Les prochaines législatives en Israël et les États arabes voisins
Même si la nouvelle direction conserve la doctrine sécuritaire et l'opposition à un État palestinien, des approches un peu différentes pourraient faire changer le ton des relations
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L’enjeu des prochaines élections est considérable pour Israël.
Trois années de guerre sur sept fronts ont aiguisé l’inquiétude des 10 millions de citoyens sur la politique étrangère et intérieure que mènera le prochain gouvernement.
Mais les Israéliens ne sont pas les seuls à suivre de près l’issue de ce tout premier scrutin depuis le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023.
Dans le Golfe et chez les plus proches voisins d’Israël, les capitales arabes se demandent dans quelle mesure la 26e Knesset pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans la gouvernance et la politique israéliennes ou, au contraire, maintenir au pouvoir les dirigeants actuels, et ce que chacun de ces résultats signifiera pour Israël et la région dans son ensemble.
Pour nombre d’États arabes, il peut sembler plus facile de travailler avec de nouveaux dirigeants israéliens — moins associés aux campagnes militaires de l’après 7-Octobre —, mais ils sont au final peu nombreux à s’attendre à ce que ce futur gouvernement revoie radicalement la politique étrangère israélienne, estiment des experts mais aussi des responsables – actuels et anciens – bien informés de cette question.
Les dirigeants régionaux s’attendent à ce que les camps de la droite au centre-gauche, c’est-à-dire les mieux positionnés pour déloger le Premier ministre Benjamin Netanyahu, demeurent intransigeants envers l’Iran, opposés à la création d’un État palestinien et attachés à la posture de sécurité plus offensive d’Israël depuis le 7-Octobre.
C’est sur les politiques jugées moins centrales que cette doctrine sécuritaire que les capitales arabes perçoivent des possibilités de changement, et notamment la reconstruction de Gaza, les violences commises par des résidents d’implantations en Cisjordanie, la stabilité de la Syrie, l’activité sur le mont du Temple et une plus grande attention aux préoccupations régionales.
Même des ajustements limités sur ces questions pourraient considérablement changer la façon dont Israël est perçu par le monde arabe, tout du moins si le prochain gouvernement décidait d’en faire une de ses priorités.
« Les conséquences de ces élections pour la région s’étendent à tous les fronts ouverts par Israël », explique au Times of Israel un diplomate arabe de haut rang.
Nouveaux hommes = nouvelles politiques ?
Les États arabes ont des raisons de préférer une victoire de Netanyahu. Il est en effet le dirigeant avec lequel Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Maroc ont signé les accords d’Abraham, et cela fait des dizaines d’années qu’il milite pour faire de l’Iran et son programme nucléaire un enjeu international majeur.
Pourtant, son crédit auprès des alliés arabes a été grandement écorné, ces dernières années, lorsque les souffrances des Gazouis ont fait le tour de la Terre et notamment du Moyen-Orient, et que son gouvernement a soutenu des ministres d’extrême droite favorables à l’annexation, au déplacement de Palestiniens et à la prière juive sur le mont du Temple.
Nombre d’États arabes, à commencer par ceux qui entretiennent des relations diplomatiques avec Israël, comme par exemple la Jordanie, l’Égypte ou encore les pays des accords d’Abraham, seraient heureux de voir un « changement d’image » au sein du gouvernement israélien, estime Joshua Krasna, directeur du Forum pour la coopération régionale au Centre Moshe Dayan de l’Université de Tel-Aviv.
Les médias arabes suivent les élections israéliennes avec beaucoup d’intérêt, mais la campagne se fait pour l’essentiel sur des enjeux nationaux tels que la conscription des ultra-orthodoxes ou la responsabilité des événements du 7-Octobre.
Sur les questions de sécurité, il existe un consensus assez large autour de la préservation de la doctrine proactive développée par Israël pendant la guerre, laquelle privilégie la prévention des menaces, le maintien des forces soutenues par l’Iran et autres acteurs hostiles à distance de ses frontières, ainsi que la préservation d’une grande liberté d’action militaire.
Les récents sondages placent le parti centriste Yashar de Gadi Eisenkot, ex-chef d’État-Major de l’armée israélienne, au même niveau ou un peu derrière le Likud, parti de droite de Netanyahu, avec le parti Beyahad de l’ancien Premier ministre Naftali Bennett en troisième position. Aucun des deux camps ne devrait obtenir une majorité claire sans tendre la main par-delà de ses sensibilités ou s’allier avec des partis arabes israéliens non sionistes.
« Quel que soit le prochain gouvernement, [les États arabes s’attendent à ce que] ce ne soit pas un gouvernement d’Oslo », estime M. Krasna en faisant allusion au processus de paix, qui dans les années 1990, a promu une solution à deux États entre Israël et les Palestiniens.
