Rechercher

Université de Pittsburgh : un rapport sur l’antisémitisme publié sans consulter les étudiants juifs

Les 1 400 étudiants juifs n'ont pas été sollicités par le groupe de travail. Un membre défend toutefois la présence d'un panel d'intervenants "très diversifié"

La cathédrale de l'Apprentissage surplombant le campus de l'Université de Pittsburgh, dans le quartier d'Oakland, à Pittsburgh, le 12 septembre 2024. (Crédit : Gene J. Puskar/AP)
La cathédrale de l'Apprentissage surplombant le campus de l'Université de Pittsburgh, dans le quartier d'Oakland, à Pittsburgh, le 12 septembre 2024. (Crédit : Gene J. Puskar/AP)

JTA — Une université peut-elle évaluer avec précision sa situation au regard de l’antisémitisme sans consulter ses étudiants juifs ?

C’est la question qui se pose à l’université de Pittsburgh, où un groupe de travail interne sur l’antisémitisme a récemment publié un rapport qui n’inclut pas — et ne semble pas avoir sollicité — le témoignage des quelque 1 400 étudiants juifs de l’établissement, ni d’aucun autre membre de la communauté juive du campus en dehors des membres du groupe de travail lui-même.

Publié en juillet dernier par le groupe de travail de Pitt, composé de membres juifs, le rapport a divisé le campus, s’attirant des critiques de la gauche pour des recommandations jugées attentatoires à la liberté d’expression, et de la communauté juive du campus pour le manque de concertation avec les étudiants et enseignants juifs.

Avant même sa publication, l’une des autrices de ce rapport dit avoir été ennuyée à son domicile ciblé suite à sa nomination au sein du groupe de travail.

Le rapport a également relancé le débat sur les méthodes les plus efficaces pour permettre aux universités de lutter contre l’antisémitisme dont sont victimes les étudiants juifs, trois ans après le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023 qui a mis les campus à feu et à sang.

L’absence de recherches auprès de la communauté juive du campus est délibérée, a récemment déclaré la présidente du groupe de travail à la Jewish Telegraphic Agency.

« La mission qui nous a été confiée par le recteur et le doyen n’a pas pour but de fournir des données statistiques », a expliqué lors d’un entretien Katherine Blee, sociologue et présidente du groupe de travail de Pitt.

Elle a indiqué que les recommandations découlaient de discussions entre les membres du groupe, qu’elle a décrits comme « très différents et avec des opinions très variées, pleinement représentatives de l’université ».

L’établissement a immédiatement accepté de mettre en œuvre les recommandations du groupe, à commencer par le renforcement du respect du Titre VI de la loi sur les droits civiques, la fourniture de « consignes claires » sur la liberté d’expression et les règles applicables aux manifestations, la mise à jour des formations de lutte contre les préjugés et le déploiement d’un nouveau programme « Dialogue et Discours » pour faciliter l’émergence de débats constructifs autour des Juifs et d’Israël.

La question de l’antisémitisme à Pitt était devenue particulièrement urgente depuis l’agression violente, hors campus, de deux étudiants juifs porteurs d’une kippa, en 2024, un incident qui avait précédé l’annonce de la création de ce groupe de travail.

L’agresseur, qui portait un keffieh et n’avait aucun lien apparent avec l’université, avait attaqué les étudiants avec une bouteille alors qu’ils se rendaient à un dîner de Shabbat du Hillel.

« Nous reconnaissons que des membres de notre communauté juive ont été victimes d’agressions, et nous prenons cela très au sérieux », a déclaré l’université dans son communiqué de presse avant de citer le sage rabbinique de l’époque de la Mishnah, Rabbi Tarfon : « Il ne t’incombe pas de terminer l’œuvre, mais tu n’es pas libre de t’en désister. »

Cette décision a été encourageante pour certains membres du comité. Mais le rapport final, ainsi que l’accord de confidentialité accepté par ses coauteurs, suscitent la controverse.

La directrice du programme d’études juives de l’université, initialement membre du groupe de travail, n’a par exemple pas signé le document final. Et plusieurs enseignants non juifs du campus ont critiqué des recommandations de ce rapport qui, de leur point de vue, pourraient menacer les principes de gouvernance partagée au sein de l’université.

La section locale de l’American Association of University Professors, le syndicat national des enseignants qui a mis fin en 2024 à son opposition historique aux boycotts académiques pour permettre à ses membres de boycotter Israël, a réclamé le retrait du rapport.

