Le 1er novembre, contre toute attente, les responsables du Hamas ont démantelé les points de passage frontaliers que l’organisation terroriste avait maintenus aux carrefours contrôlés par Israël à la frontière entre l’Etat juif et l’enclave de Gaza. Or, le Premier ministre palestinien Rami Hamdallah et le chef de la police palestinienne, Hazem Atallah, ont déclaré le 7 novembre que l’Autorité palestinienne n’avait toujours pas le contrôle total de ces passages.

Cette démarche totale ou non fut spectaculaire. Dorénavant, un Palestinien quittant Gaza pour Israël ou pour la Cisjordanie ne serait pas soumis à un interrogatoire des services de renseignement du Hamas. Dorénavant, un Palestinien pénétrant à Gaza ne serait pas soumis aux taxes d’importation exorbitantes et autres frais imposés par le Hamas.

Il convient de le répéter. En effectuant cette démarche, le Hamas – un groupe étranglé de presque tous les côtés par des ennemis étrangers et locaux – a volontairement renoncé à une source lucrative de revenus qui ramenait des millions de shekels, chaque année, dans ses coffres.

Plus surprenant encore : C’est une démarche au-delà de ce que le Hamas devait strictement faire à ce stade sous les termes de l’accord de réconciliation signé avec l’Autorité palestinienne dirigée par le Fatah au Caire, le mois dernier, qui a permis de rendre un certain contrôle sur Gaza à l’AP.

Un gardien de la sécurité du Hamas entre dans un bâtiment à un carrefour frontalier après qu’il a été mis hors service, à l’entrée nord de la bande de Gaza, juste après le carrefour d’Erez, contrôlé par Israël, le 1er novembre 2017 (Crédit : AFP Photo/Mahmud Hams)

Il ne suffit pas de simplement dire que ces actions ont fait partie d’une « réconciliation ». L’engagement du Hamas envers la « réconciliation nationale » n’est jamais allée aussi loin dans le passé. Qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui a pu amener le Hamas à abandonner une partie de son contrôle sur Gaza et à renoncer à des sources vitales d’influence et d’argent ?

Les gagnants et les perdants

A première vue, c’est le Fatah – et non le Hamas – qui apparaît comme le grand gagnant de l’accord. Grâce à ce dernier, le Fatah repose le pied à Gaza pour la toute première fois depuis que ses forces ont été violemment mises en déroute et sorties de la bande en 2007.

Les avantages pour le Fatah sont nombreux. Son chef, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a dorénavant une réponse à apporter à la plainte occasionnellement énoncée par les responsables israéliens, à savoir qu’il n’est pas en mesure de négocier un accord de paix parce qu’il ne contrôle – ni ne représente – la moitié de la politique palestinienne.

De la même façon, son positionnement sur la scène internationale se trouve renforcé par la seule tournure des événements. Il y a une fissure dans le statu-quo. Si le Fatah et le Hamas peuvent se réconcilier, ont suggéré timidement certains diplomates, peut-être que des fossés plus larges – comme ceux qui séparent Israéliens et Palestiniens – peuvent dorénavant être comblés.

La capacité à afficher des progrès a également des implications financières. L’incorporation du Hamas dans un gouvernement de l’AP pourrait probablement coûter cher à l’Autorité palestinienne, certains pays ou institutions internationales jugeant difficile de financer des agences palestiniennes liées au Hamas ou à leurs responsables.

D’un autre côté, si le Fatah peut intégrer suffisamment le Hamas dans un processus de « réconciliation » et le mener à bien, tout en maintenant un pare-feu entre le Hamas et les institutions qui reçoivent des aides, alors la reprise de Gaza pourrait se transformer en aubaine financière. Si la bande se relève sous les auspices de l’AP, il y a beaucoup d’argent, de capital politique et de construction institutionnelle à gagner pour le Fatah.

Des Palestiniens regardent à la télévision la signature d’un accord de réconciliation au Caire entre des factions palestiniennes rivales, le Hamas et le Fatah, le 12 octobre 2017 à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza (Crédit : AFP / SAID KHATIB)

Et qu’a gagné le Hamas dans tout cela ? La réponse – avec une certaine ironie – est que tout ce qu’il a perdu, est son gain le plus significatif.

Lorsque le groupe terroriste s’était saisi de Gaza en 2007 après l’avoir arraché au Fatah, le Hamas avait déclaré que cette prise de contrôle validait sa vision d’une Palestine islamique, que son soulèvement, contre toute attente et contre les voeux exprimés par l’AP, Israël et une grande partie de la communauté internationale, prouvait que les opposants, avec leur immense pouvoir, pouvaient être repoussés et que des musulmans pieux pouvaient prendre l’ascendant à leur suite.

