L’une des collections d’art les plus inaccessibles au monde attend de retrouver sa liberté à Téhéran
Le Musée d'Art Contemporain de Téhéran a été créé avant la Révolution islamique: depuis, les chefs d'oeuvres de ses collections, d'une valeur de 3 milliards de dollars, ont rarement été exposés. Son sort dépend de l'issue de la guerre
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Des visiteurs sortent du Musée d'Art Contemporain de Téhéran, le 10 août 2025. (ATTA KENARE / AFP)
Des visiteurs posent aux côtés du tableau de Pablo Picasso « Le peintre et son modèle », lors d'une exposition au Musée d'Art Contemporain de Téhéran, Iran, le 9 mars 2017. (Photo AP/Vahid Salemi)
Une femme iranienne passe devant le tableau de Georges Rouault « Trio-Cirque » (1928), exposé dans le cadre de l'exposition du Mouvement d'Art Moderne au Musée d'Art Contemporain de Téhéran, le 1er septembre 2005. (BEHROUZ MEHRI / AFP)
De gauche à droite : Miranda Darling, Farah Pahlavi, qui fut reine d'Iran, et Viola Raikhel, à Paris, en février 2017. ( © Productions de Vanishing Pictures )
Des visiteurs de l'exposition « Paroles de femmes », laquelle sonne à voir des œuvres d'artistes iraniennes modernes issues de la collection du Musée d'art contemporain de Téhéran, en Iran, le 3 août 2025. (Photo AP/Vahid Salemi)
Le ministre iranien de la Culture, Ali Jannati (à droite), examine la « Mural on Indian Red Ground » (1950) de l'artiste américain Jackson Pollock le jour du vernissage d'une exposition d'art moderne au Musée d'art contemporain de Téhéran, le 20 novembre 2015. (ATTA KENARE / AFP)
Des visiteurs visitent le Musée d'Art Contemporain de Téhéran, le 10 août 2025, lors d'une exposition intitulée « Paroles de femmes », qui présente des œuvres d'artistes iraniennes modernes. (ATTA KENARE / AFP)
Une Iranienne admire une sculpture du peintre et sculpteur du XXe siècle Pablo Picasso présentée dans le cadre de l'exposition « Mouvement d'art moderne » au Musée d'art contemporain de Téhéran, le 29 août 2005. (BEHROUZ MEHRI / AFP)
Une personne pose devant des oeuvres d'Andy Warhol représentant le défunt dirigeant chinois, Mao Zedong, au Musée d'art contemporain de Téhéran à Téhéran, Iran, le 19 octobre 2021. (Photo AP/Vahid Salemi)
Une personne passe devant le portrait de Marilyn Monroe de la main de l'artiste américain Andy Warhol, au Musée d'art contemporain de Téhéran, en Iran, le 19 octobre 2021. (Photo AP/Vahid Salemi)
Le président iranien de l'époque, Mohammad Khatami, visite le Musée des Arts Contemporains de Téhéran le 5 novembre 2000 pour l'inauguration de l'exposition « La Parole de l'Islam ». (ATTA KENARE / AFP)
Dans la crypte du Musée d'Art Contemporain de Téhéran, le portrait de l'ayatollah Ruhollah Khomeini veille sur une riche collection d'œuvres occidentales. Ici, il fait face à deux œuvres de l'artiste britannique Francis Bacon, qui n'avaient plus été exposées en Iran depuis la révolution islamique de 1979. (ATTA KENARE / AFP)
À la même période l’an dernier, à Téhéran, les passionnés d’art célébraient un extraordinaire événement.
Un des chefs-d’œuvre de Pablo Picasso, « Le Peintre et son modèle », y était exposé pour la deuxième fois depuis des décennies, au Musée d’Art Contemporain de Téhéran, dans le cadre de l’exposition « Picasso à Téhéran » — ce qui a donné à voir un autre visage de l’Iran, dont le régime islamique avait, fait rare, donné son accord à cette exposition.
La semaine dernière, Bloomberg a qualifié cette oeuvre de 1927 de « tableau le plus important au monde qu’il est impossible de voir ». Ce tableau qui a inspiré « Guernica » de Picasso, lequel dénonce les destructions infligées par la guerre civile espagnole, se situe en effet dans ce que Bloomberg qualifié de « l’une des villes les plus dangereuses au monde ».
Mais la guerre actuelle n’est que l’une des raisons qui empêchent en effet de voir cette œuvre. On sait en effet peu de choses sur l’état du musée. (Son site Internet, comme beaucoup d’autres en Iran, n’est pas accessible, sans doute du fait des blocages d’internet qui y ont cours. Sur les réseaux sociaux, des utilisateurs ont partagé des publications montrant des artefacts de musées rangés ou enveloppés de façon à les protéger.)