Les réactions négatives au sein des membres du personnel juifs et progressistes de Pitt ont conduit à la proposition d’un ensemble d’alternatives pour lutter contre l’antisémitisme, avec notamment la création d’un espace de restauration commun casher/halal et l’accent mis sur la teshouva, la tradition juive du repentir, « lorsqu’un membre de la communauté universitaire cause du tort à autrui ».

Feuillage d’automne encadrant des bannières sur le campus de l’université de Pittsburgh, le 10 novembre 2025. (AP Photo/Gene J. Puskar)

Ce groupe a des réserves idéologiques plus profondes que la simple absence de consultation des étudiants juifs. « Nous refusons que quiconque utilise la douleur de l’antisémitisme pour démanteler la liberté universitaire, la liberté d’expression ou de débat au sein de notre communauté universitaire », lit-on dans la lettre ouverte qui propose le nouveau dispositif.

La question de la réaction à l’antisémitisme sur les campus semble plus incertaine que jamais. Certains campus continuent de faire face à de nouvelles menaces contre la sécurité des Juifs, comme en témoignent les récents tracts qui, à l’université de l’Oregon, ont visé le directeur du Hillel, qualifié d’ « ennemi du peuple ».

Dans le même temps, la réponse ferme de l’administration Trump commence à susciter des oppositions. Un récent rapport bipartisan de la Commission américaine des droits civiques critique la gestion faite par l’administration des cas d’antisémitisme sur les campus, ainsi que la rétention de documents liés aux enquêtes.

En réponse à une série de questions envoyées par courriel par la JTA, le porte-parole de Pitt a déclaré que le groupe de travail s’était « appuyé sur les perspectives de l’ensemble de la communauté universitaire au lieu de se concentrer sur les enseignants », et que l’établissement allait « passer aux étapes suivantes sur un certain nombre de recommandations du groupe de travail ».

Les membres du groupe de travail comprennent des administrateurs, un président du Hillel étudiant — le seul étudiant dont le nom figure sur le rapport final — et un ancien directeur du Jewish Community Relations Council de Pittsburgh.

Le porte-parole de Pitt, Jared Stonesifer, a fait savoir que l’université « parlait régulièrement avec les étudiants juifs de leur vécu et de leurs opinions sur le campus, et que les contributions des étudiants avaient été incluses par le groupe de travail qui a produit le rapport ».

Mme Blee et M. Stonesifer estiment tous deux que ce rapport est la première pierre destinée à aider Pitt à faire face à l’antisémitisme sur le campus. Ils espèrent que les prochaines démarches impliqueront des échanges avec les étudiants juifs. L’une des recommandations du rapport consiste en effet à « sonder régulièrement l’antisémitisme sur le campus ».

La population étudiante de premier cycle de Pitt compte près de 1 400 Juifs, soit un peu moins de 7 % des 21 000 étudiants, selon les estimations de Hillel International.

L’établissement compte les services du Hillel Jewish University Center, un centre local qui accompagne également les étudiants juifs d’autres universités de Pittsburgh, ainsi que ceux d’une maison Habad dédiée et un programme d’études juives qui délivre un certificat de premier cycle.

Julia Jassey, cofondatrice et présidente du groupe national de défense des étudiants juifs Jewish on Campus, est mitigée sur les conclusions du rapport de Pitt et la promesse faite par l’établissement d’inclure les étudiants lors des futures prises de décision.

« Les étudiants devraient faire partie du processus lors de la mise en œuvre, et non pas faire partie d’un bilan a posteriori », a déclaré Mme Jassey à la JTA, soulignant que l’avis des étudiants était d’autant plus précieux qu’« il n’y avait pas deux campus identiques ».

Toutefois, ajoute Mme Jassey, « cela ne veut pas dire que le rapport n’est pas utile ».

Un climat difficile

Le fait que Pitt commande un rapport sur l’antisémitisme sur son campus n’a, en soi, rien d’inhabituel.

Outre l’agression des deux étudiants juifs en 2024, la communauté juive de Pitt continue de vivre dans l’ombre de 2023, année de la fusillade de la synagogue Tree of Life, située à trois kilomètres de là. Nombre d’étudiants et enseignants juifs de l’université y sont en effet liés.

Pitt a également accueilli des expositions sur l’attaque et un mémorial et musée local commémorant l’attentat, actuellement en construction, devrait ouvrir en 2028.

