Les États du Golfe durcissent le ton face à l’Iran alors que le coût de la guerre s’envole
Tandis que Trump négocie, les États arabes semblent vouloir la poursuite de la guerre jusqu'à la satisfaction de certaines de leurs revendications, mus par la fermeture du détroit d'Ormuz et les attaques contre des centrales pétrolières ou gazières
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Après avoir condamné pendant plus d’un mois les attaques iraniennes contre leur territoire, les monarchies du Golfe, en la personne de l’ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington, ont diffusé la semaine dernière une tribune exposant ce que le Golfe espérait de la fin de la guerre.
« Un simple cessez-le-feu ne suffira pas », a écrit Yousef Otaiba dans le Wall Street Journal deux jours après que le président américain, Donald Trump, a annoncé que les pourparlers avec l’Iran en vue d’un armistice avançaient à bon pas. « Nous avons besoin d’un résultat concluant qui puisse régler la question de toutes les menaces iraniennes : capacités nucléaires, missiles, drones, alliés terroristes et blocus des routes maritimes internationales. »
Ce sont là des propos étonnamment clairs et détaillés de la part d’un haut responsable des pays du Golfe, lesquels ont plutôt eu tendance à marcher sur des oeufs dans les toutes premières semaines du conflit, se présentant comme des victimes collatérales plutôt que comme de farouches partisans de la campagne américano-israélienne contre un Iran qu’ils observaient depuis longtemps avec méfiance.
La nature exacte des intentions du Golfe reste difficile à déterminer mais ces derniers jours, un changement s’est opéré de la part de nombreux pays du Conseil de coopération du Golfe, lesquels semblent pencher en faveur d’un armistice avec l’Iran subordonné à l’annihilation de ses capacités guerrières, quitte à ce que cela passe par la poursuite des combats.
Leurs conditions, qui ne sont pas uniformes, sont présentées comme non négociables. « Nous ne laisserons pas l’Iran prendre en otage les États-Unis, les Émirats arabes unis et l’économie du monde dans son ensemble », a écrit Otaiba.
Ce revirement pourrait bien s’expliquer par les dégâts occasionnés par la guerre à l’économie des monarchies du Golfe, dont les installations gazières et pétrolières ne fonctionnent plus comme elles le souhaitent. De plus, la fermeture du détroit d’Ormuz étouffe le commerce et écorne l’image de stabilité du Conseil de coopération du Golfe — composé de l’Arabie Saoudite, d’Oman, des Émirats arabes unis, de Bahreïn, du Qatar et enfin du Koweït — aussi bien pour les affaires que pour le tourisme.
Aucun chiffre officiel ne donne encore une idée précise des dommages économiques subis par les États du Golfe depuis les attaques iraniennes, mais le croisement des informations et déclarations disponibles plaident en faveur de perturbations du commerce, d’une hausse des coûts et de potentiels impacts sur la production.
Ce revirement coïncide avec les négociations menées par Trump pour mettre un terme à la guerre, lesquelles ne garantissent pas le respect des exigences du Golfe. Toutefois, on ignore à ce stade dans quelle mesure ces nouvelles positions va-t-en-guerre sont liées ou non à ces pourparlers.
Les Émirats arabes unis se montrent plus durs que la plupart des autres monarchies du Golfe, dont le message reste globalement confus, entre appels au cessez-le-feu et nécessité de continuer à se battre, ce qui contribue à un flou artistique sur la fin des hostilités.
Le gaz et le pétrole menacés
L’Iran contrôle le détroit d’Ormuz, principale voie d’acheminement du pétrole et du gaz des États du Golfe vers le monde entier.
Depuis que les États-Unis et Israël ont commencé à bombarder l’Iran, le 28 février dernier, le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien a fermé pour ainsi dire la totalité du détroit en y posant des mines et en menaçant tout navire tentant de passer sans son accord.
Cette mesure affecte fortement non seulement les exportations de pétrole, mais aussi les importations de matériaux industriels et les produits alimentaires – importations dont les États du Golfe sont très dépendants compte tenu de leurs capacités agricoles limitées, faute de conditions climatiques favorables.
L’effet majeur porte sur le pétrole.