Les problèmes du Hamas peuvent avoir commencé lorsqu’il a fait l’erreur de croire à sa propre propagande. Au nom de sa pieuse dévotion à la cause, il a fait passer Gaza d’un affrontement idéologique à l’autre, amenant sa population, depuis longtemps plongée dans les souffrances, non seulement dans des guerres répétées contre Israël mais également – fait inexplicable pour les étrangers – dans le chaos sanguinolent de la guerre civile entre l’armée égyptienne et les Frères musulmans, à savoir les patrons du Hamas dans le passé et ses ancêtres idéologiques.

Les enfants palestiniens remplissent des jerrycans avec de l’eau potable provenant des robinets publics dans le sud de la bande de Gaza, le 11 juin 2017 (Crédit : Abed Rahim Khatib / Flash90)

Affrontant un blocus israélien depuis le début de la gouvernance du Hamas en 2017, à partir de 2014, les habitants de Gaza se sont trouvés sous un autre blocus décidé par l’Egypte qui n’a cessé de se resserrer impitoyablement – la réponse de l’armée égyptienne aux interventions du Hamas. Et, en 2017, l’AP d’Abbas a commencé à imposer ses propres restrictions financières, retirant des fonds au gouvernement de Gaza, dirigé par le Hamas, destinés à l’approvisionnement de services basiques tels que l’électricité.

Le Hamas a pu fanfaronner ou se déchaîner : Il est devenu de plus en plus difficile pour lui de laisser croire qu’il avait les capacités de faire de Gaza un endroit plus agréable à vivre.

La direction politique du Hamas a passé les dix dernières années à tenter de prouver que son mouvement était autre chose qu’une organisation paramilitaire étroitement conçue. En 2017, son aile militaire – qui a pris le contrôle de l’organisation grâce à l’ascension de Yahya Sinwar au cours des dernières élections internes au mois de février – a conclu que la tentative d’élargissement de l’agenda et de la vision du Hamas au-delà des confins étriqués de sa guérilla contre Israël était devenue un piège, un dérangement.

Cet élargissement avait chargé l’organisation du poids des monotonies ingrates et des responsabilités étouffantes entraînées par la gestion des civils. L’organisation avait dû soudainement endosser la responsabilité du bien-être économique, de la santé, de l’éducation et de la sûreté de millions de personnes – et pour quel résultat ?

Un Palestinien crache du feu alors que les Gazaouis se rassemblent à un carrefour pour fêter le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, le 26 août 2017 à Gaza (Crédit : AFP/Roberto Schmidt)

Et ainsi, les deux parties, par l’accord de réconciliation, pensent aujourd’hui gagner quelque chose d’important. Le Fatah retrouve certains de ses privilèges et pouvoirs perdus après 10 années d’embarras à Gaza. Le Hamas se débarrasse du fardeau de la gouvernance civile, sa bête noire, qui a tellement diminué sa position et, selon de nombreuses personnes, l’a mené à l’échec.

Malentendus

Le prédécesseur d’Abbas, l’ancien chef du Fatah et fondateur de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat, était mort en 2004 après avoir vu ses efforts échouer de manière honteuse. Son AP s’était écrasée et une grande partie des pays occidentaux, qui montraient habituellement leur sympathie envers la cause palestinienne, s’étaient révélés exaspérés par les tueries en masse de civils israéliens, en particulier après les événements du 11 septembre. La fin amère d’Arafat avait mené à un réexamen de sa stratégie fondamentale par l’élite palestinienne.

Le président américain George W.Bush et le Premier ministre Ariel Sharon, à la Maison Blanche, en avril 2004. (Crédit : Maison Blanche/Wikimedia Commons)

Au moment du décès d’Arafat, l’homme qui l’avait détruit, l’homme qui l’avait humilié en détruisant une partie de son siège à la Mouqataa, à Ramallah, alors qu’il se trouvait à l’intérieur, l’homme qui avait envoyé des forces israéliennes marcher dans les centres de population palestinienne avec un seul objectif : celui de capturer et de démanteler les groupes terroristes pour mettre un terme à la vague d’attentats suicide qui agitait les municipalités israéliennes, cet homme, Ariel Sharon, était devenu le leader israélien le plus populaire depuis des décennies.

Sharon avait atteint cette popularité par une mesure simple : Dans un contexte d’attentats à la bombe commis dans des pizzerias et du meurtre de masse d’enfants israéliens, il avait mis un terme à une expérience de négociations longue d’une décennie avec les leaders palestiniens qui reposait sur l’hypothèse qu’ils étaient capables ou qu’ils désiraient offrir la paix.