L’attaque de 2024 et le massacre de Tree of Life font partie du « contexte dans lequel nous avons écrit », explique Mme Blee.

Mme Blee est depuis longtemps membre – et par ailleurs ex-présidente – de la congrégation Dor Hadash, la synagogue reconstructionniste située à l’intérieur du bâtiment de Tree of Life. Un fidèle de Dor Hadash est d’ailleurs l’une des 11 personnes tuées lors de cet attentat.

Un mémorial improvisé devant la synagogue Tree of Life au lendemain d’une fusillade meurtrière à Pittsburgh, le 29 octobre 2018. (AP Photo/Matt Rourke, Archives)

De surcroit, ses recherches portent sur le nationalisme blanc et l’antisémitisme d’extrême droite : lorsque les auteurs du rassemblement meurtrier « Unite the Right » de 2017 à Charlottesville (Virginie) ont été poursuivis pour violations de la loi fédérale, Mme Blee a été citée à la barre en qualité d’experte.

Et lorsque sa synagogue est devenue le théâtre de l’attaque antisémite la plus meurtrière de toute l’histoire des États-Unis, rappelle Mme Blee, « [s]on travail et [s]a vie juive se sont croisés d’une manière terrible ».

Le rapport final recommande à l’université de former un « groupe consultatif » sur les questions juives et suggère que le Hillel et la maison Habad-Loubavitch, sans oublier la fédération juive de Pittsburgh, y soient représentés — une recommandation qui lui a valu la critique de groupes pro-palestiniens du campus opposés à la présence de la fédération.

D’autres membres du groupe de travail contactés par la JTA pour les besoins de cet article, dont l’ancien employé du JCRC, ont renvoyé les demandes de commentaires vers Mme Blee ou ont refusé de s’exprimer. Le directeur du Hillel qui dessert le campus de Pitt, après avoir demandé l’envoi de questions par courriel, n’a pas répondu dans les temps.

Dans une déclaration accompagnant la publication du rapport, la vice-présidente du groupe de travail, Jennifer Murshatashvili, a écrit : « Mon but est de contribuer à des résultats qui améliorent la vie de chacun à Pitt, pas seulement celle des membres juifs et israéliens de notre communauté. »

Professeure d’études eurasiennes à Pitt, Mme Murshatashvili a fait savoir à la communauté universitaire que, suite à sa nomination dans ce groupe de travail, son « domicile a été pris pour cible » et qu’elle a été « victime de témoignages de haine et un terrible harcèlement en ligne ».

Quand bien même le groupe de travail n’avait pas vocation à recueillir des données, précise Mme Blee à la JTA, il était supposé examiner l’efficacité des politiques de l’université sur l’antisémitisme suite au pogrom du Hamas du 7 octobre 2023 en Israël qui a tendu les relations sur le campus.

Des désaccords sont apparus au sein du groupe sur la manière d’évaluer les campements installés par des groupes pro-palestiniens à Pitt, ajoute-t-elle.

« Certains étaient plus préoccupés par les campements que d’autres », explique-t-elle à la JTA. S’appuyant sur ses travaux sur l’extrême droite, elle ajoute : « Tout le monde est d’accord pour dire qu’un rassemblement nazi est antisémite. Mais au sein du comité, de l’université ou de la communauté juive américaine, tout le monde n’est pas d’accord pour dire que toutes les manifestations de l’après 7-Octobre sont antisémites. »

Mme Blee refuse de préciser la manière dont le groupe de travail a évalué l’efficacité des politiques en l’absence de données. L’accord de confidentialité conclu par les membres du groupe l’empêche en outre de donner des détails sur les délibérations, ajoute-t-elle.

« Je peux vous dire que le comité a rassemblé les informations nécessaires », assure-t-elle. « Mais en vertu de l’accord de confidentialité, il ne m’est pas possible d’expliciter la manière dont cela s’est fait. »

Rachel Kranson, directrice du programme d’études juives de Pitt, avait été annoncée comme membre du groupe de travail en 2025 mais n’apparaît pas sur son rapport final. Mme Kranson s’est refusée à tout commentaire à la JTA.

Des membres de la communauté juive assistent à la cérémonie de pose de la première pierre du nouveau complexe Tree of Life à Pittsburgh, le 23 juin 2024. (AP Photo/Rebecca Droke)

Une vague d’informations

Les rapports internes présidés par des enseignants, responsables ou étudiants juifs sont un classique de la réponse universitaire à l’antisémitisme sur les campus depuis le 7-Octobre.

