PETRIKOV, Biélorussie — Il y a quelques années, un monument dédié aux résidents locaux qui ont péri durant l’occupation nazie a été construit dans le parc central de la petite ville de Petrikov, à côté de l’imposante statue soviétique commémorant les soldats décédés de l’Armée rouge.

En lettre blanches se détachant sur le granit, le monument informe les passants que plus d’un millier de civils ont été assassinés dans la ville entre 1941 et 1944. Et au-dessus de ce message se détache une croix chrétienne orthodoxe, typique des cimetières et des clochers d’églises russes.

« L’homme qui a érigé ce monument pensait que nous devions nous souvenir non seulement des soldats qui ont libéré notre ville mais également des civils – de manière à ce que les gens sachent que des civils ont été tués ici », explique Galina Truhanovich, directrice du seul musée de Petrikov – un petit bâtiment consacré à l’histoire locale. « C’était un chrétien religieux et il a donc placé une croix dessus ».

Rien sur ce monument ne fait savoir que la majorité écrasante de ces civils assassinés étaient des Juifs. Des centaines d’habitants Juifs de la municipalité ont été tués lorsque les nazis les ont contraints à pénétrer dans une rivière, des pierres attachées au cou, et les ont fusillés dans le dos. Un homme qui était miraculeusement parvenu à rejoindre l’autre rive a témoigné de ce récit après la guerre, ajoute Truhanovich.

D’autres ont été exécutés dans les forêts avoisinantes. La base de données du musée de l’Holocauste de Yad Vashem dénombre 401 Juifs assassinés ici, et la liste n’est pas complète. Il y a cent ans, les Juifs constituaient environ la moitié de la population dans la ville. Ils sont dorénavant partis – et il ne reste personne pour s’exprimer en leur nom.

‘C’était stupide de mettre une croix sur ce monument. Mais jusqu’à présent, personne n’a soulevé cette question’

« Les Juifs n’ont pas été les seuls à être exécutés mais la majorité des victimes étaient juives », reconnaît Truhanovich. « C’était stupide de mettre une croix sur ce monument. Mais jusqu’à présent, personne n’a soulevé cette question ».

Cette petite ville n’est pas le seul lieu, au sein de l’ex-Union soviétique, où les croix chrétiennes se dressent sur les sites de commémoration de l’Holocauste.

Au temps de l’Union soviétique, les monuments en mémoire de la Shaoh ne mentionnaient jamais spécifiquement les Juifs. Sur les pierres marquant les endroits où des milliers de gens avaient été assassinés, coupables d’être Juifs, les victimes étaient décrites comme des « civils » ou des « citoyens soviétiques ».

Maintenant que l’Union soviétique n’existe plus et que la religion n’est plus un sujet tabou, les symboles chrétiens ont commencé à fleurir dans les petites villes et dans les villages de Biélorussie et de Moldavie – en particulier dans ces lieux où les Juifs ont disparu.

Un mémorial de l'Holocauste avec une croix chrétienne à Edinits, en Moldavie (Autorisation : Irina Shihova)

Un mémorial de l’Holocauste avec une croix chrétienne à Edinits, en Moldavie (Autorisation : Irina Shihova)

L’été dernier, le village de Begoml, situé dans la province de Vitebsk, en Biélorussie, a construit un sanctuaire avec une croix et arborant des images de Jésus-christ, de Marie, et autres saints chrétiens pour honorer les résidents de la ville qui ont été assassinés pendant l’Holocauste. Le monument se trouve dans le cimetière chrétien, à seulement quelques pas de l’endroit où les restes de 300 Juifs qui avaient été fusillés par les nazis le 2 octobre 1941, ont été enfouis, déclare Alla Korolevich, historienne au musée de la Gloire du peuple de Begoml.

Le monument pour les Juifs massacrés à Begoml en 1941. (Domaine public)

Le monument pour les Juifs massacrés à Begoml en 1941. (Domaine public)

Ce jour-là, raconte Korolevich, les nazis avaient dit aux Juifs de se réunir et de se préparer à être envoyés en Palestine ou en Amérique. Après avoir marché environ un kilomètre à la sortie de la ville, les nazis avaient fait entrer les Juifs dans un trou dans le sol, les avaient fusillés, puis avaient rejeté de la terre sur les cadavres, enterrant vivants un grand nombre de blessés. Pendant des jours, les enfants qui avaient vu le charnier avaient déclaré que la terre bougeait ‘comme si elle respirait’.

Dans les années 1960, les responsables locaux ont déplacé les restes des Juifs assassinés, les enterrant dans le cimetière de la ville – personne ne pouvait se rappeler de l’endroit où se situait l’ancien cimetière juif, ajoute Korolevich. Et l’année dernière, le monument a été construit dans le cimetière pour rendre hommage à tous les civils, chrétiens et juifs, tués par les nazis. Les responsables s’efforcent dorénavant de retrouver les noms des victimes pour les inscrire sur le monument, poursuit-elle.

