LONDRES – Le pianiste Evgeny Kissin a expliqué qu’il avait écrit son livre « Mémoires et réflexions » car, au cours des nombreuses interviews qu’il a accordées, on lui pose toujours les mêmes questions. Ironiquement maintenant, tout le monde veut lui poser des questions sur le livre – en créant une situation perdant-perdant de question-réponse interminable comme un signe de répétition sans fin sur une partition.

Né en 1971, Kissin, qui a l’air heureux suite à son mariage en mars de cette année, n’a jamais connu la vie sans musique. Son livre est différent de presque toute les autres autobiographies d’artistes occidentaux dans le sens où il se lit parfois comme un classique russe du XIXe siècle. Kissin est également le titulaire inhabituel de trois nationalités – russe, britannique et, depuis 2013, israélien.

Il a été décrit non pas comme un prodige – ce qu’il est – mais comme « un petit génie, qui est maintenant simplement un génie ». Et peut-être c’est la clé pour comprendre le mystère qui entoure Kissin, qui a une aura qui donne l’impression qu’il vient d’un autre monde qui flotte autour de lui. Nos voisins dans le hall de l’hôtel où nous avons organisé cette entrevue l’ont reconnu tout de suite : « c’est Evgeny Kissin, le grand musicien », murmurent-ils avec admiration.

Pour être honnête, Kissin ne ressemble à presque personne d’autre sur la scène artistique classique, avec sa masse de cheveux noirs et la manière dont il s’efforce de répondre sérieusement aux questions qu’il pourrait considérer comme un peu impertinente.

Sa mère était professeure de piano dans une école de musique locale, alors que, ce qui est un peu intriguant, Kissin Senior était un ingénieur « avec un travail secret ». En fait, il a travaillé dans une usine de roquette, un emploi inhabituel pour un Juif soviétique. Ce que cela signifiait, en réalité, était qu’il était presque impossible pour lui et sa famille de quitter le pays.

Evgeny Kissin au piano, âgé de trois ans. (Crédit : Autorisation)

Evgeny Kissin au piano, âgé de trois ans. (Crédit : Autorisation)

« J’avais », a expliqué Kissin, sans fausse modestie, « un talent naturel qui s’est manifesté très tôt ». Sa sœur aînée, Alla, prenait des cours de piano et son petit frère – qui n’avait que seulement 11 mois – ont commencé à fredonner la mélodie de Bach qu’elle jouait. À un âge très précis : à « deux ans et deux mois », il pouvait jouer tout ce qu’il entendait autour de lui.

Il est devenu évident pour les parents de Kissin que c’était leur fils, plutôt que leur fille, qui était destiné à faire de la musique une carrière à plein temps. Agé de six ans seulement, Kissin a été envoyé à la prestigieuse école spéciale de musique de Gnessin pour les enfants surdoués, un climat propice à son épanouissement rapide.

La maîtrise presque complète du piano par Kissin, l’instrument qu’il a choisi lui a valu une réputation internationale. Son premier concert a eu lieu à l’âge de 12 ans, et ses parents ont emmené la famille à leur dacha, ou maison de campagne, immédiatement après sa première représentation à succès – une décision que Kissin n’a compris que quelques années plus tard.

Le milieu juif de Kissin est fracturé dans le sens où il n’a presque pas reçu d’éducation juive. Mais cela ne l’a pas empêché, selon ses mémoires, de préciser ce qu’il voulait sur sa pierre tombale. Voici ce qu’il a écrit alors même qu’il n’était qu’un jeune garçon : « Quand je mourrai, enterrez-moi dans la banlieue de Moscou, dans la forêt, et que la pierre dise : ‘Voici, Evgeny Kissin, fils du peuple juif, un serviteur de la musique’. »

Mais l’absence d’éducation juive ne l’a pas empêché de souffrir de l’antisémitisme, a-t-il précisé.

« Dans la maison où j’ai vécu les 13 premières années et demi de ma vie, il n’y avait que deux familles juives, nous et nos voisins, les Shapiros », s’est remémoré Kissin, « et la majorité des enfants de notre maison savaient que j’étais juif, et on me l’a souvent rappelé. J’en souffrais beaucoup dans notre cour, pas seulement des enfants, mais aussi par des adultes ».

