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Pour nombre de Gazaouis, l’aide de la GHF ou de l’ONU est le dernier recours

Ceux qui peuvent se permettre, grâce à du financement participatif, de payer le prix fort plus une commission de 50 % achètent sur le marché noir au lieu de risquer leur vie dans les centres de distribution

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

Un vendeur palestinien sur un marché de rue dans la ville de Gaza, le 23 juillet 2025. (Crédit : AP Photo/Jehad Alshrafi)
Un vendeur palestinien sur un marché de rue dans la ville de Gaza, le 23 juillet 2025. (Crédit : AP Photo/Jehad Alshrafi)

Cela fait maintenant plus d’un mois que Khaldun Hamad ne se rend plus au niveau du point de passage de Zikim, dans le nord de Gaza, dans l’espoir d’y obtenir un sac de farine ou d’autres vivres au titre de l’aide humanitaire.

Non pas qu’il n’ait plus besoin de nourriture, mais Hamad ne veut plus prendre le risque de parcourir les 10 kilomètres qui le séparent de son campement de tentes, dans le nord-est.

L’ONU et d’autres organisations internationales sont parvenus à faire passer des camions d’aide d’un terrain gardé par l’armée israélienne à Zikim vers des entrepôts et centres de distribution situés dans le nord de la bande de Gaza.

Mais ces dernières semaines, des Palestiniens désespérés ont afflué par milliers pour prendre d’assaut les camions peu après leur départ de Zikim, grimpant sur les convois et déchirant rageusement les cartons dans l’espoir de se saisir de vivres.

En juillet, la plupart de l’aide humanitaire de l’ONU a été pillée avant même d’arriver à destination. L’aide humanitaire a eu beau parvenir à Gaza ces deux derniers mois, le blocus israélien de 78 jours qui a précédé a porté l’insécurité alimentaire à des niveaux inimaginables et nombre de Palestiniens étaient tellement inquiets à l’idée de ne plus avoir de nourriture qu’ils ne laissaient pas passer les convois.

Ce que l’on a pu voir près de Zikim s’est aussi passé du côté des trois centres de distribution gérés par la Fondation humanitaire de Gaza (GHF) – dans le sud et le centre de Gaza – et chaque jour des milliers de Palestiniens y affluent pour se saisir de cartons de vivres, laissant les centres dévalisés quelques minutes seulement après le début de la distribution.

Les plus faibles – ceux-là même qui ont le plus besoin d’aide – en repartent les mains vides et les hommes physiquement les plus forts ont le dessus. Quand ils y vont, ils en reviennent indemnes, alors que chaque jour, on entend ici ou là que l’armée israélienne a ouvert le feu sur des demandeurs d’aide.

L’armée assure que le ministère de la Santé dirigé par le Hamas gonfle les chiffres des victimes ou alors que ce sont des membres du Hamas ou d’autres hommes armés qui tirent sur les personnes venues chercher de l’aide, et qu’elle ne tire que des « coups de semonce » sur ceux qui représentent une menace pour les soldats.

A force d’entendre ses proches et amis lui parler de personnes tuées ou blessées en allant chercher de l’aide humanitaire, Hamad, 30 ans, a fait le choix de se procurer de l’aide sur des marchés de fortune, auprès de vendeurs de rue.

Dans la mesure où Israël empêche la quasi-totalité des marchandises commerciales de pénétrer à Gaza, l’essentiel de ce qui est vendu est de l’aide humanitaire détournée, dont les prix ont considérablement augmenté, entre offre défaillante et forte demande.

Pour s’offrir ces vivres, Hamad et d’autres Gazaouis ont lancé des campagnes de collecte de fonds en ligne associées à leurs comptes sur les réseaux sociaux.

Mais en raison de l’effondrement du système bancaire de Gaza, en raison de la guerre, ceux qui souhaitent déposer des shekels doivent passer par des intermédiaires que Hamad qualifie de « voleurs », qui consignent les sommes et n’acceptent de les libérer que moyennant des commissions allant jusqu’à cinquante pour cent du total.