La fermeture de cette voie d’acheminement de près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et de grands volumes de gaz naturel a des répercussions au niveau mondial. Les prix du pétrole sont passés de 60 $ le baril avant la guerre à plus de 100 $, et les prix du gaz en Europe ont augmenté de 60 %.
Au deuxième mois de la fermeture du détroit, les États du Golfe, dont les économies sont très dépendantes de l’exportation régulière de pétrole et de gaz, sont très inquiets, raison pour laquelle ils exigent que l’armistice soit subordonné à l’ouverture du détroit, au-delà de leurs seuls intérêts nationaux.
« Au bout d’un mois de conflit, on s’aperçoit que l’idée d’un maintien des flux de marchandises stratégiques via le détroit d’Ormuz, quoi qu’il arrive… était un fantasme stratégique collectif », a récemment écrit dans al-Jazeera Mohammed Al-Hashemi, figure de proue du Qatar Leadership Center, pour parler de cette « voie absolument unique où l’ordre mondial fait face à sa plus grande vulnérabilité ».
Dans leur ensemble, les monarchies du Golfe n’ont pas vraiment commenté les dégâts économiques qu’ils subissent, sans doute de crainte que cela n’effraie davantage les investisseurs.
Ce qui n’a pas empêché des entreprises de publier, elles, des déclarations faisant état des importants dégâts causés par la fermeture du détroit. C’est notamment le cas d’Aluminium Bahrain BSC, qui exploite la plus grande fonderie d’aluminium au monde, qui a annoncé à la mi-mars la fermeture de trois de ses usines — soit 19 % de ses capacités totales — en raison de pénuries de matières premières suite à l’arrêt des importations via le détroit d’Ormuz.
Deux semaines plus tôt, l’entreprise avait déjà fait état de ses problèmes pour exporter à cause du blocus.
Selon Abdullah al-Junaid, journaliste du Bahreïn qui s’est entretenu avec The Times of Israel depuis Manama, il faut, dans le cadre des négociations, amener l’Iran à renoncer au contrôle du détroit d’Ormuz.
« C’est une voie maritime internationale », explique-t-il. « Si l’Iran refuse de garantir sa neutralité, ce sera aux forces régionales et internationales de le faire. »
Il s’est dit toutefois sceptique quant à la capacité des États-Unis à y parvenir.
Les dommages économiques ne se limitent pas à la perturbation des exportations et des importations : il convient aussi de prendre e compte le préjudice direct causé par les attaques iraniennes sur les zones industrielles.
Début mars, le ministère saoudien de la Défense a annoncé qu’une raffinerie appartenant à Saudi Aramco, une entreprise pétrolière publique, avait été touchée par des drones iraniens. Bien que le ministère ait déclaré qu’il n’y avait pas eu de victimes et qu’il n’y avait eu que des dégâts minimes, l’entreprise a par la suite suspendu sa production et commencé à exporter par la mer Rouge.
Il semble que l’Iran s’en soit pris aux monarchies du Golfe dans l’espoir que ces derniers exigent des États-Unis la conclusion d’un cessez-le-feu. Maintenant que cette stratégie s’est retournée contre lui, Téhéran donne le sentiment de frapper les puissances pétrolières et gazières de la région pour leur faire mal – en touchant les approvisionnements énergétiques – avec une sorte de sentiment de vengeance dans le sillage des attaques qui ont été lancées à l’encontre de ses infrastructures industrielles.
Samedi, un jour après les frappes israéliennes et américaines contre des installations sidérurgiques en Iran, les Émirats arabes unis ont annoncé qu’une de leurs usines de production d’aluminium avait été touchée par des missiles iraniens.
Le communiqué n’a pas détaillé l’étendue des dégâts mais a indiqué que plusieurs ouvriers avaient été blessés. Le même jour, d’importants dégâts ont également été signalés dans deux ports du Koweït suite à des attaques iraniennes.
Lundi, Trump a réitéré sa menace contre les infrastructures énergétiques iraniennes, disant qu’à défaut d’un accord pour rouvrir Ormuz, les États-Unis « concluraient leur charmant ‘séjour’ en Iran en anéantissant complètement toutes leurs centrales électriques, puits de pétrole et l’île de Kharg (et peut-être toutes les usines de dessalement!) que nous n’avons pas encore ‘touchées’ volontairement. »
Quelques heures avant cela, l’Iran avait frappé une centrale de dessalement et d’électricité koweïtienne – une attaque attribuée par Téhéran à Israël.