Tout au contraire, ajoute-t-il, nombre de ces Etats appellent de leurs vœux un gouvernement de centre-droit dirigé par ce qu’ils considèrent comme des « têtes plus froides ».
Mohammad Baharoon, directeur général du Dubai Public Policy Research Center, se dit sceptique quant à l’idée que le Golfe perçoive un changement significatif avec un gouvernement post-Netanyahu. Dans la région, ils sont nombreux à espérer qu’Israël « tourne la page » après les élections, mais il estime que les forces politiques qui façonnent la politique israélienne vont bien au-delà de la seule personne de Netanyahu.
Bien avant le 7-Octobre déjà, l’opinion publique israélienne avait glissé vers la droite, raison pour laquelle le prochain gouvernement devra séduire une population de plus en plus intransigeante sur deux questions : celle de la sécurité et celle des Palestiniens.
« Netanyahu n’est pas tout seul, il est entouré », ajoute M. Baharoon.
Des possibilités de changement
Toutefois, les voisins d’Israël voient un espoir dans les questions qu’ils n’estiment pas au cœur de sa doctrine sécuritaire d’après-guerre : là, une autre coalition pourrait fort bien changer de cap sans altérer fondamentalement la posture de sécurité d’Israël.
Les capitales du Golfe ne s’attendent pas à des « changements radicaux » de la part du prochain gouvernement, mais elles recherchent des « ouvertures politiques » sur des sujets importants pour elles, notamment à Gaza, en Cisjordanie, en Syrie et sur le plan de la diplomatie régionale, estime Daniel Benaim, qui a été sous-Secrétaire d’État adjoint aux affaires de la péninsule arabique du temps du président américain Joe Biden.
« Des évolutions en politique israélienne, même en deçà d’un virage à 180 degrés, apporteraient des différences importantes dans leur évaluation du rôle d’Israël dans la région », explique M. Benaim, aujourd’hui chercheur émérite en diplomatie au Middle East Institute.
Selon un responsable diplomatique arabe qui a demandé à garder l’anonymat, une autre coalition pourrait apporter des changements politiques relativement simples mais significatifs à l’échelle régionale, changements que la coalition actuelle de Netanyahu est soit réticente, soit politiquement incapable d’effectuer. Il évoque notamment la question de la répression des violences des résidents d’implantations, selon lui le parfait exemple d’une politique que les gouvernements arabes estiment modifiable sans contraindre Israël à abandonner un de ses principes de sécurité.
Dès 2021-2022, avec le Premier ministre Naftali Bennett, l’Organisation des Nations unies avait condamné ce qu’elle qualifiait de niveaux « records » des violences des résidents d’implantations.
La différence avec aujourd’hui, relève le responsable, c’est que la coalition de Netanyahu dépend des ministres d’extrême droite Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, dont les partis sont étroitement alignés avec le mouvement des implantations et rendent la répression trop coûteuse, politiquement parlant, même si le Premier ministre a parfois condamné ces violences.
« Netanyahu tient des discours qui sont tournés vers le monde extérieur. Il n’a pas de volonté politique propre, du fait de la composition et de la structure de sa coalition », estime le responsable arabe.
Gaza offre une autre ouverture possible, ajoute-t-il en précisant qu’un engagement plus sérieux envers la feuille de route promue par les États-Unis en vue de la reconstruction de Gaza serait perçu « très positivement » dans la région, en particulier par les voisins les plus proches d’Israël, à savoir l’Égypte et la Jordanie.
Bien que ni M. Eisenkot ni M. Bennett ne se soient beaucoup éloignés de la position de M. Netanyahu visant à empêcher la reconstruction de Gaza tant que le Hamas n’a pas désarmé, une coalition qui s’éloignerait de l’idée de se réinstaller dans la bande de Gaza et de déplacer ses habitants — deux options défendues par Ben Gvir et Smotrich — serait beaucoup plus praticable, estime le responsable arabe.
Il en va de même d’une autre politique au cœur des préoccupations des pays arabes, à savoir le statu quo sur le mont du Temple, ajoute-t-il.
Le paradoxe iranien
Si la Cisjordanie et Gaza offrent une marge d’ajustement, l’Iran, adversaire commun de nombreux États du Golfe, est le domaine dans lequel la continuité risque de prévaloir.
Depuis plus d’une dizaine d’années, M. Netanyahu fait de la menace posée par la République islamique le cœur de l’agenda sécuritaire régional et international d’Israël. Il s’est ouvertement opposé à l’administration Obama au sujet de l’accord nucléaire de 2015 et a mené les deux récentes campagnes militaires qui ont fortement dégradé les capacités nucléaires, balistiques et militaires de l’Iran.
