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Analyse

« Politiquement désagréable » : l’évolution des mentalités en Australie attise la querelle avec Israël

La décision de Canberra de reconnaître un État palestinien, qui a suscitè l'ire d'Israël contre le Premier ministre australien, est le fruit de 22 mois d'érosion du soutien à Israël, comme en témoigne la manifestation record à Sydney

Des manifestants traversent le pont du port de Sydney lors d'un rassemblement en faveur de sanctions contre Israël, le 3 août 2025. (Crédit : Saeed KHAN / AFP)
Des manifestants traversent le pont du port de Sydney lors d'un rassemblement en faveur de sanctions contre Israël, le 3 août 2025. (Crédit : Saeed KHAN / AFP)

SYDNEY, Australie – La décision des autorités australiennes de reconnaître un État palestinien a été prise lorsque le gouvernement a senti le changement de mentalité au sein de sa population au sujet de la guerre à Gaza – un signe que Canberra n’a plus peur de contrarier Israël, l’un de ses alliés les plus fidèles.

L’annonce faite le 11 août dernier a suivi de quelques jours seulement la manifestation qui a réuni près de 90 000 personnes sur le célébrissime pont du port de Sydney. Les protestataires s’étaient rassemblés pour exiger des sanctions contre Israël, le retrait israélien de Gaza et la fin des restrictions sur les livraisons d’aide humanitaire à l’enclave.

« Il est devenu politiquement désagréable de continuer à défendre Israël en rejetant la faute sur le Hamas », explique Martin Kear, un universitaire de l’Université de Sydney spécialiste du conflit israélo-palestinien.

Le pogrom commis par l’organisation terroriste du Hamas le 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël avait été le déclencheur de la guerre qui se poursuit encore aujourd’hui. L’organisation détient toujours 50 otages. Selon les autorités israéliennes, 20 à 22 seraient encore vivants.

La décision de créer un État palestinien a tendu les relations entre Israël et l’Australie à un niveau rarement observé.

Les hautes autorités politiques des deux pays ont échangé des piques. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’en est pris personnellement au Premier ministre australien, Anthony Albanese, et les visas des diplomates australiens travaillant en Cisjordanie ont été révoqués – sans oublier l’interdiction de séjour d’un député israélien qui a été décidée par l’Australie.

Une importante organisation juive d’Australie a appelé au calme, tout en se montrant critique, une fois n’est pas coutume, envers Netanyahu.

En Australie, des Juifs disent qu’avec ces tensions, ils se sentent en danger, en particulier dans le sillage des actes antisémites qui se sont succédés dans le pays ces derniers mois.

A gauche, le Premier ministre Benjamin Netanyahu donne une conférence de presse à Jérusalem le 10 août 2025 (ABIR SULTAN/POOL/AFP) et à droite, le Premier ministre australien, Anthony Albanese, s’exprime lors d’une conférence de presse à Canberra le 11 août 2025 (Hilary Wardhaugh/AFP)

En Australie toujours, les sondages d’opinion sur la guerre à Gaza témoignent désormais d’une sympathie croissante pour la cause palestinienne. Un sondage réalisé en août par DemosAU a montré que 45 % des personnes interrogées préféraient la reconnaissance d’un État palestinien à un accord de paix négocié – 23 % s’y opposant, soit une hausse de 35 % des soutiens en l’espace d’un an.

Le Sydney Morning Herald, l’un des principaux journaux australiens, a écrit dans l’un de ses éditoriaux du mois d’août que le sentiment de sympathie de la population envers Israël s’est « rapidement érodé dès que le spectre apocalyptique de la famine s’est installé à Gaza ».

Les images d’enfants souffrant de malnutrition à Gaza – très relayées le mois dernier, en omettant parfois des détails cruciaux sur l’existence de pathologies chez ces sujets – ont également renforcé la détermination des députés, ajoute Charles Miller, professeur de relations internationales à l’Université nationale australienne.

