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Yom HaZikaron, signe du fossé béant entre la population et la classe politique

Deux années et demi de guerre, le refus de désigner les coupables du 7-octobre et l'exemption des Haredim du service militaire ont fait de cette journée d'unité un jour de dissidence

Des familles endeuillées, des amis et des soldats israéliens sont venus sur le lieu commémoratif du massacre du festival de musique Nova, dans la forêt de Reim, en ce Jour du Souvenir en Israël, le 21 avril 2026. (Tsafrir Abayov/Flash90)
Des familles endeuillées, des amis et des soldats israéliens sont venus sur le lieu commémoratif du massacre du festival de musique Nova, dans la forêt de Reim, en ce Jour du Souvenir en Israël, le 21 avril 2026. (Tsafrir Abayov/Flash90)

Cette année, Israël a commémoré son Jour du Souvenir dans un contexte de divisions politiques et sociales qui en changent le sens. Ce qui était jusque là l’un des rituels unificateurs les plus puissants d’Israël illustre aujourd’hui avec force les fêlures de la société israélienne.

Deux ans et demi après le pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023, Israël a commémoré Yom HaZikaron sous le feu croisé de tensions qui mettent à rude épreuve la confiance de la population envers ses gouvernants, entre l’ extension du champ des guerres régionales, le bilan humain qui ne cesse de s’aggraver, la sur-sollicitation des réservistes et l’entêtement du gouvernement à ne pas installer de commission d’enquête officielle sur les échecs ayant conduit à l’attaque la plus meurtrière de toute l’histoire du pays.

Le Jour du Souvenir n’a jamais été totalement apolitique et il a même fréquemment servi de point focal de la société contre son gouvernement. Dans les années qui avaient suivi la guerre du Kippour, en 1973, lors des cérémonies commémoratives, les familles endeuillées et la population, dans son ensemble, avaient protesté contre les dirigeants politiques et contre les autorités militaires tenus pour responsables des échecs qui avaient conduit à cette attaque surprise qui, jusqu’au 7-octobre, était considérée comme la pire faille sécuritaire de toute l’Histoire du pays.

Une décennie plus tard, pendant et après la Première guerre du Liban, les grandes manifestations contre la guerre et les critiques de la stratégie du gouvernement avaient refait surface au moment de Yom HaZikaron.

Mais à l’époque, les différends avaient été liés à la guerre ou à des sujets politiques bien délimités – les rituels et cérémonies continuant de nourrir l’imaginaire collectif et le deuil de la nation, dans une transcendance des divisions partisanes.

Mais cette dynamique avait commencé à changer en 2023 – lorsque les manifestations contre le plan de refonte radicale du système judiciaire avaient gagné les cimetières militaires et que les familles endeuillées s’étaient publiquement opposées à la participation des ministres aux cérémonies officielles.

Trois ans, plusieurs guerres et près de deux mille morts plus tard, les tensions qui entourent le Jour du Souvenir diffèrent par leur ampleur et par leur nature de celles du passé, en raison de la colère grandissante envers les dirigeants politiques et du fossé qui ne cesse de se creuser entre la population et son gouvernement, lequel ne cesse d’exiger des sacrifices sans endosser la responsabilité de ses décisions.

Cette année, deux ans et demi après le pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023, des familles endeuillées et proches d’otages continuent d’attendre des réponses du gouvernement, raison pour laquelle les cérémonies officielles sont boudées au profit de manifestations ou de cérémonies alternatives.

Des manifestants et des familles endeuillées brandissant des pancartes lors d’une manifestation et d’une cérémonie commémorative, sur la Place Habima, à Tel Aviv, le 18 avril 2026. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, s’entête à refuser la création d’une commission d’enquête d’État, estimant que ladite commission, nommée par la justice — dont son gouvernement cherche à limiter les pouvoirs — lui sera défavorable.

La coalition lui préfère de loin le principe d’une commission d’enquête nommée par le pouvoir exécutif, comme le prévoit le projet de loi du député du Likud Ariel Kallner, ce que récusent la plupart des familles d’otages et de victimes du 7-octobre, qui y voient une tentative du gouvernement de se dérober à ses responsabilités.