Ce n’est pas quelque chose que le virtuose a évoqué publiquement auparavant, mais il ajoute : « malgré tout, je n’ai jamais pensé ou eu le plus petit sentiment qu’être juif était mauvais ».

Evgeny Kissin dans la maison de campagne de sa famille à Zvenigorod le lendemain de ses débuts (Crédit : Autorisation)

Evgeny Kissin dans la maison de campagne de sa famille à Zvenigorod le lendemain de ses débuts (Crédit : Autorisation)

Au moment où il atteint l’âge de 20 ans, les problèmes politiques en Russie indiquaient clairement à ses parents qu’il était temps de s’en aller vers l’Occident. Après une tournée aux États-Unis en 1991, Kissin et ses parents, sa soeur et sa professeure de piano, Anna Pavlovna Kantor, se sont installés temporairement à New York.

Ils cherchaient à s’installer définitivement en Angleterre ou en Allemagne, « mais alors que étions encore en train de nous décider, une énorme vague de xénophobie a commencé en Allemagne », a expliqué Kissin.

Un événement extraordinaire est ensuite arrivé, qui a mené à l’installation des Kissin à Londres.

« Un jour, mon agent est arrivé dans notre appartement à New York et a commencé à s’incliner devant nous et nous a dit qu’à l’avenir, il ne nous parlerait que comme ça », a révélé Kissin. « C’était particulièrement drôle car il devait faire deux mètres ».

L’agent tenait dans sa main une lettre écrite par Lord Harry Kissin, un homme d’affaires de Dantzig qui avait obtenu une pairie du Premier ministre britannique Harold Wilson en 1974, lui ouvrant les portes de la Chambre des Lords.

Lord Kissin, qui était le mécène du Royal Opera House, avait écrit à l’agent parce qu’il avait entendu parler de ce jeune pianiste qui portait le même nom que lui et il se demandait s’ils pouvaient être liés.

Evgeny Kissin avec son mentor Anna Kantor à Moscou, en Russie, en 1984 (Crédit : Autorisation)

Evgeny Kissin avec son mentor Anna Kantor à Moscou, en Russie, en 1984 (Crédit : Autorisation)

Au début, la famille a ri de cette lettre, mais Charles – l’agent de Kissin – a reçu une deuxième lettre de l’homme qui avait le même patronyme. Dans celle-ci, Lord Kissin expliquait « que dans les années 1920, son oncle avait vécu en URSS et qu’il travaillait au poste de chef de l’Organisation pour les exportations de maïs, mais il a été exécuté [par Staline] à la fin des années 1930 ».

Lorsque Kissin a lu cette lettre, il s’est rendu compte qu’il connaissait cet oncle travaillant dans l’exportation de maïs – Abram Ananyevich Kissin – parce que son grand-père lui en avait parlé.

Ainsi, le lord et le pianiste avaient en effet un lien de parenté et, en août 1992, les Kissin ont rencontré leur nouveau parent pour la première fois dans sa deuxième maison dans le sud de la France.

« Ma mère lui a parlé en russe, Lord Kissin a répondu en anglais, et ils se sont bien compris », a décrit Kissin.

Au cours des années suivantes, les Kissin russes et le Kissin britannique se sont rapprochés, à tel point que Lord Kissin a intercédé auprès des autorités britanniques pour aider Evgeny et sa famille à obtenir le droit de résidence britannique en 1994 – des visas incluant Anna Kantor, l’enseignante d’Evgeny.

Lord Kissin est mort en 1997, mais la famille a eu cinq ans pour construire une amitié chaleureuse et étroite avec lui, et après sa mort, un camarade – et son collègue – Yehudi Menuhin, a aidé Kissin à demander le droit de résidence permanent. Ils ont finalement obtenu la citoyenneté britannique en 2002.

Obtenir un passeport britannique « simplifiait grandement ma vie de nomade », a écrit Kissin. Mais il y avait quelque chose qui manquait « à mon âme ».

'Mémoires et réflexions ' d'Evgeny Kissin.(Crédit : Autorisation)

‘Mémoires et réflexions ‘ d’Evgeny Kissin.(Crédit : Autorisation)

Bien qu’il ait été et reste reconnaissant à la Grande-Bretagne qui lui a accordé sa citoyenneté, il se moque de l’idée même que lui-même puisse être considéré comme une sorte de gentleman anglais.