Comme des dizaines d’autres chefs-d’œuvre de ce musée, « Le Peintre et son modèle » a passé la quasi-totalité des 47 dernières années, depuis la Révolution islamique, enfermées dans les coffres du musée car jugés inappropriés par les ayatollahs.
La collection principale du musée, rassemblée dans les années 1970, est l’œuvre de la reine Farah Pahlavi, épouse du shah Mohammad Reza Pahlavi.
Passionnée d’art, la reine profite de la flambée des prix du pétrole pour faire l’acquisition des plus belles œuvres d’art moderne et contemporain, acquérant des œuvres de Picasso, Andy Warhol, Claude Monet, Jackson Pollock, Vincent Van Gogh et de dizaines d’autres, dont des artistes juifs et israéliens comme Marc Chagall ou Yaacov Agam, ou des homosexuels comme Francis Bacon. En 2018, la valeur de la collection était estimée à 3 milliards de dollars.
Le Musée d’Art Contemporain de Téhéran a été inauguré en 1977, deux ans avant que le très impopulaire shah ne soit déposé et que l’ayatollah Ruhollah Khomeini ne prenne le pouvoir en 1979.
Pendant plusieurs années après ce coup d’État, les œuvres d’art occidental ont été conservées au sous-sol, le bâtiment servant à la propagande révolutionnaire du régime et à mal mise à l’honneur des « martyrs » de la révolution. Comme le rapportait Bloomberg en 2015, la première exposition d’art occidental n’a eu lieu qu’en 1999.
Depuis cette date, quelques expositions – permanentes et temporaires – ont donné à voir de nombreux chefs-d’œuvre, dans une sorte d’aperçu saisissant de ce que l’Iran aurait pu être, et a parfois tenté d’être, malgré son régime oppressif.
En 2025, l’exposition « Picasso à Téhéran » est la première exposition publique organisée en Iran (en 2012, elle avait été brièvement prêtée au musée Kunsthaus Zurich, en Suisse).
Quelques mois plus tard, un photographe de l’Associated Press découvrait une autre exposition, en juillet dernier, « Paroles de femmes », autour d’œuvres d’artistes iraniennes modernes.
Sur ses clichés, on voit de nombreuses visiteuses, ainsi que les femmes représentées dans les tableaux, sans couvre-chef, ce qui est illégal en République islamique.
Un beau livre à 1 200 $ pour caler un projecteur
Pour les experts et les passionnés d’art qui ne viennent pas dans la République islamique, il a été difficile, ces dernières décennies, de savoir dans quel état se trouvent le musée et ses chefs-d’œuvre, compte tenu du fait que le musée tient ses oeuvres au secret et communique peu, sans parler des difficultés pour se rendre en Iran depuis la révolution.
Des touristes originaires de certains pays occidentaux considérés comme moins hostiles au régime ont pu se rendre en Iran, lors des périodes d’accalmie, mais d’autres ont été arrêtés et accusés d’espionnage ou d’autres infractions.
Toutefois, il y a de cela quelques années, une conservatrice d’art et une écrivaine ont fait le déplacement pour enquêter sur le sort de cette collection et sa mécène et parler de ces oeuvres mises au secret, ce qui a donné lieu à la publication d’un très beau livre vendu 1 200 $ « Iran Modern : The Empress of Art », publié en 2018 par l’éditeur de livres de luxe Assouline, lequel prépare une seconde édition.
« J’ai entendu parler de cette collection du fait de mon parcours artistique : cette histoire m’a toujours fascinée », confie au Times of Israel la commissaire d’exposition Viola Raikhel lors d’une interview vidéo conjointe avec l’écrivaine Miranda Darling, le mois dernier.
« Quand Miranda et moi nous sommes rencontrées, nous nous sommes aperçues que nous avions toutes les deux cette passion pour les femmes extraordinaires de l’histoire. Je lui ai demandé si cela la tentait de faire un beau livre : c’est ainsi que notre collaboration a commencé. »
Entre l’Australie, le Royaume-Uni et la Suisse, Raikhel et Darling ont commencé à travailler sur ce projet en 2014 et sont parvenues à rallier Farah Pahlavi, qu’elles ont pu rencontrer.