« Je pense que cela a complètement changé l’état d’esprit des décideurs politiques en Australie, comme dans d’autres pays », souligne-t-il.

Une organisation de coordination juive appelle les dirigeants à la « modération »

Les conséquences politiques ont alarmé le Conseil exécutif de la communauté juive australienne, organisme de coordination de plus de 200 organisations juives, qui a envoyé des lettres à Albanese et Netanyahu, mercredi, pour les prier de détendre la situation.

« Si des choses doivent être dites publiquement, qu’elles le soient en faisant preuve de modération et dans le respect des convenances qui s’appliquent à des dirigeants nationaux », peut-on lire dans ces lettres.

« Lorsque le discours politique, dans les médias, est à ce point focalisé sur la critique d’Israël, cela a des conséquences pour les communautés juives locales. Il nous faut y penser », explique Eli Feldman, rabbin de la synagogue de Newtown à Sydney, couverte de graffitis antisémites en janvier dernier.

La communauté juive d’Australie, qui compte environ 120 000 personnes et représente 0,4 % environ de la population australienne, est l’une des plus durement touchées par la résurgence mondiale de l’antisémitisme depuis le 7 octobre 2023.


Le Premier ministre australien Anthony Albanese (au centre) et des membres de la communauté juive locale inspectent la synagogue Adass Israel incendiée à Melbourne, le 10 décembre 2024. (Cabinet du Premier ministre / AFP)

Le pays a en effet enregistré plus de 2 000 actes antisémites entre octobre 2023 et septembre 2024, soit quatre fois plus que l’année précédant l’attaque du Hamas du 7 octobre qui a déclenché la guerre à Gaza, rappelle le Conseil exécutif de la communauté juive australienne (ECAJ). Ces derniers mois, des synagogues, des écoles et des maisons ont été incendiées, et deux infirmiers ont menacé de tuer des patients juifs dans leur hôpital.

Les dirigeants australiens « ne veulent pas être laissés pour compte »

L’Australie avait été l’un des premiers partisans de la création d’un État juif et le pays a longtemps plaidé en faveur d’Israël dans les différends internationaux, alors même que les deux principaux partis politiques prônent une solution à deux États.

A titre personnel, cela faisait longtemps qu’Albanese était favorable à un État palestinien mais son pragmatisme politique l’avait tenu à distance de toute reconnaissance officielle.

Cela a changé lorsque la mentalité de la population a évolué et que sa victoire écrasante aux élections générales, au mois de mai dernier, a limité le risque de résistance intérieure, explique Jessica Genauer, universitaire à l’Université Flinders et spécialiste des conflits internationaux.

Ses principaux alliés, à savoir le Royaume-Uni, la France et le Canada, ont tous annoncé leur intention de reconnaitre un État palestinien quelques semaines avant l’Australie, ce qui a grandement facilité la tâche d’Albanese, estiment les analystes.

Le Premier ministre britannique Keir Starmer, à gauche, et le président français Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse conjointe à Londres, le 10 juillet 2025. (Leon Neal/Pool Photo via AP)

« D’un côté, ils ne veulent pas être les premiers à prendre des décisions sur ce sujet, mais de l’autre, ils ne veulent pas être laissés pour compte par des alliés clés », ajoute M. Genauer. « Albanese reste quelque’un de pragmatique et de prudent par nature. »

Depuis le 11 août dernier, Netanyahu s’en est pris à plusieurs reprises à Albanese lors d’interviews et de messages sur les réseaux sociaux, le traitant de « faible » et l’accusant de « trahir » Israël.

Albanese donne des signes d’apaisement mais pas Netanyahu, qui n’a pas mâché ses mots lors d’une interview pour Sky News Australia diffusée jeudi soir.

« Je suis sûr qu’il a une bonne réputation en tant que fonctionnaire, mais je pense que son bilan est à jamais terni par la faiblesse dont il a fait preuve face à ces monstres terroristes du Hamas », a-t-il déclaré.

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