Le Premier ministre n’a jamais endossé la responsabilité directe des failles ayant permis au 7-octobre d’advenir, rejetant la faute sur les services de sécurité et du renseignement, ainsi que sur la justice. A contrario, la haute hiérarchie de Tsahal et du Shin Bet a publiquement endossé ses responsabilités et démissionné de ses fonctions.

Le sentiment que les dirigeants politiques se dérobent à leurs responsabilités tout en continuant à exiger un temps de service militaire long et des mobilisations répétées n’a fait que creuser le sillon de la colère de la population et éroder la confiance dans les décisions du gouvernement. Et au final, nombre d’Israéliens doutent de la crédibilité de leurs dirigeants lorsqu’ils se présentent pour rendre hommage aux morts.

C’est ainsi une crise de confiance plus marquée à l’égard de l’État qui a sous-tendu les tensions largement perceptibles cette année. Selon un sondage dont les résultats ont été révélés, la semaine dernière, par l’Institut d’études sur la sécurité nationale, la confiance que porte le public à l’armée israélienne reste élevée (78 %), tandis que celle accordée au gouvernement reste faible (30 %) – et elle fait l’objet d’une polarisation politique évidente.

Cet écart souligne une distinction croissante, aux yeux du public, entre les institutions qui sont chargées de mener les guerres d’Israël et les responsables politiques qui ont pour mission de les diriger.

Des visiteurs au cimetière militaire de Ness Ziona lors de la Journée du Souvenir, le 21 avril 2026. (Crédit: Tal Gal/Flash90)

Cette érosion de la confiance à l’égard des dirigeants politiques a été renforcée par la promotion continue, de la part du gouvernement, d’une législation qui vise à exempter les hommes ultra-orthodoxes du service militaire, alors même que l’armée israélienne met en garde contre de graves pénuries d’effectifs.

Après deux ans et demi de guerre ininterrompue, les conséquences de ces exemptions n’ont plus été abstraites. Elles sont désormais ressenties directement par les réservistes dont la vie a été bouleversée, et par la forte augmentation du nombre de familles qui se pressent dorénavant dans les cimetières lors de Yom HaZikaron.

Ce qui a rendu le débat sur la conscription particulièrement explosif cette année, cela n’a pas seulement été le principe d’égalité dans le service militaire, mais la réalité d’un conflit en constante expansion.

Au cours de ces dernières années, Israël a été confronté à des combats soutenus sur plusieurs fronts : une guerre terrestre prolongée à Gaza, une escalade des violences en Cisjordanie, un conflit à grande échelle avec le Hezbollah au Liban qui a obligé les communautés du nord d’Israël à évacuer, et deux rounds d’hostilités avec l’Iran qui ont exposé les villes israéliennes à des attaques aux missiles et aux drones sans précédent.

La famille et les amis du sergent-chef Touvel Yosef Lifshiz, soldat israélien tué lors de l’offensive terrestre d’Israël dans le sud du Liban, assistent à ses funérailles au cimetière militaire de Beit She’an le 9 avril 2026. (Crédit: Michael Giladi/Flash90)

Selon le même sondage de l’INSS, une majorité d’Israéliens s’est opposé au cessez-le-feu négocié par les États-Unis avec l’Iran et elle n’a guère été satisfaite des gains militaires qui ont été obtenus lors de la campagne: un tiers environ seulement des personnes interrogées ont affirmé, comme l’a fait le gouvernement, que des dommages réellement importants ont été infligés au régime islamique, à son programme nucléaire et à ses capacités en matière de missiles balistiques.

Des résultats qui témoignent d’un sentiment plus général d’incertitude stratégique et de lassitude au sein de la société israélienne – avec près des trois quarts des Israéliens qui pensent que l’État juif devra reprendre les combats contre l’Iran dans l’année à venir.

Même après des cessez-le-feu fragiles, les hostilités ont repris à plusieurs reprises, et les ennemis qu’Israël s’est efforcé de démanteler restent affaiblis mais intacts.

Pour les Israéliens qui ont subi les coûts multiples de ces dernières années de guerre incessante, cette Journée du souvenir est moins un moment de solidarité nationale qu’un rappel brutal du fossé grandissant entre les sacrifices qui sont exigés de la part des citoyens ordinaires et les sacrifices qui sont consentis par les dirigeants politiques – des dirigeants en qui ils ont moins confiance que jamais.

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