« Cette idée du soft power et de la manière dont les femmes évoluent au milieu des événements géopolitiques, lorsqu’elles ne sont pas en position de pouvoir, nous a beaucoup intéressés », explique Darling. « Quand nous avons rencontré [Pahlavi], nous avons un peu mieux compris l’influence qui avait été la sienne via la culture et l’art, en douceur. »
‘Empress Farah Pahlavi had a sitting with Andy Warhol at Niavaran Palace. He took her Polaroid portrait on a Bigshot camera, with only one member of her entourage present.’@AzadehMoaveni on modern art in Iran:https://t.co/tJKthsMQR2 pic.twitter.com/ePLJIjXiL6
— London Review of Books (@LRB) September 9, 2021
« Elle voulait que les jeunes de Téhéran puissent voir le meilleur de ce qu’avait à offrir l’art contemporain », souligne-t-elle.
Dans leur ouvrage, elles évoquent les grands moments de la reine et notamment ses rencontres avec des artistes.
« Elle a connu Andy Warhol lors d’un dîner officiel à la Maison Blanche [sous l’administration Ford] », rappelle Raikhel. « Warhol avait été invité : elle brûlait d’envie de le voir mais il l’évitait sans cesse. Il était timide et pensait que [la reine] voulait danser avec lui. »
La reine et l’artiste finissent par se parler, à la suite de quoi Warhol se rendra à Téhéran pour peindre un portrait de la reine, l’une des quelques œuvres endommagées au moment de la révolution.
Pahlavi a expliqué que le jour où elle a connu Chagall, il lui a offert trois de ses pinceaux.
« Elle les a laissés dans sa bibliothèque, à Téhéran », précise Raikhel.
« Elle nous a dit qu’elle espérait que les gens pensent que ce ne sont que de vieux pinceaux et les laissent là où ils sont. »
Au moment de la révolution, le conservateur du musée et des membres du personnel ont pris de gros risques pour protéger les œuvres. Grâce à eux, la collection a été mise en sécurité dans les coffres du musée, ce qui a évité les déprédations.
« Le conservateur s’est enfermé dans le coffre et a refusé d’ouvrir les portes lorsque [les émeutiers] l’ont menacé », souligne Darling. « En agissant ainsi, il a sans doute sauvé les collections de ceux qui voulaient les détruire ou les piller. Il s’est battu comme un lion pour protéger ces oeuvres. »
Un aperçu de ce que pourrait être l’Iran
Lors des recherches en vue de leur ouvrage, les deux autrices ont cherché à savoir ce qui est arrivé au musée, ces dernières années, en lisant notamment les articles de presse mais aussi en examinant les photos des journaux et des touristes étrangers venus à Téhéran.
« Certaines œuvres sont jugées inappropriées [pour une exposition], mais il arrive que [le musée] ouvre ses coffres et donne à voir quelque chose », explique Raikhel. « Nous avons fait en sorte de parler de cette collection de façon exhaustive. »
Selon le Guardian, des œuvres de Bacon et de l’artiste iranien gay Bahman Mohasses ont été exposées en 2017 et l’année suivante, une trentaine d’œuvres devaient être prêtées à Berlin puis Rome.
Raikhel et Darling avaient organisé une visite privée pour Palahvi lors de l’exposition en Allemagne, pour lui permettre de revoir l’œuvre, pour la première fois depuis 30 ans, mais l’exposition a été annulée en toute dernière minute, les œuvres étant restées à Téhéran.
Selon Raikhel, tout le temps de l’écriture de leur ouvrage, le Musée d’Art Contemporain de Téhéran a régulièrement fait partie du parcours d’accueil des dignitaires étrangers.
« Je ne sais pas si cela a été le cas ces dernières années », dit-elle.
Récemment, ArtDependence Magazine, un média qui se décrit comme « un magazine international couvrant tous les domaines de l’art contemporain, ainsi que l’art moderne et classique », a mentionné un reportage de l’agence de presse iranienne ISNA citant le directeur du musée, Reza Dabirinejad, exprimant l’espoir que les musées et artefacts ne soient pas endommagés lors du conflit.
« Miranda et moi prions toutes deux pour la sécurité des Iraniens et la protection des œuvres du Musée d’Art Contemporain de Téhéran et des autres musées de la ville », expliquait Raikhel au Times of Israel dans un message plus tôt ce mois-ci.
Selon Raikhel et Darling, dans l’esprit de Pahlavi, le livre tourne avant tout autour de l’art, et non de la politique iranienne. Ce qui ne l’a pas empêchée de faire état de son optimisme quant-à des jours meilleurs pour son pays.
« Elle aime à dire que la lumière est plus forte que les ténèbres », conclut Raikhel.
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