Robert Jay Lifton, psychiatre pionnier de la Shoah et de la mémoire juive, décède à 99 ans
Auteur de Les médecins nazis, il a exploré la psychologie du génocide, interrogeant le basculement de soigner à tuer et influençant durablement bioéthique et sciences humaines
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JTA – Robert Jay Lifton, psychiatre et intellectuel public dont les travaux novateurs sur la psychologie du génocide ont façonné les études sur la Shoah et le judaïsme au cours des 40 dernières années, est décédé jeudi à son domicile de Truro, dans le Massachusetts. Il était âgé de 99 ans.
Fils d’immigrants juifs d’Europe de l’Est, né et élevé à Brooklyn, Lifton a consacré sa carrière à analyser à la fois la capacité humaine à la cruauté et la force de résilience. Dans son ouvrage de 1986, The Nazi Doctors : Medical Killing and the Psychology of Genocide (Les médecins nazis : le meurtre médical et la psychologie du génocide), il expose le rôle joué par les médecins dans la machine de la Shoah.
Lifton a passé dix ans à interviewer des médecins nazis et des survivants des camps de concentration afin de reconstituer les motivations des praticiens qui ont mené d’horribles expériences médicales et participé à l’extermination des Juifs et d’autres victimes du régime nazi.
Si certains ont contesté l’idée d’appliquer la psychiatrie à des phénomènes de masse, ses recherches ont enrichi la compréhension historique de la Shoah et sont devenues des références en bioéthique comme dans l’étude du mal.
Dans un documentaire de 2009, Robert Jay Lifton : Nazi Doctors, il expliquait avoir été fasciné par « l’inversion entre guérir et tuer ».
« Dès lors qu’une société entière, y compris les professionnels, et notamment les médecins, peut être socialisée à tuer », disait-il dans le film, « un génocide devient beaucoup plus facile à accomplir. »
Tout au long de sa carrière, Lifton a relié psychiatrie, histoire et pensée juive. Il a étudié comment les survivants d’Hiroshima, les vétérans du Vietnam et les survivants de la Shoah ont affronté le traumatisme et la mémoire. Ses notions de « culpabilité du survivant » et son exploration du « moi protéiforme » ont influencé des générations de chercheurs.
Dans les cercles d’études juives, Lifton était reconnu pour avoir soutenu avec insistance que l’étude de la Shoah devait rester centrale dans la compréhension de l’identité juive contemporaine. Il a donné de nombreuses conférences dans des institutions juives, conseillé des projets de commémoration de la Shoah et incité les étudiants à considérer la mémoire de la Shoah à la fois comme un champ académique et comme une responsabilité collective.
Toujours engagé dans l’actualité, Lifton a été, jusqu’à plus de 90 ans, un critique virulent de Donald Trump, qu’il décrivait comme l’illustration de la façon dont « un flot de mensonges peut submerger toute une société ».
Dans le sillage de la pandémie de COVID-19 et face aux inquiétudes croissantes liées au dérèglement climatique, il a mobilisé ses enseignements sur les traumatismes pour publier en 2023 Surviving Our Catastrophes : Resilience and Renewal From Hiroshima to the COVID-19 Pandemic (Survivre à nos catastrophes : résilience et renouveau, de Hiroshima à la pandémie de COVID).
« Le sens dépend de la mémoire », écrivait-il, soulignant les dangers encourus lorsque les sociétés ne tirent pas les leçons du passé.
« Cette incapacité à préserver des connaissances historiques essentielles nous a rendus psychologiquement vulnérables face au COVID-19, que nous avons perçu comme imprévisible et aléatoire, sans lien avec les expériences passées », ajoutait-il.
Lifton a enseigné à Yale, Harvard et à la City University of New York. Ses nombreux ouvrages, qui ont touché un public bien au-delà du cercle universitaire, lui ont valu de prestigieuses distinctions, dont le National Book Award in Science pour Death in Life : Survivors of Hiroshima (La mort dans la vie : les survivants d’Hiroshima). En 1987, il a reçu le National Jewish Book Award, catégorie Shoah, pour The Nazi Doctors.
Il laisse derrière lui sa fille, Natasha Lifton, son fils, Kenneth Lifton, sa compagne, Nancy Rosenblum, et quatre petits-enfants. Son épouse, Betty Jean Lifton, auteure d’une trilogie appelant à une réforme de l’adoption et de The King of Children, une biographie de Janusz Korczak – sauveur et victime de la Shoah – est décédée en 2010 à l’âge de 84 ans.
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