« Et donc, suivant l’appel de mon âme, je me suis tourné vers le gouvernement israélien avec une demande de citoyenneté israélienne », a-t-il poursuivi.

Dans sa demande, Kissin a noté qu’il voulait que « tous les gens qui apprécient mon art sachent que je suis juif, que j’appartiens au peuple d’Israël. Pour cette raison, je ressens un désir naturel de voyager à travers le monde avec un passeport israélien ».

Le gouvernement israélien a accédé à sa demande en 2013, et Kissin dit maintenant qu’il se sent vraiment comme « un soldat d’Israël sur un front international ». Il s’oppose férocement du mouvement de boycott, de désinvestissement et de sanctions (BDS) et fait fréquemment des commentaires colériques contre les anti-sionistes sur son site web.

L’autre grande passion de Kissin, en dehors de la musique, pourrait en surprendre plus d’un. Le pianiste écrit et récite de la poésie yiddish, une vocation découlant de son amour pour la langue yiddish, qu’il a appris à partir de rien.

Il a toujours aimé la poésie – il y a des enregistrements remontant à son enfance en Russie où on l’entend réciter de la poésie. Il y a environ 15 ans, il a été invité à présenter une performance poétique au Festival Verbier annuel en Suisse. Les musiciens aiment Verbier, a précisé Kissin, parce qu’ils sont hébergés non pas dans des hôtels, mais dans de petits appartements et chalets, ce qui donne aux gens l’occasion d’amener leurs familles et de « jouer beaucoup de musique de chambre ensemble ».

Le directeur du festival, Martin Engstroem, a demandé à Kissin s’il accepterait de réciter quelques poèmes un soir. Il a accepté tant que d’autres personnes participaient à la performance.

« Alors [le chanteur d’opéra] Kiri Te Kanawa, [le chef de l’orchestre philharmonique d’Israël] Zubin Mehta et [le pianiste] Itamar Golan ont tous accepté », s’est remémoré Kissin. « Mais à ce moment-là, le père de Zubin est mort, alors il est parti du festival, et Kiri a eu peur. Donc c’était juste [Itamar] et moi ».

Evgeny Kissin avec le chef d'orchestre philharmonique israélien Zubin Mehta au 75e anniversaire de la philharmonie à Tel Aviv, en 2011(Crédit : CC SA / Levg)

Evgeny Kissin avec le chef d’orchestre philharmonique israélien Zubin Mehta au 75e anniversaire de la philharmonie à Tel Aviv, en 2011(Crédit : CC SA / Levg)

Cela a été un grand succès : Kissin a récité à un public de 100 personnes un certain nombre de poèmes russes et yiddish, avec des traductions en français et en anglais. Quelques années plus tard, il a fait la même chose avec l’acteur Gerard Depardieu au Festival de Montpellier en France.

A cet époque, Kissin récitait seulement des poèmes d’autres écrivains. Mais il est devenu un ami proche de Boris Sandler, le légendaire éditeur du journal new yorkais Forverts, rédigé en yiddish. Sandler, un ancien musicien, a conseillé Kissin quand il a commencé à écrire en yiddish, allant jusqu’à créer un blog spécial pour lui sur le site internet de Forverts. « Boris édite ma prose bien plus que mes poèmes », a admis Kissin. « Certains de mes poèmes, il les même laisse intact ».

Kissin a joué partout dans le monde et a un calendrier complet pour au moins les cinq prochaines années. Mais il conserve une affection particulière et amusée pour l’Orchestre philharmonique d’Israël. il a joué plusieurs fois avec des membres de l’Orchestre philharmonique d’Israël. Les membres de l’orchestre le font rire en raison de leur tendance à discuter avec le chef d’orchestre Zubin Mehta.

Kissin se rappelle en particulier d’une répétition au cours de laquelle le premier violoncelliste a dit à Mehta : « nous étions en train de vous suivre… vous avez ralenti, alors nous avons ralenti ». Un Kissin amusé a ajouté qu’à l’époque, un violoncelliste soviétique qui aurait eu la témérité de discuter avec le chef d’orchestre aurait été renvoyé, sans qu’on lui demande son reste.

Mais il a expliqué qu’il apprécie la discussion. « C’est très juif et cela me rend heureux parce que cela donne conscience que les dictatures ne marchent pas pour nous ».