Pourquoi cette impression que la politique américaine tourne autour d’Israël ?
Israël est devenu le sujet de discorde par excellence pour les démocrates progressistes. Ce qui place de nombreux Juifs américains dans une situation délicate, indépendamment de ce qu'ils pensent de l’État juif
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Compte-tenu de la situation politique qui est actuellement celle des États-Unis, l’un des aspects les plus surprenants de l’effondrement de la campagne de Graham Platner pour le Sénat américain est qu’il n’a rien eu à voir avec Israël.
Platner, ce démocrate progressiste anti-israélien qui avait lancé une campagne insurrectionnelle pour parvenir détrôner Susan Collins, la sénatrice républicain du Maine, a annoncé mercredi qu’il se retirait de la course alors qu’il est accusé (de manière crédible) de viol – accusation qui a suivi des informations qui faisaient état de son comportement toxique à l’égard des femmes, ainsi que de publications, sur les réseaux sociaux, qui minimisaient les agressions sexuelles. L’homme avait aussi suscité la controverse à propos d’un tatouage nazi qu’il arborait sur la poitrine depuis des années – tatouage que certains de ses détracteurs avaient clairement lié à ses critiques virulentes à l’encontre d’Israël.
Au final, c’est une autre affaire qui l’aura fait tomber. Mais d’une manière ou d’une autre, Israël est tout de même parvenu à faire son apparition dans le débat qui a été entraîné par la chute de Platner. A commencer par la propre annonce faite par le candidat de la suspension de sa campagne.
« Tout ce qu’on demandait, c’était un système de soins, c’était la fin du génocide, c’était que l’argent de nos impôts soit utilisé chez nous pour améliorer la vie de nos communautés plutôt que pour mener la guerre à l’étranger », disait-il alors à la neuvième minute d’une vidéo de 11 minutes. « On réclamait un système plus juste ».
En d’autres termes, le deuxième sujet dont aura parlé Platner dans sa toute dernière (et longue) déclaration, ce sujet qu’il a jugé nécessaire de mentionner, aura été l’accusation lancée à l’encontre d’Israël faisant état d’un génocide commis à Gaza. Il n’a pas reconnu les faits de viol qui lui étaient reprochés, il n’a pas présenté d’excuses à son accusatrice. En revanche, il a critiqué Israël.
Il n’a pas été le seul. L’ancienne députée d’extrême droite du Parti républicain, Marjorie Taylor Greene, a rédigé — avant de supprimer, semble-t-il — un message écrit sur les réseaux sociaux qui laissait entendre que l’accusation de viol portée contre Platner était une manipulation de l’AIPAC, le lobby pro-israélien. Une théorie du complot qui est si répandue que le Forward a publié un article qui était intitulé : « L’AIPAC n’est pas responsable du scandale Graham Platner — quoi qu’en disent les trolls des réseaux sociaux ».
Joy Reid, commentatrice libérale de l’actualité, a par ailleurs fait savoir, en évoquant le remplaçant potentiel de Platner, que si le Parti démocrate « vous impose un candidat de l’AIPAC, je vous autorise à de ne pas voter pour lui ».
Il y a aussi les nombreuses élections où Israël a réellement occupé le devant de la scène. L’État juif a indubitablement été le sujet qui s’est trouvé au cœur d’une série de victoires de l’extrême gauche à l’occasion de primaires du Congrès à New York, dans le New Jersey, à Philadelphie et à Denver. C’est aussi un sujet brûlant dans la région de la baie de San Francisco. Et il s’est également placé au beau milieu d’une primaire démocrate acharnée pour le Sénat dans le Michigan. Plus de 70 % des adultes américains ont déclaré que la question d’Israël était très importante ou assez importante à leurs yeux, a noté un sondage de l’AP.
Mais pourquoi les candidats progressistes misent-ils ainsi sur la question d’Israël dans les scrutins qui se tiennent actuellement à travers tout le pays, et pourquoi remportent-ils la victoire ? Pourquoi cette impression qu’Israël est devenu le sujet central de la politique américaine, à droite ou à gauche ? Et qu’est-ce que cela signifie pour les Juifs américains ?
Un sujet clivant « incroyablement pertinent »
Ce n’est pas seulement parce que les États-Unis ont récemment mené une guerre aux côtés d’Israël, ou qu’ils en sont depuis longtemps l’allié le plus proche.