L’échec d’Arafat et la réussite parallèle de Sharon devaient enseigner un élément important sur la nature de cet échec. C’était, en grande partie, l’incapacité à comprendre les Israéliens.

Arafat a passé les dernières années de sa vie à apparemment croire que la campagne sans relâche d’attentats à la bombe et à l’arme à feu qui avait commencé en l’an 2000 finirait par convaincre les Israéliens de l’esprit indomptable – et finalement résistant – des Palestiniens, montrant aux habitants de l’Etat juif qu’ils ne pourraient jamais vivre en sécurité sur cette terre et qu’ainsi, en fin de compte, ils étaient condamnés à perdre cette longue guerre opposant les deux peuples.

Les Palestiniens brandissent des photos de feu le chef Yasser Arafat dans la ville de Gaza, le 9 novembre 2017, durant une fête de commémoration du 13ème anniversaire de sa mort (Crédit : AFP/Mohammed Abed)

Mais les Israéliens ont tiré la leçon opposée de cette expérience : Selon des sondages innombrables et exhaustifs, la majorité des Israéliens ont conclu de cette violence que les politiques palestiniens ne pourraient pas résister à la tentation de transformer des gains éventuels à la table des négociations en base pour le Jihad violent contre les civils israéliens. Les demandes palestiniennes n’ont donc pas pu être réalisées parce qu’elles ne s’arrêtaient pas sur la Ligne verte. Il n’importait guère de rencontrer un Palestinien modéré et de commencer à négocier avec lui. Il y aurait toujours des Arafat, des Marwan Barghouti et des Yahya Sinwar se préparant à transformer la paix en une guerre plus forte et plus meurtrière.

La majorité des Israéliens en étaient venus à penser, en d’autres mots, que la violence palestinienne n’était pas sensible à la politique ou à la concession, qu’ils ne pouvaient rien offrir aux Palestiniens qui puisse y mettre un terme – et que c’était donc aux Israéliens eux-mêmes de prendre les mesures nécessaires pour écraser les capacités à la violence des Palestiniens.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer que cette certitude qui prédomine chez les Israéliens est correcte. La société et la politique palestiniennes sont complexes et les attitudes palestiniennes ont elles-mêmes changé au cours des années. Que ce point de vue israélien soit objectivement vrai est un jugement subjectif, adopté avec des preuves insuffisantes dans les deux cas. Il s’agit ici tout simplement de noter que c’est ce que les Israéliens en général en sont venus à penser concernant les Palestiniens – et que cette certitude comporte des implications stratégiques pour l’avenir des Palestiniens.

Ces derniers doivent encore se remettre des mauvais calculs d’Arafat au sujet de la psychologie israélienne et de sa mauvaise lecture de la manière dont les Israéliens répondraient au terrorisme de la Seconde Intifada. Ils doivent regagner le niveau d’intégration économique et le potentiel politique qui stimulaient dans le passé l’économie palestinienne et faire avancer leur cause au niveau mondial.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas le 15 septembre 2012 (Crédit : KOBI Gideon/Flash90)

Et pourtant, de manière ironique, c’est dans les 13 ans qui ont suivi la mort d’Arafat, sous la gouvernance moins qu’inspirante et moins que compétente de son héritier, Mahmoud Abbas, que les Palestiniens se sont engagés dans des mauvais calculs encore plus fondamentaux. Arafat n’avait pas compris les Israéliens. Abbas n’a pas compris les Palestiniens.

Abbas a également passé la plus grande partie des années qui se sont succédées depuis 2004, l’année où la stratégie de la violence d’Arafat pourrait avoir commencé son effondrement long, lent et global, à poursuivre la politique alternative qu’il a longtemps prônée : Remplacer le terrorisme palestinien par l’internationalisme, remplacer un type de pression qui a coûté à la Palestine ses alliés et tous les gains acquis durant le processus d’Oslo par une sorte différente de pression axée sur le retour de ces alliés et l’augmentation de ces gains.

Sa politique, en résumé : Jeter la cause palestinienne aux pieds du monde.

Mais la stratégie d’internationalisation d’Abbas repose sur deux hypothèses qui n’ont pas été examinées. Tout d’abord, que la résistance israélienne à se retirer de Cisjordanie est un sentiment relativement faible – assez faible pour être influencé par l’opprobre ou des sanctions internationales et, en second lieu – et malgré toutes les preuves du contraire – que ses compatriotes palestiniens entreraient dans le jeu de cette stratégie.

Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, durant une réunion à Ramallah, en Cisjordanie, le 25 juillet 2017. (Crédit : Abbas Momani/AFP)

Abbas a compris que les deux stratégies palestiniennes – la violence et l’internationalisation – se neutralisent l’une et l’autre : que le terrorisme renforce la résistance israélienne au retrait et sape ainsi, de manière irrémédiable, la capacité des pressions à donner des résultats. Et pourtant, cette compréhension ne s’est exprimée qu’au niveau tactique. Les services de sécurité d’Abbas ont passé une grande partie des dix dernières années à réprimer les groupes terroristes palestiniens dans les régions contrôlées par l’AP.

Le problème d’Abbas va toutefois bien au-delà du défi – au coup par coup – d’empêcher des actes occasionnels de violence. Parmi les Palestiniens, la « résistance » violente n’est pas une simple tactique employée par une poignée d’extrémistes violents. Elle est un pilier fondamental de leur narratif de libération nationale, un véhicule de revendication d’une dignité perdue par une histoire de dépossession, une épreuve qui, pour un grand nombre d’entre eux, porte le sceau d’une théologie de rédemption permettant de s’extraire de longues souffrances.

Cette vision d’une réclamation par la violence d’un honneur national se concrétise dans le Hamas, financé par des liquidités du Qatar, d’Iran et d’ailleurs, et nourri par les chefs religieux de la société palestinienne dans la majorité des villes et des villages. Et en effet, elle semble souvent être le seul narratif encore en cours qui apprend aux Palestiniens qu’ils ont une action à mener pour décider de leur destin, ou que la victoire contre Israël, immuable, est possible.

Après le décès d’Arafat, Abbas s’est détourné de la tactique du terrorisme mais semble ne jamais avoir sérieusement pensé aux problèmes stratégiques posés par les réservoirs d’idéologie et d’identité qui célèbrent encore cette violence dans le corps politique palestinien.

Partisans du Fatah et de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, à Gaza Ville, pendant le discours d’Abbas devant la 72e Assemblée générale des Nations unies, le 20 septembre 2017. (Crédit : Mahmud Hams)

En finalement, Abbas vit dans une sorte de purgatoire idéologique. Il ne peut pas poursuivre la stratégie violente qu’il a vu échouer de manière si spectaculaire, ni reconnaître les failles au coeur de sa stratégie diplomatique – le fait que des Israéliens qui ont pu ne pas être découragés par des vagues d’attentats suicides ne le seront probablement pas non plus par la réprobation, fut-elle internationale. Et pire encore, le piège est permanent. La réticence israélienne ne fait que se consolider face aux pressions étrangères en raison de la prévision de plus de vagues de terrorisme encore. La stratégie palestinienne sape irrémédiablement l’autre.

Et il ne lui reste plus qu’à tenter de vendre aux Palestiniens ses visions stratégiques les plus superficielles, et ces derniers le savent (Un récent sondage a révélé que 67 % des Palestiniens voudraient qu’il se retire – un résultat qui n’a surpris personne). Le salut viendra de New York et de Genève, insiste-t-il, même alors que les Israéliens restent visiblement sceptiques face à ses efforts internationaux. Et plus tard est reporté le salut, plus Abbas semble s’identifier à un autre échec interminable du mouvement national palestinien.

Albatros

Dans l’accord portant sur l’unité signé entre le Hamas et l’Autorité palestinienne le mois dernier, Abbas a effectivement fait plonger dans son AP, dans cet instrument de rétablissement de la dignité palestinienne – sans trop insister là-dessus – et en ignorant les causes de l’auto-défaite palestinienne, les architectes véritables de cette défaite, le parti le plus responsable du durcissement de la politique israélienne contre les aspirations palestiniennes.

Et, comme on pouvait s’y attendre, il l’a fait sans avoir aucune capacité de contrôle de ce que fait ou dit le Hamas au nom de la Palestine. Le Hamas, après tout, semble enclin à abandonner tous les instruments de souveraineté qui se trouvent entre ses mains à Gaza – hormis un qui compte : Son aile armée restera intacte et sous son contrôle.

Il ne s’agissait pas de la « ligne rouge » pour le Hamas, comme certains commentateurs l’ont suggéré, impliquant que le Hamas s’était montré magnanime dans ses autres concessions. C’était le point d’origine, le dessin de l’exercice entier de réconciliation. Le Hamas ne pouvait pas abandonner son aile militaire parce qu’il était en train de ne devenir que son aile militaire, débarrassé des aléas de la politique civile.