Un grand nombre de Biélorusses de Begoml ont également été tués – après la guerre, la population du village avait été réduite de moitié, dit Korolevich. Les nazis avaient exécuté tous ceux qui avaient des liens avec les partisans. Les enfants avaient été jetés dans des puits, emmenés dans des camps. Leur sang avait été pompé pour venir en aide aux soldats allemands blessés et des maisons avaient été incendiées avec leurs habitants cloîtrés à l’intérieur.

‘La seule différence, c’est que les Juifs ont été les premiers à avoir été assassinés’

« La seule différence, c’est que les Juifs ont été les premiers à avoir été assassinés », explique Korolevich, qui n’est pas Juive. « J’ai grandi sans mes grands-mères – mes deux grands-mères ont été brûlées vives ».

Selon Korolevich, le monument chrétien veut rendre hommage à tous les villageois morts.

« Nous vivons tous sous un seul Dieu. Nous l’appelons par des noms différents mais il existe encore », constate-elle. « Pour moi, cela m’importe peu de savoir si quelqu’un était Juif, Biélorusse ou Russe – ils ont tué tout le monde. Je ne fais pas de séparation entre les gens. Ils étaient tous des êtres humains ».

Mais un grand nombre de membres de la communauté juive en Biélorussie ne voient pas les choses de cette façon, estimant que les croix présentes sur les monuments de commémoration de l’Holocauste sont un manque de respect en plus d’une inexactitude aux yeux de l’histoire.

‘Cela crée une fausse impression concernant ceux qui ont été exécutés ici. Cela doit changer’

Boris Bruk, président de la communauté religieuse juive de Brest, qui a érigé 17 monuments en souvenir de l’Holocauste en Biélorussie ces dernières années, dit qu’il est important que le mot « Juif » apparaisse clairement gravé dans les pierres.

« S’il n’y a qu’une croix et que ce sont des Juifs qui ont été enterrés là, nous ne pouvons pas nous en satisfaire », dit-il. « Ce n’est pas juste. Cela crée une fausse impression concernant ceux qui ont été exécutés ici. Cela doit changer ».

D’un point de vue purement religieux, une croix dressée sur des tombes juives est également extrêmement regrettable, déplore Boleslav Kapulkin, porte-parole de la communauté Habad-Loubavitch à Odessa, en Ukraine.

« La croix est le symbole d’une religion étrangère qui n’est pas entièrement monothéiste », explique-t-il. « Lorsque ce symbole est placé sur des tombes juives, les âmes ne sont pas en paix. »

Irina Shikhova, conservatrice du musée du patrimoine juif en Moldavie. (Autorisation)

Irina Shikhova, conservatrice du musée du patrimoine juif en Moldavie. (Autorisation)

D’autres, au sein de la communauté juive, se montrent plus positifs concernant ce phénomène. Irina Shihova, conservatrice du Musée du patrimoine juif de Moldavie, a remarqué plusieurs monuments similaires ces dernières années dans le pays.

Dans le village de Terebna, dans la région d’Edinets, en Moldavie, un seul monument a été érigé à la mémoire des Juifs comme des non-Juifs assassinés en 1941 — à gauche, il y a une croix chrétienne, et à droite, une étoile de David. Et il y a quelques années, dans un autre village de la région d’Edinits, le principal d’une école a placé une croix à l’endroit où des Juifs avaient été exécutés en masse, raconte-t-elle.

Shihova dit personnellement ne pas percevoir de problème.

‘Si des chrétiens rendent hommage à leurs voisins juifs d’une manière qui leur est familière, alors c’est quelque chose de merveilleux’

« Si des chrétiens rendent hommage à leurs voisins juifs d’une manière qui leur est familière, alors c’est quelque chose de merveilleux », estime-t-elle.

Mais, de retour en Biélorussie, une visiteuse juive de la ville de Petrikov – où des proches de sa grand-mère avaient été assassinés par les nazis – a connu une expérience désagréable lorsqu’un responsable de la ville lui a dit que les Juifs avaient leurs propres monuments dans la forêt, à l’endroit même des exécutions, ce qui rendait non-nécessaire la construction d’un monument au centre de la ville qui mentionnerait également les Juifs et ce, en particulier si les Juifs n’étaient pas à l’origine de son édification. Un grand nombre de citoyens biélorusses aussi ont été assassinés par les nazis, a ajouté le responsable.

La remarque la plus coupante est survenue d’une jeune femme, gardienne de sécurité à la mairie.

« Pourquoi placer une étoile juive sur un monument de notre ville ? Je n’ai pas de parents juifs. Je ne connais pas de Juifs », s’était-elle exclamée.