Dans les universités publiques comme dans les établissements privés les plus prestigieux, la publication d’un rapport interne sur l’antisémitisme est toujours accueillie avec beaucoup d’attention et de controverse, laquelle porte tout autant sur la composition politique des membres du comité que sur le processus de collecte de données et les recommandations finales.

L’un des points communs de ces rapports est la conduite d’un sondage au moins sur le vécu des étudiants juifs de l’établissement — ce que nombre de groupes et dirigeants juifs estiment être un élément clef de toute réponse efficace à l’antisémitisme sur les campus.

Les comités de Harvard et Columbia, deux universités au coeur du débat national sur l’antisémitisme universitaire, ont chacun mené des enquêtes auprès de plus de 500 Juifs sur leur campus dans le but d’étayer leurs conclusions.

Le rapport final de Harvard compte 311 pages, et Columbia a publié plusieurs rapports sur le sujet. Le rapport du comité sur l’antisémitisme de Stanford, publié en 2024, compte près de 150 pages et a été alimenté par des sessions d’écoute auprès de plus de 300 personnes, ainsi que par des entretiens individuels avec des étudiants, des administrateurs et des représentants de groupes juifs.

Des manifestants anti-sionistes devant l’université Columbia à New York, le 7 octobre 2026. (Luke Tress/Times of Israel)

L’université de Washington et l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), des universités publiques comme Pitt, ont également sondé et interrogé des étudiants juifs dans le but de nourrir leur rapport. Il arrive que les données récoltées suscitent la controverse : à l’université de Washington, un groupe de Juifs progressistes a, entre autres, regretté que les travaux de rédaction du rapport n’aient donné lieu qu’à l’organisation de groupes de discussion avec des dizaines d’étudiants juifs.

Le rapport de Pitt — publié deux ans après l’engagement de l’administration à former le groupe de travail — compte huit pages et ne contient aucune référence à des entretiens ou des groupes de discussion. Il se borne pour l’essentiel à féliciter l’université pour avoir, selon ses auteurs, déjà pris des mesures significatives pour lutter contre l’antisémitisme.

« J’ai été surprise par la brièveté d’un rapport précédé d’un an et demi de travaux », a écrit dans une lettre ouverte Andrea Goldschmidt, professeure de psychiatrie à Pitt et membre du groupe Pitt Jewish Community.

« Cela tranche nettement avec les rapports, très longs et très approfondis, que j’ai vus dans d’autres universités. »

Mme Goldschmidt critique par ailleurs l’absence de « sessions d’écoute ou de groupes de discussion avec la communauté juive lors des travaux de ce groupe de travail ». Elle estime que cette absence est le « reflet, soit d’un tel désaccord interne que ce bref rapport se borne à compiler les points de convergence de ses membres, soit d’un groupe de travail entravé dans son travail ».

La présidente du groupe Pitt Jewish Community, Vicky Davide, a fait écho à ces préoccupations dans ses déclarations au journal étudiant, indiquant au Pitt News que ses collègues et elle avaient eu des difficultés à accéder aux informations sur les délibérations internes du groupe. Elles ont été « très déçues » par le rapport final, conclut Mme Davide, qui dirige des programmes d’engagement à Pitt.

Certains estiment qu’en dépit de l’absence de contributions des étudiants juifs, les recommandations pourraient être utiles.

Selon Mme Jassey, les recommandations de Pitt font généralement l’objet d’un « consensus » parmi les étudiants juifs, ce qui lui fait espérer que ces derniers soient inclus dans la phase de mise en œuvre.

« Je suppose que la question, désormais, est de savoir quelle sera la suite », conclut-elle.

En savoir plus sur :
Pour commenter, rejoignez
la Communauté du Times of Israël !
Rejoidre la Communauté du Times of Israël
Seuls les membres qui payent un abonnement peuvent commenter les articles. Alors rejoignez nous et profitez d'autres avantages !
Veuillez utiliser un email au format suivant : example@domain.com
Confirm Mail
Merci ! Consultez votre mail maintenant
Vous faites désormais partie de la Communauté du Times of Israël ! Un e-mail contenant votre lien de connexion a été envoyé à . Une fois configuré, vous pourrez profiter de vos avantages et commenter.

Merci pour votre fidélité !

Si vous voyez ce message, ça veut dire que vous faites partie de nos lecteurs les plus assidus. Pour continuer votre lecture, veuillez rejoindre notre Communauté. Rejoignez-nous maintenant !
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.