10 Agam en Iran ou les secrets des œuvres d’art israélien et juif aux mains du régime
Le musée d’art contemporain de Téhéran possède des œuvres du maître de l’art cinétique et d'autres artistes juifs. Parfois exposées, elles sont nimbées de mystère
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Lorsque Farah Pahlavi, impératrice-consort d’Iran, fut reçue à Paris par le président français Georges Pompidou et son épouse Claude, au début des années 1970, elle fut enchantée par une nouvelle installation artistique que le couple présidentiel venait de commander pour l’Élysée. L’antichambre menant à leurs appartements privés avait été entièrement transformée par l’artiste israélien Yaacov Agam, pionnier de l’art cinétique, en un tourbillon de couleurs et de formes géométriques.
« Le Salon Agam, comme on l’appelait, se trouvait dans leurs appartements privés : peu de personnes pouvaient le voir, mais [l’impératrice] a rendu visite au président à plusieurs reprises. Elle a vu le travail de mon père et a été complètement séduite », se souvient Ron Agam, le fils de Yaacov, qui est lui aussi artiste.
« Un jour, mon père a reçu un appel téléphonique du [président] lui disant qu’une importante personnalité souhaitait le rencontrer », ajoute-t-il. « Nous avons organisé une exposition de ses œuvres à Paris. J’étais très jeune à l’époque, j’avais quelque chose comme 18 ans. Sa Majesté est restée une heure environ. Elle a regardé les dernières œuvres, nombreuses, et en a acheté plusieurs. »
Le jeune Agam évoque ces anecdotes lors d’un entretien téléphonique avec le Times of Israel, levant ainsi le voile sur les débuts de l’histoire qui a fait que, 50 ans plus tard, un certain nombre d’œuvres de son père se trouvent toujours en Iran, au sein de la collection du Musée d’art contemporain de Téhéran.
La collection a été pour l’essentiel constituée par Pahlavi dans les années 1970, lorsque, profitant de la flambée des prix du pétrole, la souveraine, passionnée d’art, a acquis des œuvres des artistes modernes et contemporains les plus renommés, et notamment Pablo Picasso, Andy Warhol, Claude Monet, Jackson Pollock, Vincent Van Gogh ou encore Pierre-Auguste Renoir.
En 2018, cette collection était estimée à 3 milliards de dollars, et donc bien plus aujourd’hui, selon les experts.
Pourtant, le sort des œuvres d’Agam est entouré de mystère. Le musée a été inauguré en 1977, soit deux ans avant la révolution islamique qui a porté l’actuel régime au pouvoir. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 – début des années 2000 que le musée a commencé à exposer une partie de ses collections, jusqu’alors enfermée dans les coffres.
De nombreuses œuvres d’art ont été exposées et répertoriées dans des documents, puis sur le site Internet du musée, ainsi que dans les médias locaux et étrangers consacrés à ces événements.
Au début du mois, quelques semaines seulement après la conclusion d’un fragile cessez-le-feu qui a mis un terme temporaire aux hostilités entre l’Iran, Israël et les États-Unis, le musée a inauguré une exposition intitulée « Art and War » (Art et guerre). L’un des principaux artistes mis à l’honneur lors de la première semaine de l’exposition était l’artiste juif américain Roy Lichtenstein.
On ignore toutefois ce qu’il est advenu des œuvres d’Agam.
Ni Ron Agam ni l’impératrice Pahlavi elle-même, en réponse à une question du Times of Israel, ne se rappellent le nombre ou le titre des œuvres que la souveraine avait mises en sécurité. Un rapport de 2016 sur le musée publié par le média iranien anglophone « Iran Front Page » indiquait que la collection comprenait « plus d’une dizaine d’œuvres ».
Le secrétaire particulier de Mme Pahlavi a déclaré dans un e-mail que, « pour autant qu’elle s’en souvienne, elle avait acquis quelques œuvres d’Agam pour le Musée d’art contemporain de Téhéran ».
« M. Agam a par ailleurs offert à Sa Majesté, à titre personnel, l’une de ses œuvres, comme l’atteste la pièce jointe ci-dessous », a-t-il ajouté, en parlant de la photo d’une œuvre revêtue de la signature de l’artiste et datée de 1982.
Le jeune Agam a le souvenir de quelques échanges chaleureux avec l’impératrice, rencontrée après la révolution.
Une conservatrice juive en coulisses
En 2005, le musée publie un ouvrage en farsi et en anglais qui sert de catalogue à sa collection. Donna Stein, conservatrice d’art à Los Angeles, s’en procure un exemplaire par l’intermédiaire d’une personne revenue d’un voyage en Iran, comme elle l’explique au Times of Israel lors d’un appel vidéo, le volume à la main.
Pour Donna Stein, qui est juive, les œuvres répertoriées dans cet ouvrage sont tout sauf des inconnues : 50 ans plus tôt, c’est en effet elle qui avait contribué à sélectionner la plupart d’entre elles, lorsqu’elle occupait, à partir de 1974, le discret poste de consultante artistique pour le cabinet de la reine.