Risquer sa vie pour un sac de farine

Hamad a perdu près de 13 kilos depuis le début de la guerre : il fait un à deux repas par jour, et ce depuis plusieurs mois.

Jeudi dernier, le prix des vivres, dissuasif, a fini par l’emporter sur les risques et Hamad s’est mis en route pour Zikim, bien décidé à rapporter de quoi manger pour son épouse et sa mère, blessées par des tirs israéliens devant leur tente lors de la guerre.

« J’ai marché 10 kilomètres sous un soleil de plomb dans l’espoir de rapporter un sac de farine », explique Hamad lors d’un entretien téléphonique avec le Times of Israel.

Il est allé jusqu’à un endroit, non loin Zikim, où près de 10 000 Palestiniens attendaient l’arrivée d’un convoi d’aide humanitaire.

Selon Hamad, avant même que les camions n’arrivent, les soldats israéliens ont commencé à ouvrir le feu « sur nous ».

Khaldun Hamad. (Autorisation)

L’armée israélienne, qui n’a pas répondu aux demandes de commentaires sur la question, affirme depuis longtemps qu’elle ne vise pas les civils.

À quelques mètres de Hamad, un jeune homme a pris une balle en pleine poitrine et s’est effondré, avant de tirer Hamad par le bras pour le supplier de le sauver et de le conduire à l’hôpital.

Épuisés et tout sauf certains de pouvoir se procurer de l’aide à cet endroit, Hamad et un de ses amis ont accepté d’aider le blessé, qu’ils ont porté sur un kilomètre environ jusqu’à ce qu’un tuk-tuk accepte de l’évacuer pour 100 shekels.

Plus décidé que jamais à trouver des vivres, Hamad a rebroussé chemin pour revenir près de Zikim au moment où la foule se précipitait vers quatre camions arrivés du point de passage.

Il a tenté d’attraper un sac de farine, mais a été projeté au sol, alors que les coups de feu continuaient de claquer. Les camions se sont frayé un chemin à travers la foule, l’un d’eux manquant de peu d’écraser la jambe de Hamad. Quand il s’est relevé, le convoi était reparti dans un mélange de farine et de poussière.

Totalement découragé, Hamad a regagné sa tente pieds nus après avoir perdu ses chaussures dans le chaos.

Des Palestiniens montent à bord d’un camion chargé de nourriture et d’aide humanitaire le long du corridor de Morag près de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 4 août 2025. (Crédit : AP/ Mariam Dagga)

« J’étais en larmes, pas à cause de la farine, mais de l’humiliation », se confie-t-il. « Vous vous imaginez en train de risquer votre vie comme ça, juste pour un sac de farine ? »

Toujours aussi désespéré, Hamad est retourné le lendemain au niveau du passage de Zikim. Cette fois, il y a fait la connaissance d’un homme qui était parvenu à mettre la main sur un gros sac de farine mais qui avait du mal à le porter et qui a accepté de lui en donner une partie à condition de l’aider.

Hamad est rentré chez lui. Et cette fois, avec un peu de farine.

Les influenceurs de Gaza

Contrairement à Hamad, Abdullah vit à proximité des centres de distribution de la Fondation Humanitaire de Gaza. Mais c’est là aussi pour des raisons de sécurité qu’il a renoncé à tenter de se procurer de l’aide humanitaire gratuite.

Abdullah – qui a demandé à ce que son vrai nom ne soit pas publié dans les médias israéliens pour des raisons de sécurité – explique que son cousin a été tué en tentant de rallier un centre de distribution de la Fondation Humanitaire de Gaza en juin dernier.

Ce qui a convaincu le jeune homme, âgé de 19 ans, de se procurer suffisamment d’argent pour acheter des vivres et régler les commissions en créant un compte TikTok qui raconte la vie à Gaza. Il a désormais des dizaines de milliers d’abonnés, qui ont, en nombre, fait des dons via le lien dans sa biographie. Il s’agit là d’une stratégie adoptée par d’autres Palestiniens de l’enclave, dans cet endroit où le métier d’un influenceur est l’un des rares qui reste.