Yahya Sinwar, le chef du Hamas dans la bande de Gaza, avant une réunion avec le Premier ministre de l’Autorité palestinienne à Gaza Ville, le 2 octobre 2017. (Crédit : Said Khatib/AFP)

Ce n’est pas un hasard qu’au cours des jours délicats qui ont mené au transfert à l’AP du contrôle des passages frontaliers de Gaza, le 1er novembre, les leaders du Hamas aient pris un soin minutieux d’assurer à leurs homologues du Fatah que, plus que toute autre chose, ils ne devaient pas redouter l’existence continue d’une armée séparée du Hamas.

La nation est « encore en proie à nos efforts de libération » et, par conséquent, « nous ne pouvons pas abandonner nos armes » a dit Sinwar lui-même le 25 octobre. Mais, a-t-il assuré, « nos armes doivent être placées sous les auspices de l’Organisation de libération de la Palestine [OLP dominée par le Fatah] ».

« Les armes des Brigades Qassam [l’aile militaire du Hamas] appartiennent au peuple palestinien », a-t-il ajouté pour faire bonne mesure. Elles « doivent être utilisées pour l’effort de libération et non pour des conflits internes ».

Ces paroles, qui visaient à apaiser la nervosité des responsables du Fatah qui comprennent la médiocrité de leur victoire si le Hamas devait conserver son armée de 25 000 hommes, ont été un signal des tensions qui se sont exprimées au sein du Fatah concernant la réconciliation. Et en effet, juste une semaine plus tôt, Sinwar montrait décidément moins de magnanimité : « Nous désarmer », avait-il raillé, « c’est comme Satan rêvant du paradis. Personne ne peut nous enlever nos armes ».

Les chefs du Fatah ne sont pas stupides : Ils comprennent que leur reprise de Gaza a pour prix la libération du Hamas de ses responsabilités civiles, ce qui lui permettra de mieux se consacrer à l’aspect militaire de l’agenda palestinien. Et ils sont inquiets.

Certains analystes ont suggéré que le Hamas pourrait jouer les troubles-fêtes lors d’une éventuelle initiative de paix. C’est vrai, bien sûr, mais c’était également le cas avant la réconciliation.

Défilé militaire des Brigades Ezzedine al-Qassam, la branche armée du Hamas, à Gaza Ville, le 25 juillet 2017. (Crédit : Mahmud Hams/AFP)

Ce qui inquiète le Fatah, ce n’est pas la capacité du Hamas à gâcher les négociations de paix. Le Hamas a remporté quelque chose de plus important en termes palestiniens. En lui offrant un répit dans sa gouvernance civile à Gaza, et donc en le libérant de la responsabilité des conséquences de son narratif, Abbas a assuré que, indépendamment de ce qu’il peut faire ou dire, c’est le Hamas et consorts, les partisans de la résistance sacrée, violente, qui raconteront cette histoire. Ces derniers représentent dorénavant les incarnations émancipées du seul narratif palestinien qui circule activement en Palestine, un narratif qu’Abbas n’a jamais cherché à défier, même dans ses principes de base.

La vision et l’héritage entiers d’Abbas ont dorénavant été posés aux pieds du Hamas. Il n’a jamais pu suffisamment écraser le mouvement, ni supprimer suffisamment le narratif de résistance palestinienne – en partie parce que lui y croit également assez fort – pour remporter la guerre des idées. Et il s’est maintenant volontairement placé dans la situation – guère enviable – où il va tenter de faire avancer sa stratégie d’internationalisation tandis que le Hamas, dorénavant sans entrave, pourra continuer ses opérations de sape contre lui sans aucun contrôle, même le plus léger.

Et il a décidé lui-même de s’infliger cela pour le bénéfice dérisoire de retrouver la dignité perdue lors de l’effondrement du Fatah en 2007.

Les chefs du Hamas respirent sûrement mieux maintenant que la responsabilité de la désolation à Gaza a été enlevée de leurs épaules. Et pour eux également, la réconciliation coûte cher. Le Hamas a effectivement reconnu qu’il est incapable d’amener à la liberté et à la prospérité le territoire placé sous sa garde. Les tacticiens endurcis de son aile militaire peuvent railler de telles considérations, mais cela ne les rend pas moins importantes. En renonçant à son leadership civil, le Hamas révèle sa propre faiblesse stratégique sous-jacente, une faiblesse qu’il partage avec son nouvel allié du Hezbollah. Les deux groupes sont suffisamment puissants pour mener leurs nations à la guerre, mais pas assez flexibles au niveau idéologique ou curieux pour incarner un avenir meilleur.

Le Hamas a reconnu ne pas pouvoir construire une Palestine là où Israël s’était retiré. Et il ne le veut même plus.