Une réponse a été, entre autres, avancée par des commentateurs et des militants progressistes : selon eux, le soutien à Israël et à l’AIPAC se situe au cœur d’une série de débats qui divisent le Parti démocrate, non seulement sur Israël et les Palestiniens, mais aussi sur le rôle de l’argent en politique, sur la guerre au Moyen-Orient et sur le succès – ou l’échec – des dirigeants démocrates, qui ont toujours soutenu Israël dans l’Histoire.
En d’autres termes, Israël et l’AIPAC constituent des sujets de discorde extrêmement efficaces pour les progressistes qui, dans le cadre de leur rébellion, cherchent à détrôner les démocrates de l’establishment.
« On se retrouve dans une situation où toutes ces questions viennent se superposer les unes aux autres : l’argent et la politique, l’establishment, le statu-quo défaillant, le lobby pro-israélien », a expliqué Chris Hughes, un commentateur de l’actualité de sensibilité libérale, lors d’une récente interview accordée dans le cadre d’un podcast du New York Times. « Ainsi, en tant que populiste en révolte contre le statu quo, vos critiques à l’égard d’Israël, vos critiques de la guerre à Gaza, vos opinions sur ces sujets vous placent au cœur de ces clivages extrêmement marqués ».
Pour les détracteurs de ce mouvement, la tendance à utiliser Israël comme bouc émissaire de tous les problèmes du pays relève de l’antisémitisme. Après tout et pour ne citer qu’un exemple, les lobbies de la cryptomonnaie ont dépensé, selon les estimations, 189 millions de dollars à ce jour pour financer les campagnes de 2026 – soit davantage que les deux comités d’action politique (PAC) de l’AIPAC. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, ce n’est pas la question de la cryptomonnaie qui agite les primaires démocrates sur tout le territoire.
Pour certains Juifs, il n’est pas exagéré d’affirmer que les critiques virulentes qui sont formulées par les politiciens à l’égard d’Israël traduisent non seulement une hostilité envers l’État juif, mais aussi envers les Juifs eux-mêmes. Il y a néanmoins un problème dans cet argument : c’est qu’après trois ans de combats acharnés à Gaza, un nombre croissant de membres de la communauté, aux États-Unis, critiquent Israël en utilisant le même langage virulent.
S’opposer aux actions d’Israël, mais pas aux Israéliens
Autre exemple : accuser Israël de génocide était autrefois considéré comme antisémite et marginal parmi les Juifs américains. Aujourd’hui, cette accusation ne se limite pas à la marge de la communauté – que cette affirmation soit antisémite ou non.
Un récent sondage de l’AP a révélé que 30 % des Juifs américains estimaient qu’Israël a commis un génocide – ce qui est statistiquement équivalent aux 31 % d’Américains dans leur ensemble qui partagent, eux aussi, cette opinion. Pour environ la moitié des démocrates juifs, les États-Unis soutiennent trop Israël, un chiffre qui n’est guère inférieur aux 58 % de démocrates dans leur ensemble qui partagent cet avis.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu est nettement moins populaire parmi les Juifs américains qu’il ne l’est parmi l’ensemble des adultes américains. En effet, le maire de New York, Zohran Mamdani, l’homme politique anti-israélien le plus en vue du pays, est plus populaire parmi les Juifs américains que le dirigeant de l’État juif : la cote de popularité de Mamdani parmi les Juifs s’élève à 44 %, contre environ 33 % pour Netanyahu.
Bien sûr, il y a la possibilité d’interpréter ces résultats non comme une marque de soutien à Mamdani, mais comme une condamnation de Netanyahu – Netanyahu qui s’est aliéné de nombreux groupes juifs américains et qui s’est mis à dos les responsables politiques démocrates pour lesquels votent la plus grande partie des membres de la communauté, aux États-Unis.
Il ne faut pas non plus considérer les critiques croissantes des Juifs américains à l’égard d’Israël comme le signe d’une volonté de voir disparaître le pays. Une multitude de données d’enquêtes démontre le contraire.
Un récent sondage qui a été réalisé auprès des Juifs américains a révélé que, si seulement 28 % des personnes interrogées avaient une opinion favorable de l’AIPAC, 71 % avaient une opinion favorable d’Israël – ce qui est un pourcentage qui est bien supérieur à la moyenne de l’ensemble des Américains. Soixante-trois pour cent des Juifs américains ont confié être clairement défavorables à certaines politiques politiques du gouvernement israélien – voire à un grand nombre d’entre elles – tout en se considérant comme « globalement pro-israéliens ». Un étude récente qui a été effectuée par Pew a indiqué que 83 % des Juifs américains avaient une opinion favorable du peuple israélien.