« Pour l’heure, j’ai pu fournir de l’argent à mes parents et mes trois frères et sœurs, pour que nous n’ayons plus à risquer notre vie dans ces ‘pièges mortels’ », explique Abdullah en parlant des centres de distribution de la Fondation Humanitaire de Gaza.

Des Palestiniens déplacés transportent des colis alimentaires et des fournitures depuis un centre de distribution d’aide de la Fonfation Humanitaire de Gaza, dans le centre de Gaza, le 4 août 2025. (Crédit : Ali Hassan/Flash90)

La Fondation Humanitaire de Gaza assure que ses centres de distribution sont sécurisés et qu’ils ont distribué plus de 100 millions de repas depuis son déploiement fin mai. Mais ce chiffre est calculé sur la base de la valeur calorique des vivres secs que contiennent les colis et qui requièrent une cuisson – donc du combustible, du matériel et de l’eau potable, ressources des plus rares dans la bande de Gaza en proie à la guerre.

La conversation avec Abdullah est interrompue par une panne de wifi du café situé près de la côte de Mawasi où il passe le plus clair de son temps parce qu’ailleurs, la couverture est encore moins bonne.

« Nous sommes plutôt chanceux »

Tout comme Abdullah, Reef vit dans le sud de Gaza, plus près des centres de distribution de la Fondation Humanitaire de Gaza : il y est d’ailleurs allé à deux reprises en juin, depuis l’appartement que son père et lui partagent avec une autre famille déplacée, à Khan Younès.

Les deux fois, le jeune homme de 27 ans n’a pas pu tirer son épingle du jeu au milieu des milliers de personnes venues au centre et il est rentré chez lui bredouille.

Jusqu’à présent, son père et lui ont pu acheter de quoi manger sans dépendre de l’aide humanitaire.

« Mais nous sommes plutôt chanceux », admet Reef en disant son espoir de la conclusion d’un cessez-le-feu, qui avait permis une stabilisation de l’aide humanitaire lors de la précédente trêve. A l’époque, plusieurs centaines de convois entraient chaque jour à Gaza pour y être distribués en des centaines d’endroits : aujourd’hui, la plupart d’entre eux ne sont plus accessibles suite au recul de l’ordre public dans la bande de Gaza.

Des palettes d’aide sont larguées depuis un avion militaire au-dessus de Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, lors d’une mission de largage, le 4 août 2025. (Crédit : AFP)

Reef refuse lui aussi de décliner son patronyme, pour, dit-il, des raisons de sécurité.

Hamad voit les choses autrement et revendique le droit de parler haut et fort.

« Je refuse de mourir en me taisant. Je veux que les gens sachent ce que nous endurons. Je veux sentir qu’il existe un tant soit peu d’humanité dans ce monde et qu’il y a des gens qui ne cautionnent pas les punitions collectives », explique-t-il.

Cette interview téléphonique s’est déroulée peu de temps après la diffusion par le groupe terroriste du Hamas d’une vidéo d’Evyatar David, affreusement amaigri, contraint de creuser ce qui pourrait être sa propre tombe.

Interrogé au sujet de cette vidéo, Hamad répond : « Je suis désolé pour lui et désolé pour nous. Nous ne voulons pas qu’ils souffrent, pas plus que nous ne voulons souffrir. »

Selon les autorités israéliennes, David et les autres otages sont volontairement privés de nourriture par leurs geôliers, alors même que Jérusalem laisse l’aide humanitaire entrer dans la bande de Gaza et que le Hamas la vole aux civils. Elles ajoutent qu’à Gaza, la plupart des adultes ont perdu bien moins de poids que David.

Hamad s’inscrit en faux et assure que « Gaza est également en train de mourir de faim ».

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