« Personne ne nous fera chanter »
Ce cont les coûts économiques qui ont poussé les États du Golfe à durcir le ton vis-à-vis de l’Iran. Selon le New York Times, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a pressé Trump de continuer le combat de crainte que l’arrêt des hostilités à ce stade ne permette à l’Iran de continuer de contrôler le détroit à sa guise.
Le Wall Street Journal a également rapporté que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, eux aussi affectés par les attaques iraniennes, étaient sur le point de se rallier à la guerre contre l’Iran. Cette information n’a pas été confirmée par des sources officielles de l’un ou l’autre de ces pays.
Officiellement, les Émirats arabes unis donnent le sentiment d’être à l’avant-garde du durcissement de ton des monarchies du Golfe.
« Les Émirats arabes unis ont officiellement plaidé en faveur de la diplomatie et de la fin de la menace que représente pour eux l’Iran dans la région », explique au Times of Israel Taufiq Rahim, chercheur à New York et chercheur principal au New America Institute.
La position des Émirats arabes unis donne des signes d’évolution depuis le début de la guerre, lorsque la ministre d’État des Émirats arabes unis, Lana Nusseibeh, avait confié à NBC qu’Abou Dhabi n’était pas intéressée par la guerre et tentait de négocier directement avec l’Iran. Les Émirats arabes unis ne posaient pas de conditions pour mettre fin à la guerre, avait-elle alors déclaré.
Les messages les plus belliqueux ne sont pas seulement venus de l’ambassadeur mais aussi des plus hauts niveaux de l’État du Golfe.
Le 22 mars dernier, le ministre des Affaires étrangères des Émirats, Abdullah ben Zayed Al Nahyan, a clairement montré la voie suivie par son pays en écrivant sur X : « Il est hors de question que des terroristes nous fassent chanter », pour répliquer à celles et à ceux qui affirmaient que les Émirats arabes unis seraient en danger en raison de leur positionnement envers l’Iran.
Cela avait été l’une des déclarations officielles les plus virulentes des Émirats arabes unis depuis le début de ce conflit.
We will never be blackmailed by terrorists https://t.co/gMSjGOII8V
— عبدالله بن زايد (@ABZayed) March 22, 2026
Le lendemain, Anwar Gargash, un haut responsable des Émirats arabes unis, avait écrit sur X qu’au-delà du cessez-le-feu, les Émirats voulaient la « sécurité durable dans le Golfe Arabique » — ce qui passait non seulement par la fin des attaques mais aussi par des exigences additionnelles vis-à-vis de l’Iran, telles que l’arrêt de la production de missiles balistiques et de drones dont sont victimes Israël et les États voisins.
Rahim souscrit à cette manière de voir les choses. « Le récent éditorial de l’ambassadeur des Émirats arabes unis dans le Wall Street Journal a été très clair sur les conditions », souligne-t-il.
Il y a en revanche un manque flagrant de clarté de la part des autres monarchies du Golfe autour de leurs exigences pour mettre fin à la guerre ou, au contraire, la poursuivre, ce qui est de nature à amoindrir leur pouvoir d’influence.
Un responsable de la région, fin connaisseur des Saoudiens, a déclaré à CNN la semaine dernière que l’Arabie Saoudite souhaitait que le programme de missiles iranien soit endommagé « le plus possible ».
Malgré les informations allant dans le sens du soutien de Ryad à la poursuite de la guerre, et peut-être même de sa volonté de se rallier au conflit, un haut responsable saoudien a déclaré au réseau que le royaume « restait favorable » à une solution pacifique.
Et bien que le Qatar assure vouloir une fin immédiate de la guerre, il a également affirmé que celle-ci devait donner lieu à des changements radicaux dans les infrastructures de sécurité de la région.
Rahim estime lui-même, en fin de compte, que le gouvernement iranien aurait intérêt à accepter les termes d’une « architecture de sécurité dirigée par les États-Unis » — mettant ainsi fin à sa posture de force opposée aux États du Golfe et aux États-Unis, ce qui aurait d’importantes conséquences de nature économique et sécuritaire.
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