Mme Stein vivra à Téhéran pendant près de deux ans, entre 1975 et 1977. Elle évoquera cette expérience, professionnelle et personnelle, d’une femme à Téhéran dans les années précédant la révolution islamique dans son livre, « The Empress and I », publié en 2020 aux éditions Skira.
« On m’avait dit qu’un musée d’art moderne allait voir le jour », rappelle-t-elle. « La reine souhaitait que [la collection] commence par l’impressionnisme. Je lui ai élaboré un programme. »
Après que l’équipe de Pahlavi eut contacté Stein en vue de l’engager, elle lui a demandé de rédiger un « rapport d’acquisition » détaillant les artistes et œuvres à acheter.
Selon les artistes, elle lui a suggéré d’acquérir plusieurs œuvres, représentatives des différents supports explorés, de la peinture à la sculpture, ou de s’en tenir à une ou deux œuvres. À la fin du livre de Stein sont reproduites ses « listes de propositions d’achats », manuscrites, avec le nom des artistes, le titre des œuvres, leur prix et les remises proposées.
Stein explique n’avoir jamais pris en compte l’origine ou la religion des artistes au moment de proposer des acquisitions.
« La seule chose à laquelle je veillais, du moins en partie, c’était que [le sujet] ne soit pas un nu », souligne Stein.
En y regardant de plus près, nombre d’artistes dont les œuvres ont été acquises sur sa proposition étaient d’origine juive, à commencer par Lichtenstein, Jim Dine, Larry Rivers, Man Ray, Gisèle Freund, Laszlo Moholy-Nagy, Camille Pissarro ou encore Jules Pascin.
Mais Mme Stein n’a pas participé à l’acquisition des Agam.
« C’était une relation personnelle de l’impératrice, et c’est elle qui a choisi ses œuvres », souligne Stein, expliquant que la même chose s’était passée avec le célèbre artiste juif Marc Chagall.
Selon Stein, l’impératrice a acquis les œuvres d’Agam et les a placées ça ou là, dans ses palais, dans le cadre de sa collection d’art privée, distincte de celle du musée.
Après la révolution, selon les informations de Stein, les œuvres d’art provenant des palais personnels du shah ont été transférées au musée et dans ses réserves. La consultation du catalogue du musée de 2005 révèle qu’Agam n’y est pas mentionné.
Pourtant, le Times of Israel a appris qu’au moins une œuvre d’Agam avait bel et bien été exposée au musée ces dernières années : en 2015, une juive californienne s’est en effet rendue en Iran dans le cadre d’un voyage organisé et s’est trouvée face à une œuvre d’Agam, au Musée d’art contemporain de Téhéran.
« J’étais partie fêter un anniversaire spécial, mes 65 ans, et j’avais eu envie de faire quelque chose de fou », explique au Times of Israel lors d’une interview vidéo Bethany, qui a demandé à ne pas être présentée par son véritable nom.
Selon elle, d’autres professionnels juifs se sont joints au voyage, qui les a conduits un peu partout en Iran, sous la conduite d’un guide qu’elle décrit comme « très cultivé et absolument merveilleux ».
« Il savait que certains d’entre nous étaient juifs, et il nous donnait toujours des informations [sur l’histoire juive] et nous a même permis de voir une synagogue à Ispahan », se souvient-elle.
À Téhéran, l’itinéraire passe par une visite au musée d’art contemporain.
« J’étais là lorsque soudain, j’ai vu l’œuvre et je me suis dit : “On dirait un Agam” », souligne-t-elle.
« Je ne me souviens pas du nom de l’œuvre, mais je suis presque sûre que le panneau indiquait que l’artiste venait de Jérusalem, et non d’Israël », ajoute-t-elle.
Croire en un avenir meilleur
Du temps de la guerre entre les États-Unis et Israël contre l’Iran, la plupart des musées de Téhéran ont fermé leurs portes, selon un récent article de l’Associated Press consacré à la nouvelle exposition « Art and War ». Le site Internet du Musée d’art contemporain, comme beaucoup d’autres en Iran, demeure inaccessible, probablement en raison des coupures d’Internet en Iran.
Stein dit être restée en contact avec les personnels du musée, nombre d’entre eux ayant été ravis de l’aider dans ses recherches ou de lui fournir les documents dont elle avait besoin pour son livre.
Mais ces derniers temps, elle n’a plus eu de nouvelles.
« Il y a un black-out total : je me garde bien de contacter qui que ce soit, je m’en voudrais de leur [causer] du tort », explique-t-elle.
Ron Agam, qui a passé un mois en Iran avec son père, en 1977, et se dit fasciné par l’histoire et la culture iraniennes, espère toujours qu’un jour, il pourra y retourner et y admirer les œuvres de Yaacov.
« Je rêve d’aller un jour en Iran et de revoir ces œuvres », conclut-il. « Ce serait formidable. J’espère que Sa Majesté sera encore en vie et pourra venir elle aussi. »
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