Bien que les États du Golfe partagent l’opposition d’Israël à l’Iran, ils n’étaient pas favorables à la décision israélo-américaine de déclencher une guerre qui a entraîné d’importantes attaques iraniennes, ce qui a déstabilisé leur sécurité et perturbé leur économie, d’autant plus qu’ils n’étaient pas convaincus que la campagne puisse conduire à un changement de régime ou éliminer de manière décisive la menace iranienne.
Dans le même temps, ils n’espèrent pas un gouvernement israélien plus conciliant dont Téhéran pourrait profiter.
« Il y a à la fois la conscience qu’Israël est un contrepoids militaire précieux face à l’Iran mais aussi une vive inquiétude, qui s’est accrue au fil des ans, quant au fait que la doctrine sécuritaire d’Israël depuis le 7-Octobre ne prenne pas suffisamment en compte les intérêts du Golfe », explique M. Benaim.
La Syrie est un autre domaine dans lequel les intérêts du Golfe et d’Israël pourraient converger. Les États du Golfe sont en effet favorables au nouveau gouvernement syrien issu d’anciens rebelles jihadistes et à la stabilisation et la reconstruction de la Syrie, selon eux des priorités tout autant stratégiques qu’économiques.
Israël devant vraisemblablement continuer à empêcher des forces hostiles de s’implanter près de ses frontières, un retrait complet de sa zone de sécurité en Syrie est peu probable dans un proche avenir, mais un gouvernement prêt à faire des progrès sur un accord de sécurité avec Damas pourrait faire évoluer les choses.
Au Liban, Israël et ses partenaires arabes souhaitent le désarmement du Hezbollah et voir l’actuel gouvernement prendre davantage le contrôle du pays.
L’armée israélienne n’est pas sur le point de se retirer de sa zone tampon dans le sud-Liban, mais une approche reposant sur une coordination plus discrète avec les pays de la région permettrait de rétablir la confiance.
Au-delà de Netanyahu
Même si une grande partie du monde arabe ne s’attend pas à ce que les grandes perspectives stratégiques d’Israël changent, certains partenaires régionaux d’Israël estiment avoir atteint leurs limites avec le gouvernement actuel, s’en remettant à un changement de dirigeants pour voir advenir de nouvelles politiques.
Le roi Abdallah de Jordanie, qui critique ouvertement et depuis longtemps M. Netanyahu, semble en être un exemple, comme en témoigne sa condamnation sans ambages des autorités israéliennes lors de l’Assemblée générale des Nations unies, le mois dernier.
« Les Jordaniens… estiment qu’ils sont allés aussi loin que possible avec Netanyahu et son gouvernement », a déclaré M. Krasna.
L’Arabie saoudite montre toutefois les limites de ce qu’un simple changement de dirigeants peut accomplir. Ryad pourrait trouver plus facile d’échanger publiquement avec un autre gouvernement israélien, mais la normalisation est « tout à fait hors de portée à court terme », estime M. Benaim.
Depuis le 7-Octobre, l’Arabie saoudite insiste sur la nécessité d’une voie crédible vers la création d’un État palestinien, ce qu’aucun des deux camps israéliens ne semble actuellement prêt à faire.
Les capitales arabes ne se contentent pas d’attendre un changement de visage.
« Au final, les États du Golfe, sans exception, ne se soucient pas tant des personnalités impliquées que des politiques que ces personnalités rendent possibles », résume M. Benaim, avant d’ajouter que « la véritable question que se poseront les capitales du Golfe sera de savoir si le nouveau gouvernement fera des ouvertures politiques » sur des dossiers dans lesquels l’actuel gouvernement n’a pas avancé.
M. Baharoon souligne que les Émirats arabes unis « respecteront le choix du peuple » et dialogueront avec le prochain dirigeant quel qu’il soit, mais qu’ils espèrent un partenaire davantage « pragmatique » et « tourné vers l’avenir ».
Un tel dirigeant pourrait très bien mener au rétablissement d’échanges officiels de haut niveau entre autorités arabes et israéliennes, comme cela avait été le cas sous l’ère Bennett-Lapid, durant laquelle les hauts responsables israéliens et égyptiens s’étaient officiellement rencontrés à cinq reprises lors de leurs 18 mois au pouvoir.
« Peut-être que la prochaine coalition sera prête à mettre en œuvre des politiques un peu plus adaptées lorsqu’il s’agit de l’usage de la force, ainsi que des aspects internationaux et régionaux », conclut le diplomate arabe.
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