C’est là que de nombreux Juifs américains se démarquent des détracteurs les plus virulents d’Israël à la gauche de l’échiquier politique – où certains ont acquis ou semblent être sur le point d’acquérir une influence politique considérable.
Faire face à l’exclusion en temps réel
Il est vrai qu’un nombre déterminant de Juifs se reconnaissent dans les condamnations qui sont lancées par les progressistes à l’encontre d’Israël. Il est également vrai que certains de ces Juifs se retrouvent confrontés, en temps réel, à l’antisémitisme qui accompagne souvent ces critiques.
Les exemples récents abondent. Scott Wiener, qui était en pleine campagne pour le Congrès américain en Californie, avait ouvertement changé de positionnement sur la question d’un possible « génocide » israélien à Gaza – il soutient désormais cette accusation. Ce qui ne l’a pas empêché d’être chassé d’un événement organisé par la communauté LGBTQ et ce qui ne l’a pas empêché d’être critiqué dans un restaurant en raison du soutien qu’il apportait à l’État juif, dans le passé. Brad Lander, un autre candidat juif au Congrès, une figure progressiste qui accuse Israël de génocide, a dû prendre ses distances avec un café new-yorkais qui avait banni son adversaire juif pour ses positionnements pro-israéliens.
Et quand Mandani a accusé l’AIPAC d’être des « monstres » qui brassent « des millions d’argent noir avec un seul objectif : celui de préserver leur pouvoir afin de pouvoir nous monter les uns contre les autres », certains de ses alliés juifs ont diffusé des communiqués condamnant cette rhétorique — même s’ils s’opposent, eux aussi, aux positions adoptés par l’AIPAC.
« Beaucoup de Juifs progressistes ont le sentiment d’avoir été écartés des espaces progressistes », a récemment commenté Scott Wiener, invité par CNN. « Et je ne suis pas le seul : j’entends ça tout le temps. Des Juifs très à gauche sont soumis à un test décisif : soit on appelle à la destruction d’Israël, soit on n’est pas vraiment LGBTQ et on n’est pas le bienvenu ».
Si l’appel à la destruction d’Israël met les Juifs progressistes mal à l’aise, cela n’a pas empêché certains politiciens d’aller encore plus loin. Mamdani a clairement indiqué qu’il ne pensait pas qu’Israël devait être un État juif. Darializa Avila Chevalier, une candidate soutenue par Mamdani qui vient de remporter une primaire démocrate au Congrès à New York, ne cache pas partager le même point de vue.
Il en va de même pour Abdul El-Sayed, qui a lancé une campagne progressiste lors de la primaire démocrate au Sénat du Michigan contre un centriste pro-israélien. Il a raillé son adversaire en le qualifiant de « col blanc disposant d’un compte en banque bien garni auprès de l’AIPAC ».
Interrogé sur Israël, il a déclaré à CNN : « Toute définition d’un État juif aboutit à une formulation ou une autre de valeurs illibérales, sans exception ».
Il a également laissé entendre que si un homme politique était « démocrate, s’il croit aux droits de l’Homme », la seule raison pour laquelle il pouvait soutenir Israël était l’argent. Lander lui a apporté son soutien cette semaine.
Si une grande partie de ce discours se retrouve dans les cercles démocrates, il ne s’y limite pas. La commentatrice Allie Beth Stuckey, une personnalité conservatrice, a déploré, dans une interview avec le vice-président américain JD Vance, ce qu’elle a appelé « le syndrome de dérangement anti-israélien », qu’elle a décrit comme « l’obsession qu’ont certaines personnes — je dirais à droite — de faire porter la responsabilité de tous leurs problèmes à Israël… Je ne dis pas que toutes ces personnes haïssent chaque Juif, mais on semble en arriver là très rapidement ».
El-Sayed ne remportera peut-être pas sa primaire. Platner est déjà hors course. Mais à un moment de l’Histoire où les deux partis sont déchirés par des conflits internes, les discours anti-israéliens ne sont pas près de disparaître. Et ils attirent une part non négligeable d’électeurs juifs qui se sentent aliénés par les actions belliqueuses de l’État juif.
La question, pour les Juifs américains, est de savoir s’ils seront marginalisés dans le pays où ils vivent — quel que soit leur vote.
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