a 2 500 ans », a raconté Eizenstat à C-SPAN. « Et voici qu’entre l’homme qui a fait la paix entre l’Égypte et Israël. C’était très émouvant ».
L’ouvrage revient sur le parcours plus large – et improbable – d’Eizenstat dans son existence : le parcours d’un jeune Juif qui ne connaissait aucun survivant de la Shoah dans son enfance à Atlanta, qui n’avait jamais étudié le génocide au lycée ou à l’université, de tels cours n’étant pas proposés à l’époque, et qui devait finalement être impliqué dans certaines des négociations sur la Shoah les plus importantes de la fin du 20e siècle.
L’étincelle avait été un livre innovant, « While Six Million Died », qui évoquait l’inaction du gouvernement américain face au génocide des Juifs. Son auteur était Arthur Morse, un collègue d’Eizenstat lors de la campagne présidentielle lancée par Hubert Humphrey en 1968. Si Humphrey devait perdre son pari politique, Morse et son livre avaient marqué à vie le futur négociateur.
Il y a un lien entre les années passées par Eizenstat à la Maison Blanche de Carter et l’actuel musée de commémoration de la Shoah américain. Datant de 1993, la création du musée avait été prônée avec succès par une commission présidentielle chargée de travailler sur la Shoah, qui était alors dirigée par Elie Wiesel. La mise en place de cette commission avait été demandée plus de dix ans auparavant, dans une note écrite à Carter par Eizenstat.
Qu’en est-il du règlement à hauteur de plus d’un milliard de dollars entre les banques suisses et les familles des victimes de la Shoah qui avait été négocié sous l’administration Clinton ?… Eizenstat raconte avoir travaillé sans relâche sur ce dossier, ainsi que sur les accords de restitution conclus avec le gouvernement allemand et avec l’industrie privée allemande, la France et l’Autriche. Dans son livre, il dit que les discussions avec les banques suisses s’apparentaient, pour lui, à se trouver « au beau milieu d’un ring de boxe à quatre coins ». Dans cette bataille juridique, une commission d’audit américaine, le Congrès juif mondial et des avocats spécialisés dans les recours collectifs étaient également impliqués. Malgré les coups de poing rhétoriques, il avait toutefois aidé à garantir un règlement de 1,25 milliard de dollars en direction des familles des victimes.
« La perte de six millions de nos frères et sœurs est une hantise pour moi », confie Eizenstat. « Ce n’est pas seulement une question de chiffres. Il y a tous ces accomplissements qui n’ont jamais vu le jour, toute cette musique qui n’a jamais été écrite, tous ces livres qui n’ont jamais été écrits, toutes ces expériences qui ne se sont jamais réalisées, toutes ces vies qui auraient pu être vécues… C’est quelque chose qui me hante vraiment. Je suis là, à 81 ans, et je continue à y penser ».
Stuart Eizenstat dit avoir trouvé l’inspiration pour son dernier livre dans sa biographie de 2018 intitulée « President Carter : The White House Years. »
« Mon éditeur m’a dit : ‘Tu sais, certaines des parties les plus intéressantes du livre concernent les négociations qui ont pu avoir lieu, notamment certains pourparlers auxquels tu as pris part. » Une proposition d’ouvrage impromptue a vu le jour : « J’avais déjà écrit un livre, ‘Imperfect Justice : Looted Assets, Slave Labor and the Unfinished Business of World War II’, sur les négociations consacrées à la Shoah. Mon éditeur m’a dit : ‘Pourquoi ne ferais-tu pas un livre plus général sur les négociations et sur la façon dont on parvient à les mener à bien ?’. »
Pendant les quatre années suivantes – de 2019 à 2023 – Eizenstat a rempli son agenda en s’entretenant avec tout un Who’s Who d’hommes et de femmes d’État américains influents, et avec des personnalités de premier plan du monde entier.
Certains ont été des chefs d’État : il y a eu Clinton, l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair (qui s’est prêté à deux entretiens), Barak et Olmert, et l’ancien Taoiseach d’Irlande, ou Premier ministre, Bertie Ahern. Il y a eu aussi d’anciens secrétaires à la Défense, d’anciens directeurs de la CIA ou d’anciens ambassadeurs – et quasiment tous les secrétaires d’État en exercice, y compris Condoleezza Rice, Hillary Clinton et Antony Blinken.
Seul Mike Pompeo a refusé. « Il m’a dit qu’il travaillait sur son propre livre et qu’il ne pouvait pas le faire », se souvient Eizenstat. A noter que le livre a été publié avant que Marco Rubio ne prenne ses fonctions sous la seconde administration Trump.
Al Gore, le vice-président de Clinton, a ainsi parlé avec l’auteur des négociations sur le dérèglement climatique de Kyoto auxquelles les deux hommes avaient participé – Gore pendant une journée, Eizenstat pendant toute la durée du sommet. Les discussions avaient duré trop longtemps, elles étaient allées au-delà du temps qui leur était imparti et la climatisation avait été coupée. Eizenstat avait alors menacé de débrayer – ce qui s’était avéré être une tactique efficace. De son côté, le représentant commercial de Trump, Robert Lighthizer, a évoqué avec l’écrivain les accords économiques conclus avec le Canada et le Mexique, ainsi que les droits de douane – notamment à l’encontre de la Chine. Lighthizer donne ainsi trois conseils pour une négociation réussie : « la préparation, la préparation et la préparation ».
Deux anciens secrétaires d’État – Henry Kissinger, décédé en 2023 à l’âge de cent ans, et James Baker – se sont entretenus à plusieurs reprises avec Eizenstat. C’est Kissinger qui a rédigé l’avant-propos tandis que Baker a écrit la préface.
« L’expression ‘diplomatie de la navette’ vient de Kissinger », note Eizenstat. « En deux semaines [en 1974], il a voyagé, se rendant d’Égypte vers la Syrie et vers Israël. Comme il l’a expliqué, ‘les négociations internationales ressemblent à un marathon, avec un sprint à la fin’… Jimmy Carter a dormi deux heures par jour à Camp David pendant 13 jours ».
Les lecteurs risquent de perdre un peu de sommeil en se couchant tard pour terminer ce livre, car l’auteur détaille les efforts déployés par les négociateurs pour sceller l’accord – comme ce que Carter avait fait le dernier jour à Camp David.
« Le Premier ministre Begin a dit au président Carter : ‘Monsieur le Président, j’ai fait tous les compromis possibles, je ne peux pas en faire d’autres’, » se souvient Eizenstat. « Il a fait venir une limousine à la base aérienne d’Andrews et il y avait un avion qui l’attendait déjà. »
Un échec aurait été « une tache sur l’héritage laissé par le président », commente Eizenstat. « Une lecture des profils détaillés de Sadate et de Begin par la CIA, pendant les préparations, avait révélé que Begin avait un faible pour ses huit petits-enfants. Le président a demandé à son secrétaire personnel de faire huit copies de la photo originale des deux dirigeants, un cliché qui datait du premier jour ».
« Il a écrit le nom de chacun des huit petits-enfants de Begin sur chaque photo ; il s’est approché et il les a remises » à Begin, se souvient Eizenstat. « Les larmes coulaient des yeux de Begin, ses lèvres tremblaient. Il a dit : ‘Monsieur le Président, pour mes petits-enfants, je vais faire une dernière tentative’. »
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